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CHAPITRE II

CULTURE MORALE

Moyens de cette culture. — Connaissance

l'étude

Perfectionner l'âme, c'est agrandir, élever la pensée en lui donnant un aliment spirituel et pur, fortifier la volonté et la diriger selon la raison et la justice. « La pensée, a dit Marc-Aurèle, tend par sa nature propre à s'unir à ce qui lui ressemble. » Le poète stoïcien Perse nous fait connaître quels sont les objets dignes de notre pensée : « Les principes des choses , ce que nous sommes, la fin pour laquelle nous recevons l'être, le rang qui nous est assigné, la volonté de Dieu à notre égard, le poste où il nous a placés , le dévouement que nous y devons pratiquer. » Tous les autres grands maîtres du devoir et de la vertu nous disent la même chose en d'autres termes, et nous font comprendre que la connaissance qui ne nous rend ni plus sages, ni meilleurs, est vaine et stérile. Même Sénèque, en nous parlant des charmes de l'étude et des plaisirs

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infinis qu'il trouve dans la lecture, n'oublie pas qu'au-dessus de la jouissance intellectuelle qu'elle nous procure, elle a une influence morale bien grande : « Il faut, dit-il, se nourrir de l'esprit des auteurs, si nous en voulons tirer quelque chose qui

demeure au fond de notre âme Faites chaque

jour quelque fonds contre la mort, contre la pauvreté et contre les autres misères de la vie. Quand vous aurez parcouru beaucoup de choses, choisissez-en une pour la bien digérer ce jour-là. » La science pour lui n'est pas ce que Ton donne à garder à la mémoire, mais ce qu'on a su transformer en sa propre substance ; et le but de tout ce qu'il apprend, c'est de travailler à l'harmonie de son âme.

Il n'y a qu'une lumière du soleil, bien qu'elle se divise à l'infini, sur des murailles, sur des montagnes. Il n'y a qu'une matière commune, bien que disséminée en une infinité de corps particuliers. Il " y a qu'une vie unique, bien qu'elle se partage entre une infinité de natures et de corps limités. Il n y a qu'une âme intelhgente, malgré ses apparentes divisions. Des choses que je viens de dire, les unes, comme le souffle, la matière, n'ont pas de sentiment et sont sans rapport 'd'affection les unes avec les autres, nonobstant l'intelligence universelle qui les embrasse et la pesanteur qui les retient au même lieu : au contraire, la pensée tend, par sa nature propre, à s'unir à ce qui lui ressemble. Ce penchant est tout en elle ; rien ne peut en arracher imstmct qui fait vivre les êtres ensemble. (Marc- Aurele, XII.)

Apprends, malheureux, à connaître les principes des choses ; ce que nous sommes, à quelle fin nous recevons l'être ; quel rang nous fut assigné ; comme on effleure la limite de la vie pour se trouver au retour ; où doit s'arrêter l'amour de l'argent ; ce qu'il est permis de désirer ; de quelle utilité est un écu difficile à gagner ; tout ce qu'on doit de dévouement à la patrie, à ses parents ; ce que Dieu a voulu que tu fusses, à quel poste il t'a placé au sein de la société. (Perse, Satire, m.)

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Prenez garde que dans cette lecture que vous faites de plusieurs auteurs et de toutes sortes de livres, il n'y ait quelque chose de vague et de trop léger. Il faut s'attacher et se nourrir de leur esprit, si nous en voulons tirer quelque chose qui demeure au fond de notre âme. Qui est partout, n'est nulle part. Ceux qui ne s'arrêtent à aucun auteur, et qui passent légèrement sur les matières, sont semblables aux voyageurs, lesquels se font beaucoup d'hôtes et point d'amis. La viande prise et rendue presque en même temps ne sert de rien pour la nourriture du corps ; rien n'est si contraire à la guérison que de changer souvent de remèdes. La plaie ne se ferme point tant qu'on y essaie divers médicaments ; un arbre ne prend point racine s'il est souvent transplanté, et il n'y a rien dans la nature de si salutaire qui puisse servir quand il ne fait que passer.

Car enfin la multitude des livres dissipe les forces de l'esprit : c'est pourquoi, comme on n'en peut pas lire autant qu'on en peut avoir, il suffit d'en avoir autant qu'on en peut lire. — Mais, direz-vous, je veux lire tantôt celui-ci, tantôt celui-là ! — C'est la marque d'un estomac dégoûté de vouloir tâter de

plusieurs viandes, qui, par leurs qualités différentes, corrompent plutôt qu'elles ne nourrissent.^ Lisez donc toujours des auteurs approuvés, et, s'il vous arrive d'en lire d'autres, reprenez les premiers. Faites chaque jour quelque fonds contrôla mort, contre la pauvreté et contre les autres misères de la vie. Quand vous aurez parcouru beaucoup de choses, choisissez-en une pour la bien digérer ce jour-là. (Sénèque, Epître, ii.)

Il est honteux à un homme fait de chercher de beaux mots, de s'attacher à certaines phrases qui sont communes, et de ne se faire considérer que par sa mémoire. Qu'il se soutienne de soi-même, qu'il dise et ne récite pas ; car il n'est pas honnête à un vieillard o.u à un homme avancé dans l'âge, déparier par tablettes. Zenon a dit ceci, Cléanthe cela. Et vous, que je sache ce que vous dites, jusqu'à quand vous laisserez-vous conduire par un autre ? Parlez et produisez quelque chose de votre âme. C'est ce qui me fait croire que ces gens qui sont toujours interprètes et jamais auteurs et qui se couvrent de l'ombre d*autrui, ne sont guère hardis, puisqu'ils n'osent faire une fois ce qu'ils ont étudié si longtemps. Ils n'apprennent que pour exercer leur mémoire. Autre chose est de se souvenir, et autre chose est de savoir : se souvenir c'est garder ce qui a été mis dans sa mémoire ; savoir, au contraire, c'est s'approprier une chose, n'avoir plus besoin de patron, ni de regarder sou maître. Zenon et Cléanthe disent cela. Mettez, je vous prie, quelque différence entre vous et votre livre ; apprendrez-vous toujours ? Il est temps que vous enseigniez. Qu'ai-je à faire d'écouter ce que je puis Ure quand il me plaira ?

Hî

Vous me direz la vive voix fait beaucoup : non pas celle qui ne fait que rapporter les paroles d'autrui, comme ferait un greffier; joint que ces tutelles suivent leurs auteurs en des opinions qui ne sont plus à la mode, ou bien en des choses que l'on cherche encore. Ainsi, l'on ne trouvera jamais rien si l'on se contente de ce qui a été trouvé ; d'ailleurs, celui qui suit un autre, ne suit rien, ne trouve rien, mais plutôt ne cherche rien. Quoi donc ! ne marcherai-je point sur les traces des anciens? Pour moi, je me servirai de leur route ; mais si j'en trouve une plus courte, je la prendrai. Tous ceux qui ont remué des questions avant nous ne sont pas nos maîtres, mais seulement nos guides. La vérité est exposée à tout le monde; personne ne s'en est encore emparé ; il en reste encore assez pour ceux qui viendront après nous. (Id., xxxiii.)

J*ai quitté la lecture : je crois pourtant qu'elle m'est nécessaire : premièrement, pour ne pas me croire entièrement dans mes opinions, et puis afin qu'ayant vu ce que les autres ont inventé, j'en puisse juger et inventer quelque chose à mon tour; d'ailleurs la lecture nourrit l'esprit, et, quand il est fatigué de l'étude, la lecture le délasse par l'étude même. Mais il ne peut pas toujours écrire, ni toujours lire ; le premier serait ennuyeux et épuiserait nos forces, et le dernier les relâcherait. Il faut les prendre alternativement, et tempérer l'un par l'autre, en sorte que la plume fasse un corps de ce que la lecture a recueilli en divers endroits. Nous devons imiter en cela les abeilles, qui volent de tous côtés pour sucer sur les fleurs ce qui est propre à faire leur miel, puis le rapportent dans leurs ruches et le rangent par rayons, et, comme dit notre Virgile :

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Elles sucent le miel, volent de fleur en fleur, Et mettent par rayons cette douce liqueur.

On ne sait pas bien si le suc qu elles ont tiré des fleurs devient miel incontinent après, ou si c'est le mélange et la propriété de leur haleine qui le fait passer en cette nature. Il y en a qui tiennent qu'elles n'ont pas l'adresse de faire le miel, mais seulement de l'amasser... Mais, pour ne point nous écarter de notre sujet, nous devons, dis-je, imiter les abeilles et mettre séparément ce que nous avons recueilli de diverses lectures (car il se conservera mieux étant ainsi séparé) ; puis confondre ces sucs différents, et leur donner, par notre industrie, un goût composé de tout cela, en sorte que, bien qu'on s'aperçoive de ce qui a été pris ailleurs, on voie bien toutefois que ce n'est pas la même chose. C'est ce que fait tous les jours la nature dans notre corps: les aliments que nous avons pris ne sont qu'une charge incommode tant qu'ils demeurent entiers et conservent leurs qualités dans notre estomac ; mais sitôt qu'ils sont altérés et changés par la chaleur naturelle, ils deviennent notre sang et nous donnent de la vigueur. Faisons la même chose de ce qui sert à la nourriture de notre esprit. Ne permettons pas qu'il demeure en son entier, parce qu'il ne serait pas à nous ; mais ayons soin de le mâcher et de le digérer. Autrement il ne passera point dans notre âme et demeurera seulement dans notre mémoire. Embrassons ces beaux sentiments, formons-en les nôtres, afin que de plusieurs choses il ne s'en fasse qu'une seule, comme de plusieurs nombres il ne s'en fait qu'un lorsque diverses petites sommes sont jointes ensemble. Mais cachons avec industrie ce que nous avons emprunté, et ne faisons, paraître que ce qui est à nous. Si l'on

reconnaît dans vos ouvrages quelques traits d'un auteur que vous estimiez particulièrement, que ce soit une ressemblance de fils, et non pas le portrait; car un portrait est une chose morte...

Quand toutes les avenues sont bordées de chanteurs, que le bas du théâtre est environné de trompettes, et que les galeries retentissent de flûtes, de hautbois, et de toutes sortes d'instruments, il se fait une agréable symphonie de tous ces tons différents. Je veux que nous mettions notre âme dans une semblable disposition, qu'elle ait beaucoup de connaissances, de préceptes et d'exemples des siècles passés, et que tout cela conspire à une même fin. Mais comment cela se pourra-t-il faire ? me direz-vous. En veillant continuellement sur notre conduite et ne faisant rien que par le conseil de la raison. (Id., lxxxiv.)

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