‹ La morale des stoïciens [microform]Chapitre 13 sur 58 · SOUMISSION ACTIVE ET PASSIVE · texte numérisé non relu

SOUMISSION ACTIVE ET PASSIVE

De tous les stoïciens, c'est Épictète qui me semble avoir compris le plus largement la soumission à Dieu. Il nous l'exprime d'abord sous sa forme passive, la résignation, par des paroles qui nous rappellent celles de Job : « L'Éternel l'avait donné, l'Eternel l'a ôté. Le nom de l'Eternel soit béni! » Puis il nous montre l'obéissance active, l'homme ne voulant que ce que Dieu veut, et se considérant comme le serviteur de Dieu pour faire sa volonté, remplir sa mission dans le monde, y être le témoin du maître qui l'y a envoyé. L'homme doit marcher d'après le conseil de Dieu qui est son guide, jouer le rùle que Dieu lui a choisi et « le jouer avec grâce », a s'attacher à Dieu seul et se dévouer à l'exécution de ses commandements ». « Jupiter, dit-il, a voulu

me présenter comme un témoin Il m'exerce ; il

se sert de moi comme d'une preuve vivante pour les autres hommes. Et, quand il m'a assigné un pareil service, je m'occuperais encore de l'endroit où je suis, des gens avec qui je suis et de ce qu'ils disent de moi ! Je ne me donnerais pas tout entier à Dieu, à ses commandements, à ses ordres ! » Pénétré de sa haute vocation, Épictète s'efforce de faire sentir aux autres hommes que c'est à cela qu'ils sont appelés. Et son discours, d'un souffle si élevé, nous fait penser à cette parole de l'Évangile : « Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu'ils

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voient vos bonnes œuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux. » Épictète ne veut pas que l'homme soit fier de « sa haute magistrature » : « Ne te donne pas de grands airs, à cause d'elle, ditil, et ne fais pas le glorieux. Contente-toi de la révéler par tes actes et, quand personne ne s'en apercevrait, qu'il te suffise d'être sage et heureux pour toi-même. »

Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu le veux, mais veux ce qui arrive comme il arrive, et tu couleras une vie heureuse. (Épictète, Manuel, vin.)

Sur quoi que ce soit, ne dis jamais : J'ai perdu cela ; mais : Je l'ai rendu. Ton fils est mort? tu l'as rendu. Ta femme est morte? tu l'as rendue. — On m'a pris ma terre. Encore une chose que tu as rendue. — Mais c'est un méchant qui me Fa prise. -— Que t'importe par qui celui qui te l'a donnée te l'a redemandée? Tant qu'il te la laisse, uses-en comme d'une chose étrangère, comme usent d'une hôtellerie ceux qui passent. (Id., xi.)

Que devons-nous faire? aller trouver les oracles, sans rien désirer, sans rien craindre , semblables au voyageur qui demande à un passant celle des deux routes qui conduit où il va : il ne désire pas que ce soit celle de droite plutôt que celle de gauche qui y conduise ; car ce qu'il veut ce n'est pas d'aller de préférence par une d'entre elles, mais par celle qui conduit où il va. C'est ainsi qu'il faut aller trouver Dieu, pour qu'il nous guide. (Epictète, Entretiens, II, 7.)

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Quelle est donc la loi de Dieu ? Veiller sur ce qui est à nous ; user de ce que l'on nous donne ; ne pas regretter ce qu'on ne nous donne pas ; rendre de nousmêmes et sans difficulté ce que l'on nous enlève, en sachant gré du temps pendant lequel nous nous en sommes servis, à moins que nous ne voulions pleurer après notre nourrice et après le sein. Qu'importe, en effet, quel est ton maître et de qui tu dépends?

Ose lever les yeux vers Dieu, et lui dire : Fais de moi désormais ce que tu voudras : je me soumets à toi ; je t'appartiens. Je ne refuse rien de ce que tu jugeras convenable; conduis-moi où il te plaira; revêts-moi du costume que tu voudras. (Id., ii, 16.)

Souviens-toi que tu es acteur dans une comédie, celle qui plaît au maître : s'il la veut longue, joue-la longue ; si courte, joue-la courte ; s'il veut que tu joues le rôle d'un pauvre, joue-le avec grâce ; de même, si c'est celui d'un boiteux, d'un magistrat, d'un plébéien. Car c'est ton fait de bien jouer le rôle qui t'est donné ; mais le choisir, c'est le fait d'un autre. (Epictète, Manuel, xvn.)

Dans la piété à l'égard des dieux, sache que le principal est d'avoir sur eux des opinions droites, de croire qu'ils sont et qu'ils administrent toutes choses avec convenance et justice ; que toi-même tu as été créé pour leur obéir, pour accepter tout ce qui arrive, pour t'y conformer volontairement, comme à l'œuvre d'une inteUigence très bonne. De cette manière tu ne te plaindras jamais des dieux, et tu ne les accuseras jamais de te néghger. (Id., XXXI.)

Avec assurance, et comme vers des conseillers,

va vers les dieux. Au reste, quand tu auras reçu d'eux un conseil, rappelle-toi quels conseillers tu as pris, et à qui tu désobéiras si tu n'as pas confiance en eux. (Id., xxxii .)

En toute occasion aie présentes à l'esprit ces pensées :

Conduis-moi, Jupiter, et toi, Destinée, En quelque lieu que vous ayez iixé ma place. Je vous suivrai sans hésitation ; si je refusais, Je serais coupable, et je ne vous en suivrais pas moins. Quiconque sait céder à la nécessité, Nous le tenons pour sage et pour savant dans les choses

[divines.

(Id., LUI.)

Remets Tordre chez toi : chasse de ton cœur la tristesse, la crainte, la convoitise, l'envie, la malveillance, l'avarice, la mollesse, l'intempérance. Tu ne pourras les en chasser qu'en tournant tes regards vers Dieu seul, qu'en t'attachant à lui seul, qu'en te dévouant à l'exécution de ses commandements. Situ ne veux pas le faire, tu suivras avec des larmes et des gémissements ceux qui seront plus forts que toi ; tu chercheras le bonheur hors de toi, et tu ne pourras jamais le trouver, car tu auras renoncé à le chercher où il est, pour le chercher où il n'est pas. (Epictète, Entretiens, ii, 16.)

Ne veuille pas autre chose que ce que Dieu veut. Pourra-t-on alors te forcer, te contraindre? pas plus qu'on ne le peut pour Jupiter.

Lorsque tu as un pareil guide, quand tel est celui à la suite de qui tu peux désirer et vouloir, peux-tu redouter quelque échec ?

Remets tes craintes ou tes désirs entre les mains de Jupiter et des autres dieux; confie-les leur ; que ce soient eux qui les gouvernent, et que ceux-ci se règlent sur eux, comment seras-tu encore malheureux? (Id., xvn.)

Le sage craindra-t-il que les aliments viennent à lui manquer ? Ils ne manquent pas à l'aveugle ; ils ne manquent pas au boiteux ; et ils manqueraient au sage ! Un bon soldat trouve toujours qui le paye; un bon ouvrier, un bon cordonnier aussi ; et celui qui est l'homme parfait ne le trouverait pas ! Dieu serait-il insoucieux de ses propres affaires, de ses ministres, de ses témoins, de ceux qui lui servent à prouver par des faits aux hommes ordinaires qu'il existe, qu'il gouverne sagement le monde, qu'il ne néglige pas l'humanité, et qu'il n'y a jamais de mal pour le sage, ni de son vivant, ni après sa mort. (Id., III, 26.)

Pour moi, puisse-t-il m'arriver d'être pris par la maladie et la mort ne m'occupant d'autre chose que de ma faculté de juger et de vouloir, afin que, soustraite aux troubles, aux entraves, à la contrainte, elle soit pleinement libre ! Voilà les occupations où je veux qu'elles me trouvent, pour pouvoir dire à Dieu : « Est-ce que j'ai transgressé tes ordres ? Est-ce que j'ai mal usé des facultés que tu m'avais données ? mal usé de mes sens ? de mes notions a priori ? T'ai-je jamais rien reproché? Ai-je jamais blâmé ton gouvernement? J'ai été malade, parce que tu l'as voulu. Les autres aussi le sont, mais moi je l'ai été sans mécontentement. J'ai été pauvre, parce que tu l'as voulu ; mais je l'ai été, content de rêtre. Je n'ai pas été magistrat, parce que

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tu ne l'as pas voulu; mais aussi je n'ai jamais désiré de magistrature. M'en as-tu jamais vu plus triste ? Ne me suis-je pas toujours présenté à toi le visage radieux, n'attendant qu'un ordre, qu'un signe de toi? Tu veux que je parte aujourd'hui de ce grand spectacle du monde; je vais en partir. Je te rends grâce, sans réserve, de m'y avoir admis avec toi, de m'avoir donné d'y contempler tes œuvres et d'y comprendre ton gouvernement. » Que ce soit là ce que je pense, écrive ou lise, au moment où me prendra la mort ! (Id., m, 5.)

Le sage se rappelant qui il est, d'où il vient, et de qui il est né, ne s'occupe que d'une seule chose, de jouer son rôle conformément à l'ordre et à la volonté de Dieu. « Veux- tu que je continue de vivre ? Oui, mais libre, et le cœur haut, comme tu l'as voulu, car tu m'as créé indépendant en tout ce qui m'appartient. N'as-tu plus besoin de moi ? Qu'il soit fait à ton gré ! Je ne suis resté jusqu'à présent que pour toi, et non pour un autre, à présent je pars pour t'obéir. Et comment partiras-tu ? Encore comme tu l'as voulu; comme un être libre, qui est ton ministre, et qui a l'intelligence de tes commandements et de tes défenses. Mais, tant que je reste dans ton empire, que veux-tu que je sois ? gouvernant ou simple citoyen ? sénateur ou plébéien, soldat ou général ? précepteur ou maître de maison ? Quel que soit le poste, quelles que soient les fonctions que tu m'assignes, comme le dit Socrate, je mourrai mille fois avant de les abandonner.

« A la place de tous les plaisirs mets celui de comprendre que tu obéis à Dieu, et que tu joues ici le rôle de sage, non par ce que tu dis, mais par ce que tu fais... Jupiter a voulu me présenter comme

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un témoin, qui dit au sujet des choses qui ne dépendent pas de notre libre arbitre : Voyez ! ce^t en vain que vous vous effrayez, et c'est sans raison que vous désirez ce que vous désirez. Ne cherchez pas le bien au dehors^ cherchez-le en vous-mêmes ; autrement vous ne le trouverez pas. C'est pour cela qu'aujourd'hui il me conduit ici, que demain il m'envoie là, qu'il me montre aux autres hommes, pauvre, sans pouvoir et malade; qu'il m'envoie à Gyaros ; qu'il me conduit en prison. Il ne me hait pas (loin de nous cette pensée!) car, qui peut haïr le meilleur de ses serviteurs ? Il ne me néglige pas, lui qui ne néglige pas le plus humble des êtres. Il m'exerce ; il se sert de moi comme d'une preuve vivante pour les autres hommes. Et, quand il m'a assigné un pareil service, je m'occuperais encore de l'endroit où je suis, des gens avec qui je suis, et de ce qu'ils disent de moi ! Je ne me donnerais pas tout entier à Dieu, à ses commandements, à ses ordres ! »

Si tu as constamment ces maximes en main, si tu les médites constamment, et fais qu'elles se présentent d'elles-mêmes à ta pensée, tu n'auras jamais besoin de personne pour te donner du cœur et te fortifier. Ce qui est honteux, ce n'est point de ne pas avoir de quoi manger, mais de ne pas avoir assez de raison pour écarter de soi la crainte et les chagrins. Or, une fois que tu te seras mis au-dessus du chagrin et de la crainte, y aura-t-il encore pour toi des tyrans, des gardes, des césariens ? Souffriras-tu encore de la nomination des autres, et de ce qu'ils offrent des sacrifices au Capitole en remerciement de leurs charges, toi qui as reçu de Jupiter une telle magistrature? Seulement ne te donne pas de grands airs à cause d'elle, et ne fais pas le glorieux. Contente-toi de la révéler par tes actes ; et.

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quand personne ne s'en apercevrait, qu'il te suffise d'être sage et heureux pour toi-même. (Id., ii, 24.)

Je lui obéis; je le suis en chantant les louanges de mon général, en approuvant bien haut tout ce qu'il fait. Je suis venu, en effet, quand il l'a voulu ; je m'en irai de même, quand il le voudra ; et en vivant qu'avais-je précisément à faire que de chanter les louanges de Dieu, soit seul avec moi-même, soit en face d'un autre ou de plusieurs ? Il me donne peu, il ne me donne pas en abondance, il ne veut pas que je vive dans la mollesse ; mais il n'a pas donné davantage à Hercule, son propre fils. (Id.,iii, 26.)

Jamais je n'ai été empêché de faire ce que je voulais, ni contraint à faire ce que je ne voulais pas. Et comment ai-je pu en arriver là ? J'ai subordonné ma volonté à celle de Dieu. Veut-il que j'aie la fièvre? Moi aussi je le veux. Veut-il que j'entreprenne quelque chose ? Moi aussi je le veux. Veut-il que je tende à un but ? Moi aussi je le veux. Veut-il que quelque chose m'arrive ? Moi aussi je le veux. Ne le veut-il pas ? Je ne le veux pas. Veut-il que je meure? Veut-il que je sois torturé? Je veux mourir; je veux être torturé. Qu'est-ce qui peut alors m'entraver ou me contraindre contrairement à ce qui me semble bon ? On ne le peut pas plus pour moi que pour Jupiter.

Le sage conclut que c'est en se mettant à la suite de Dieu qu'il fera son voyage sans danger.

Qu'appelles-tu donc se mettre à la suite de Dieu ? C'est vouloir soi-même ce qu'il veut, et ne pas vouloir ce qu'il ne veut pas. Et comment le peut-on faire ? Le peut-on autrement qu'en étudiant les des-

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seins de Dieu et sa façon de disposer les choses? Que m'a-t-il donné qui soit à moi et dont je sois le maître? Que s'est-il réservé à lui-même? Il m'a donné ma faculté de juger et de vouloir, il l'a faite dépendante de moi seul, au-dessus de tout empêchement et de toute contrainte. Mais ce corps de boue, comment pouvait-il le faire exempt d'entraves? Il a donc subordonné aux évolutions du grand tout le sort de notre fortune, de nos meubles, de notre maison, de nos enfants, de notre femme. Pourquoi dès lors, à propos d'eux, lutter contre Dieu ? Pourquoi vouloir ce que je ne dois pas vouloir ? Pourquoi prétendre avoir à tout jamais des choses qui ne m'ont pas été données pour cela ? Comment dois-je donc désirer les avoir? Comme elles m'ont été données, et dans la mesure où elles l'ont été. Mais celui qui me les a données me les retire! Eh bien! pourquoi lui résister ? Je ne me borne pas à dire que je serais absurde de lutter contre un plus fort : de plus, et avant tout, je manquerais à mes devoirs. Car de qui avais-je toutes ces choses en arrivant au monde ? C'est mon père qui me les avait données. Mais lui, qui est-ce qui les lui avait données? Qui est-ce qui a fait le soleil, les fruits, les saisons; qui est-ce qui a fait cette vie en commun et cette assodation des hommes entre eux ?

Et, quand tu tiens tout d'un autre, jusqu'à ton être propre, tu t'emportes et tu accuses celui qui t'a tout donné, pour peu qu'il te reprenne quelque chose ? Qu'es-tu donc ? Et pourquoi es-tu venu ici ? N'est-ce pas lui qui t'y a amené? N'est-ce pas lui qui t'a fait voir la lumière, qui t'a donné des compagnons de travail, qui t'a donné les sens, qui t'a donné la raison? Mais qui a-t-il amené ici? un être mortel, n'est-ce pas vrai? Un être qui doit vivre sur la terre en compagnie d'un corps chétif, et pendant

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quelque temps y contempler la façon dont Dieu gouverne, y célébrer les jeux avec lui, et avec lui assister aux fêtes? Ne consentiras-tu donc pas, après avoir contemplé les fêtes et l'assemblée tant qu'il te l'aura permis, à t'en aller quand il t'emmènera, en lui témoignant ton respect, et en le remerciant pour tout ce que tu as vu et entendu? — Non, car j'aurais voulu rester encore à la fête. — Ceux, en effet, qu'on initie voudraient que l'initiation durât plus longtemps; et sans doute ceux qui sont à Olympie voudraient voir d'autres athlètes encore ; mais la solennité est terminée! Va-t'en, et pars en homme reconnaissant, en homme réservé.

La seule route qui conduise à la liberté, le seul moyen de s'affranchir de la servitude, c'est de pouvoir dire du fond de son cœur : « G Jupiter ! 0 destinée ! Conduisez-moi où vous avez arrêté de me placer. »

Quant à ses vrais parents, les dieux, et quant à sa véritable patrie, jamais il (Diogène) n'y aurait renoncé ; jamais il n'aurait permis qu'un autre fût plus obéissant et plus soumis à ces dieux ; et personne ne serait mort plus volontiers que lui pour cette patrie. Ce n'est pas qu'il cherchât jamais à paraître faire quelque chose en vue d'autres que lui ; mais il se rappelait que tout ce qui arrive vient de ces dieux, que tout se fait pour cette patrie, et par l'ordre de celui qui la gouverne. (Id., iv, i.)

Ce qui se fait est toujours ce que je préfère ; car je crois ce que Dieu veut supérieur à ce que je veux moi-même. Je serai toujours à ses côtés comme un serviteur, comme un homme de sa suite ; je m'unis à lui d'efforts, de désirs, de volonté en un mot. (Id., IV, 7.)

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