CHAPITRE VIII
IMITATION DE DIEU
Droiture et véracité
La pureté et la droiture sont étroitement unies comme deux vertus qui découlent de la même source. Elles se confondent dans l'âme qui vit eu la présence de Dieu et s'efforce de se préserver de toute souillure. « Si, comme dit Sénèque, Dieu se trouve au milieu de nos pensées », elles deviennent pures et se manifestent au dehors par une conduite droite devant les hommes. Épictète, dont le point d'appui est toujours le sentiment d'une conscience droite que l'amour du devoir rend inébranlable, nous dit : « Lorsque, sachant bien que tu dois faire une chose, tu la fais, n'évite jamais d'être vu en la faisant, même si le vulgaire doit en penser du mal. » Aux yeux de Marc-Aurèle, le mensonge est une impiété. S'il est trop sévère pour le mensonge involontaire, c'est que tout mensonge trouble l'ordre du monde. Il nous exhorte à « mettre dans nos paroles une héroïque vérité », et il ajoute que « personne ne peut nous empêcher d'agir ainsi ». Il reconnaît
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donc qu'il faut du courage pour être sincère et droit
en toutes circonstances, et il condamne tous les
compromis avec la vérité qui est au-dessus de tout.
Et après avoir dit : « Il faut être droit ou redressé »,
il corrige sa pensée dans cette autre parole : « Nous
devons être droits, et non point redressés ». En
effet, les fautes contre la droiture causent un
si grand dommage à l'âme qu'il faut bien des
efforts héroïques pour le réparer. De la droiture
intérieure, Marc-Aurèle passe naturellement à la
simplicité, que j'appellerais volontiers la droiture
en action. Il veut que nous bannissions de notre
langage toute protestation « l'homme vertueux, le
simple, le bienveillant, portant leurs intentions dans
leurs yeux où on les voit toujours ».
Que sert-il de se cacher et d'éviter les yeux et les oreilles des hommes ? Une bonne conscience est bien aise de paraître en public ; une mauvaise porte son trouble et sa défiance jusque dans le désert. Si vos actions sont honnêtes, que tout le monde les sache ; si elles sont vicieuses, qu'importe que personne ne les sache, puisque vous les savez? Oh! que vous êtes malheureux si vous méprisez un tel témoin ! (Sénèque, Epître xliii.)
Vous avez bonne opinion de moi, si vous croyez que je ne fais rien que je voulusse vous cacher. Il est vrai qu'il faut régler notre vie comme si tout le monde la regardait, et nos pensées comme si l'on pouvait pénétrer au fond de notre cœur, et on le peut aussi. Car, que sert-il de se dérober à la connaissance des hommes, puisque Dieu connaît toutes
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choses, qu'il est présent dans notre âme et qu'il se trouve au milieu de nos pensées? (Id., lxxxiii.)
Lorsque, sachant bien que tu dois faire une chose, tu la fais, n'évite jamais d'être vu en la faisant, même si le vulgaire doit en penser du mal. Car si tu as tort d'agir ainsi, fuis l'action même, et si tu n*as pas tort, pourquoi crains-tu ceux qui te blâmeront à tort ? (Épictète, Manuel, xxxv.)
Il faut être droit ou redressé. (Marc-Aurèle, vu.)
Autre est le mouvement d'une flèche, autre le mouvement de l'esprit: l'esprit, même alors qu'il prend ses précautions, qu'il considère les objets en tous sens, n'en marche pas moins droit et à son but. (Id.,
Ylll.)
Celui qui commet l'injustice est un impie. En effet, la nature de l'univers ayant organisé les êtres raisonnables les uns pour les autres, afin qu'ils se prêtent, suivant le mérite de chacun, un mutuel secours, et qu'ils ne se nuisent jamais, celui qui transgresse la volonté de la nature commet évidemment une impiété envers la plus ancienne des déesses. Mentir, c'est aussi commettre une impiété envers la même déesse ; car la nature de l'univers est la nature de tous les êtres ; par conséquent, les êtres ont tous un Hen de parenté entre eux. Ce n'est pas tout: on l'appelle encore vérité, et elle est la première cause de tout ce qui porte le caractère du vrai. Par conséquent, mentir sciemment c'est être impie, en tant qu'il est impie de tromper. Mentir involontairement, c'est l'être encore, en
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tant qu'on se met en désaccord avec la nature de l'univers, et en tant qu'on trouble l'ordre du monde en combattant contre la nature du monde. En effet, on combat contre elle quand on se porte, même contre son propre gré, à ce qui est contraire à la vérité ; car la nature nous avait doués d'un penchant à la vérité : nous avons négligé ce penchant et il ne nous est plus possible de distinguer le faux du vrai. (Id., lx.)
Ne montre dans tes actions ni mauvaise volonté ni misanthropie, ni préoccupation, ni distraction; jamais à ta pensée d'ornement frivole ; point de prolixité dans tes discours ; jamais d'air affairé. Offre, d'ailleurs, au gouvernement du dieu qui est au dedans de toi, un être viril, mûri par l'âge, ami du bien public, un Romain, un empereur ; un soldatà son poste, comme s'il attendait le signal de la trompette; un homme prêt à quitter sans regret la vie, et dont la parole n'a besoin ni de l'appui d'un serment, ni du témoignage de personne. C'est là qu'on trouve la sérénité de l'âme, qu'on apprend à se passer, et des services d'autrui, et de cette tranquillité que pourraient nous donner les hommes. Nous devons être droits, et non point redressés.
Si, dans l'exécution de l'afïaire présente, c'est la droite raison qui te guide ; si tu y mets tout ton soin, ^ toute ta vigueur, toute ta douceur ; si rien d'étranger ne t'en peut distraire ; si tu conserves pur et sans tache le génie qui est en toi, comme s'il te fallait le rendre tout à l'heure ; si tu agis, en un mot, sans désir, sans crainte, et qu'il te suffise de régler conformément à la nature l'action présente, et de mettre dans tes paroles, dans tes accents, une héroïque vérité, tu mèneras une vie de bonheur:
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or, il n'y a personne qui puisse t'empêcher d'agir ainsi. (Id., m.)
Des hommes qui se méprisent les uns les autres se font des compliments réciproques; et des hommes qui cherchent réciproquement à se supplanter se font des soumissions les uns aux autres^
Il va de la corruption et de l'hypocrisie dans ce discours : J'ai résolu d'en agir franchement avec vous. Que fais-tu, ô homme ? ce préambule est inutile; la chose se fera bien voir a 1 instant, ion front doit porter écrites, dès le premier instant, ces paroles : Voilà ce que j'ai résolu. On doit les li e dans tes yeux à l'instant, comme celui qui est aimé découvre dans un regard toutes les pensées de sa maîtresse. L'homme franc et vertueux doit être, en un mot, comme un homme qui a mauvaise odeur. A peine assis à ses côtés, qu'on le veuille ou non, on s'en aperçoit. L'affectation de la franchise est un poignard caché. Rien n'est plus honteux qu une amftié de loup. C'est là ce qu'il faut surtout évite . Lhomme vertueux, le simple, le bienveil ant, portent leurs intentions dans leurs yeux ; et on les y voit toujours. (Id., xi.)