CHAPITRE VII
IMITATION DE DIEU
Pureté
Les pensées d'Épictète et de Marc-Aurèle sur la pureté ne paraissent être que des commentaires de cette divine parole : « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu. » L'un et l'autre partent d'un même principe en insistant sur la pureté intérieure pour devenir semblable à Dieu. Ils sentent combien il est difficile de purifier complètement son âme. Épictète nous exhorte à veiller sur nos pensées : « Si tu penses bien, dit-il, tu te conduiras bien. > Et Marc-Aurèle, affligé de ne pouvoir rendre « sa partie maîtresse plus pure que le soleil », s'écrie : « 0 mon âme, seras-tu, quelque jour enfin, bonne, simple, toujours la même, et toute nue, plus visible à l'œil que le corps qui t'enveloppe ? » Ce cri de l'âme trouve un écho dans tous ceux qui s'efforcent de se purifier, comme Dieu aussi est pur.
Veuille te plaire à toi-même ; veuille être beau aux yeux de Dieu; veuille vivre pur avec toi-même
IMITATION DE DIEU
qui resteras pur, et avec Dieu. Puis, quand il se présentera à toi quelque tentation, Platon te dit : « Recours aux sacrifices expiatoires, recours, en suppliant, aux temples des dieux tutélaires » ; mais il te suffira de te retirer dans la société de quelqu'un des sages, et de rester avec lui en te comparant à lui, qu'il soit un de ceux qui vivent ou un de ceux qui sont morts. (Épictète, Entretiens, ii, 18.)
Si tu me demandes comment tu te conduiras, je puis te dire que, si tu penses bien, tu te conduiras bien ; et que, si tu penses mal, tu te conduiras mal ; car la cause de nos actes est toujours notre façon déjuger des choses. (Id., m, 9.)
Avant tout, il faut que sa partie maîtresse soit plus pure que le soleil ; autrement, il ne serait qu'un brelandier et qu'une pratique, lui qui se ferait le censeur des autres, quand le mal serait maître chez lui. Vois, en effet, l'état des choses. Les rois et les tyrans ont des gardes et des armes, qui leur donnent les moyens de réprimander les autres et de les punir quand ils font mal, quelque pervers qu'ils soient eux-mêmes ; mais le cynique n'a ni armes ni gardes ; il n'y a que sa conscience qui puisse lui donner le même pouvoir, quand il se voit veillant et travaillant par amour pour l'humanité ; quand il se voit s'endormant le cœur pur et se réveillant plus pur encore ; quand il voit que toutes ses pensées sont les pensées d'un ami des dieux, d'un de leurs ministres, d'un associé à la souveraineté de Jupiter ; quand il voit que partout il a présent à l'esprit ce mot : « 0 Jupiter, ô destinée, conduisez-moi », et cet autre encore :
« Si les dieux; le veulent ainsi, qu'il en soit fait
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ainsi, »
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IMITATION DE DIEU
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pourquoi n'aurait-il pas le courage de parler librement à ses frères, à ses enfants, à sa famille, en un mot ? (Id.,iii, 22.)
Les dieux, par leur nature, sont purs et sans tache ; autant donc l'homme se rapproche d'eux par la raison, autant il devra s'efforcer d'être pur et sans souillure. Il est impossible à son être de se trouver jamais complètement pur, avec les matériaux dont il est composé; mais la raison, qui lui a été donnée, essaye du moins de le rendre pur dans la mesure du possible. La première pureté, la plus noble, est celle de l'âme ; et réciproquement pour l'impureté. On ne découvre pas les impuretés de l'âme aussi aisément que celles du corps ; mais que peuvent être ces impuretés de l'âme, si ce n'est ce qui l'encrasse et la gêne dans ses fonctions ? Or, les fonctions de l'âme sont de vouloir, de repousser, de désirer, de fuir, de se préparer, d'entreprendre, de donner son adhésion. Qu'est-ce donc qui nuit chez elle à ces fonctions, en la salissant et la rendant impure ? Rien autre chose que ses méchants jugements. L'impureté de l'âme, ce sont donc ses opinions défectueuses ; et le moyen de la purifier, c'est de lui faire des opinions telles qu'elle doit en avoir. L'âme pure est celle qui a les opinions qu'elle doit avoir ; car c'est la seule dont les fonctions ne soient troublées par aucune saleté.
Il y a quelque chose de pareil à faire pour le corps, à son tour, autant qu'il s'y prête... C'est pour cela que la nature nous a donné de l'eau ; c'est pour cela qu'elle nous a donné des mains.
Pour moi, j'aime mieux que le jeune homme qui vient à moi pour la première fois, s'y présente bien frisé, que sale et les cheveux en désordre. On voit
du moins en lui quelque idée du beau, quelque amour de ce qui sied. Il le cherche où il croit qu'il est. On n'a plus qu'à lui montrer où il est, et à lui dire : « Jeune homme, tu cherches le beau, et tu fais bien, sache donc qu'il est pour toi où est ta raison. Cherche-le où est ta faculté de vouloir et de repousser, de désirer et de fuir, car c'est là chez toi
ce qui a de la valeur » Quoi donc! doit-on vouloir
se faire beau ? A Dieu ne plaise ! si ce n'est dans notre raison, dans nos jugements, dans nos actes ; quant au corps, il ne faut s'en occuper que pour qu'il soit propre et ne choque personne. (Id., IV, 11.) '
Tu ne trouveras dans la pensée d'un homme de bien châtié, bien purifié, nulle sanie , nulle immondice, nulle fourbe. Jamais ce n'est une vie inconiplète que brise en lui la destinée, comme qui dirait l'acteur tragique sortant de la scène avant la fin et le dénoûment de la pièce. En lui non plus rien de servile, rien d'affecté, nulle dépendance d' autrui, nul déchirement, nul acte qui redoute la censure ou dont il doive se cacher. (Marc-Aurèle, m.)
Il serait d'un homme plus parfait de sortir du milieu des hommes, pur de tout mensonge, de toute dissimulation, de tout luxe et de tout faste. La corruption de l'âme est peste, bien plus que telle intempérie, tel changement dans l'air qui nous environne. (Id.,ix.)
0 mon âme, seras-tu, quelque jour enfin, bonne, simple, toujours la même, et toute nue, plus visible à l'œil que le corps qui t'enveloppe? Goûteras-tu enfin le bonheur d'aimer, de chérir les hommes ? Seras-
tu un jour enfin assez riche de toi-même pour n'avoir aucun besoin, aucun regret ; ne désirant ni objet de plaisir, ayant vie ou non, ni temps pour prolonger tes jouissances, ni d'être en un autre lieu, dans quelque vaste contrée, de respirer un air plus pur, d'avoir affaire avec des hommes plus sociables ? Si tu te contentes de ta condition présente, tu feras ton plaisir de tout ce qui est présentement et tu te persuaderas à toi-même que tout ce qui t'arrive est bien pour toi ; que tout vient des dieux et qu'il ne peut y avoir que du bien dans tous leurs décrets, dans tout ce qu'ils feront pour la conservation de cet être parfait, bon, juste, beau, qui produit, embrasse, contient toutes choses, où tout se dissout pour produire d'autres êtres semblables aux premiers; serastu enfin en état quelque jour de vivre avec les dieux et les hommes dans une telle communion, que jamais tu ne te plaignes d'eux et que jamais ils ne te condamnent. (Id., x.)