‹ La morale des stoïciens [microform]Chapitre 21 sur 58 · CONNAISSANCE DE SOI · texte numérisé non relu

CONNAISSANCE DE SOI

Après Sénèque, l'homme d'étude qui, de tous les stoïciens, a le plus écrit, Épictète et Marc-Aurèle insistent surtout sur la connaissance de soietconsi-

dèrent l'univers dans ses rapports avec l'homme. Épictète nous exhorte à distmguer entre les choses celles qui dépendent de notre libre arbike, afin d'y placer notre bien et d'être indépendants, calmes, heureux, élevés d'esprit, religieux, reconnaissants à Dieu ». Et pour que nous agissions en hommes, il veut que la réflexion et la délibération précèdent toutes nos actions et que nous ne nous déterminions qu'après avoir pesé nos forces, les motifs qui nous font agir et les conséquences de nos actes. De même Marc-Aurèle pense que « rien n'est propre à élever les sentiments de l'âme comme de pouvoir faire l'examen méthodique et rationnel de chacun des objets qui se présentent à nous dans la vie » ; et il ajoute : « Oui, il me faut savoir quelle est la vertu dont j'ai besoin à son endroit ; si c'est la douceur, la force d'âme, la vérité, la confiance, la simplicité, la modération. » Ainsi subordonne-t-il la connaissance à la vertu, et il considère celle-ci comme une fin, tandis que l'autre n'est qu'un moyen. Il nous conseille de nous servir de la raison pour éprouver toutes nos paroles et nos actions ; et, pour éviter les actions superflues, de supprimer les pensées inutiles. Il remonte donc jusqu'au principe même de nos actes et nous rappelle que « bien penser, c'est le principe de la morale ».

Il ne nous recommande pas la solitude, ainsi que Sénèque et Épictète qui, tout en reconnaissant que nous sommes faits pour vivre en société, sentent aussi la nécessité de la retraite pour ramener l'âme

CULTURE MORALE 115

à elle-même, lui apprendre à vivre seule, à se regarder en face, à s'examiner sérieusement et à scruter sa conduite. Celui qui fuit la solitude est pour Épictète un être inférieur. « Homme, si tu vaux quelque chose, dit-il, sache te promener seul, converser avec toi-même, et ne pas te cacher dans un chœur. » Sénèque nous signale ce qui nous détourne de la solitude : c'est le dégoût de notre être, l'orgueil, la cupidité, l'amour du plaisir et la soif de la louange ; et il nous prémunit contre les dangers du monde où la flatterie et l'adulation nous empêchent de parvenir à la connaissance de nouS' mêmes. Épictète voit dans la solitude le calme et le recueillement nécessaires, pour se préparer à « descendre dans l'arène ». C'est dans la vie contemplative que l'âme se prépare à l'action, qu'elle mesure ses forces et se dresse pour la bataille. La solitude est pour lui le repos, le loisir. Et si nous lui appliquons ses propres préceptes, il aime la solitude, parce que son âme est droite et saine, et qu'elle se plaît à converser avec Dieu et avec elle-même; peut-être aussi, parce qu'elle a le courage de se voir telle qu'elle est, de sonder ses plaies et d'user de remèdes héroïques pour les guérir.

L'homme qui ignore ce qu'il est et pourquoi il est né, qui ne sait ni ce qu'est ce monde où il est, ni ce que sont ses compagnons, ni ce qui est bon, ni ce qui est mauvais, ni ce qui est beau, ni ce qui est laid, qui ne comprend ni un raisonnement, ni une démonstration, ni ce que c'est que la vérité, ni ce

que c'est que l'erreur, et qui ne sait pas les distinguer, ne se conformera à la nature ni dans ses désirs, ni dans ses craintes, ni dans ses vouloirs, ni dans ses entreprises, ni dans ses affirmations, ni dans ses négations, ni dans ses doutes. En somme, il s'en ira à droite et à gauche, so.iird et aveugle; on le prendra pour quelqu'un, et il ne sera personne. (Épictète, Entretiens, ii, 24.)

Toute faute renferme une inconséquence. Car celui qui commet une faute ne veut pas en commettre une, mais arriver à bien; d'où suit évidemment que ce qu'il fait n'est pas ce qu'il veut.

Mais toute âme raisonnable est naturellement ennemie de l'inconséquence ; et si, tant qu'elle ne s'aperçoit pas qu elle est tombée dans une inconséquence, rien ne l'empêche de faire des choses inconséquentes, en revanche, dès qu'elle s'en aperçoit, elle renonce inévitablement à son inconséquence et la fuit ; de même que l'on cesse inévitablement de croire à l'erreur, quand on l'a reconnue pour une erreur, mais que, tant qu'elle ne nous est pas apparue comme telle, on y croit comme à une vérité. (Id., 26.)

Examine d'abord les antécédents et les conséquents de chaque action; ensuite, mets-toi à l'œuvre. Sinon, tu partiras d'abord avec ardeur, sans songer aux suites, et plus tard, quand se montreront les pas difficiles, tu te retireras honteusement.

Homme, examine d'abord l'affaire en elle-même; puis ta propre nature, et si tu peux porter un tel fardeau. (Épictète, Manuel, xxix.)

Le raisonnement et la démonstration ne pourraient

CULTURE MORALE

apprendre à personne que c'est Dieu qui a tout fait dans le monde, et que dans son ensemble il l'a fait indépendant et sans autre fin que lui-même, tandis que les parties n'en existent que pour les besoins du tout ! Les autres êtres sont hors d'état de comprendre cette grande administration; mais l'animal raisonnable a les moyens de démêler à la fois qu'il est une partie du tout et telle partie, et qu'il est convenable que les parties subissent les lois de l'ensemble. De plus, né avec un cœur noble, avec une âme grande et libre par nature, il voit que dans le miHeu où il vit il y a des choses dont il est le maître et dont il dispose, tandis qu'il y en a d'autres qui sont dans la dépendance et sous la main d'autrui; que celles dont il est le maître sont celles qui sont laissées à son libre arbitre, et celles dont il n'est pas le maître, celles qui n'y sont pas laissées; il voit, par suite, que s'il ne place son bien et son intérêt que dans les premières seules, dans celles dont il est le maître et dont il dispose, il sera indépendant, calme, heureux, au-dessus de toute atteinte, élevé d'esprit, religieux, reconnaissant à Dieu de toute chose, ne se plaignant jamais de ce qui arrive en dehors de sa volonté, et ne blâmant quoi que ce soit. (Épictète, Entretiens, IV, 7.)

Aux règles dont j'ai parlé, il faut en ajouter une encore: Se faire toujours la définition ou la description de l'objet qui tombe sous l'action de la pensée, de façon à bien voir quel il est en soi et dans son essence, quelles parties intégrantes constituent son ensemble ; à pouvoir te dire à toi-même et son vrai nom, et les noms des parties qui le composent et dans lesquelles il doit se résoudre. Rien, en effet, n'est propre à élever les sentiments de l'âme comme de pouvoir faire l'exa-men méthodique et rationnel

^\ f''t^::;-'9-^vT^

CULTURE MORALE

de chacun des objets qui se présentent à nous dans la vie, et d'y porter un regard tel, qu'à l'instant même on comprenne à quel ordre de choses chaque objet appartient, et de quelle utilité il y est; quel rang il tient dans l'univers, et quelpar son rapport avec l'homme, avec le citoyen de cette cité suprême dont les autres cités sont comme les maisons. Oui, il me faut savoir ce qu'est, et de quoi est composé, et combien de temps doit durer cet objet qui affecte présentement ma vue ; quelle est la vertu dont j'ai besoin à son endroit ; si c'est la douceur, la force d'âme, la vérité, la confiance, la simplicité, la modération. (Marc-Aurèle, m.)

N'exécute aucune action au hasard, ni autrement que ne le comportent les règles que l'art prescrit. (Id., IV.)

Je t'engage à examiner, d'après Chrysippe, de quelle façon le monde est gouverné, et quelle place y tient l'être doué de vie et de raison. Examine aussi qui tu es, et quel est ton bien et ton mal. (Épictète, Entretiens, i, 10.)

La première chose à faire quand on a étudié la philosophie, c'est de connaître en quel état est notre partie maîtresse ; car, si on la sait faible, on ne voudra pas l'appliquer aux choses les plus difficiles. Mais aujourd'hui des gens qui ne pourraient pas avaler un petit Hvre qui ne ferait qu'une bouchée, achètent de gros volumes qu'ils s'efforcent de digérer. De là les vomissements ou les indigestions, puis les coliques... On devrait d'abord se demander ce dont on est capable. Mais, si dans les questions de logique il est facile de confondre l'ignorant, dans

la vie nous ne nous présentons jamais à qui peut nous confondre, et nous haïssons qui nous confond. Socrate disait pourtant que vivre sans examen ce n'était pas vivre. (Id., 26.)

Examine qui tu es : Avant tout, un homme, c'està-dire un être chez qui rien ne prime la faculté de juger et de vouloir. Tout le reste lui est soumis ; mais, quant à elle, elle est libre et indépendante. Examine de qui te distingue la raison. Elle te distingue des bêtes sauvages ; elle te distingue des bestiaux. En plus, tu es citoyen du monde, dont tu es une partie, et non pas une des parties destinées à servir, mais une partie destinée à commander ; car tu peux comprendre le gouvernement de Dieu, et te rendre compte de l'enchaînement des choses. Quel est donc le devoir du citoyen? De ne jamais considérer son intérêt particuher, de ne jamais calculer comme s'il était un individu isolé. (Id., II, 10.)

Le commencement de la philosophie, chez ceux du moins qui s'y attachent comme il convient et en chasseurs sérieux, c'est le sentiment de notre infirmité et de notre faiblesse dans les choses indispensables.

Nous venons au monde sans avoir naturellement aucune notion du triangle rectangle, du dièse ou des demi-tons, chacune de ces choses ne s'apprenant que par la transmission de la science ; aussi ceux qui ne les savent pas ne croient-ils pas les savoir. Mais, quant au bien et au mal, quant à la beauté et à la laideur, quant à ce qui est séant ou malséant, quant au bonheur ou au malheur, quant à ce qui convient ou ne convient pas, quant à ce que nous devons faire ou ne pas faire, qui est-ce qui est ven

CULTURE MORALE

au monde sans en avoir en lui la notion ? Aussi tout le monde se sert-il de ces termes, et essaie-t-il d'appliquer ces notions premières aux faits particuliers : <i Un tel a bien agi. C'était son devoir. C'était contre son devoir. Il a été heureux. 11 a été malheureux. 11 est injuste. Il est juste. » Qui de nous s'abstient de ces façons de dire? Qui de nous en remet l'usage au temps où il sera instruit, comme le font, pour les figures de géométrie et pour les notes de la musique, ceux qui ne s'y connaissent pas? La cause en est que nous venons au monde en tenant de la nature, sur ce point, une petite instruction, d'où nous partons pour nous permettre de juger. « Pourquoi, en effet, dit-on, ne me connaîtrais-je pas au beau et au bien? N'en ai-je donc point les notions? Tu les as. Est-ce que je ne les applique pas aux faits particuliers? — Tu les appliques. — Est-ce que je ne les applique pas au bien ? » Toute la question est là ; car c'est dans ces applications mêmes que consistent les jugements. Tous les hommes sont d'accord sur ces notions premières, qui sont leur point de départ ; mais ils arrivent à des conclusions douteuses, parce qu'ils ne les appliquent pas bien. Si, avec ces notions elles-mêmes, on avait en plus le talent de les appliquer, qu'est-ce qui empêcherait d'être parfait? (Id.,

Il faut sans cesse que tu sois préparé à ces deux choses : l'une, de faire uniquement ce que te suggère, pour l'utilité des hommes, la faculté qui règne sur toi et qui te soumet à sa règle ; l'autre, de changer d'avis s'il se trouve là quelqu'un qui te redresse, qui te fasse abandonner ta pensée. Il faut pourtant que toujours le changement ait pour motif une raison probable de justice ou de publique utilité, ou toute

autre raison analogue ; mais seulement celles-là, et non point le plaisir ou l'honneur que nous y avons pu apercevoir.

Tu as la raison en partage ? — Oui. — Que ne t'en sers-tu donc ? Car, si elle remplit sa fonction, que veux-tu davantage?

Fais peu de choses, dit celui-là, si tu veux que le calme règne dans ton âme. Il eût été mieux peutêtre de dire: Fais ce qui est nécessaire, et tout ce qu'exige la condition d'un être sociable, et de la manière qu'elle l'exige. Il y aura là tout ensemble et la satisfaction du bien accomph, et aussi celle d'avoir fait un petit nombre d'actions. En effet, la plupart de nos paroles et de nos actions ne sont pas nécessaires : les retrancher, c'est se donner plus de loisir, moins de trouble d'esprit. Par conséquent, il faut, sur chaque chose, se faire cette question : Ceci n'est-il point chose sans nécessité? Or, il faut supprimer, non seulement les actions inutiles, mais encore les pensées inutiles; car, ôtez ces dernières, il n'y a plus même cause d'actions superflues. (Marc- Aurèle, iv.)

Il est nécessaire de se souvenir que le soin qu'on donne à chaque action doit être proportionné à son importance, et avoir une mesure. De cette manière, tu ne te désespéreras pas d'avoir jamais donné à des choses futiles plus d'attention qu'il ne convenait. (Id., IV.)

Reviens de ton ivresse, et rappelle tes esprits. Quand tu seras éveillé, quand tu t'apercevras que c'était un songe qui te troublait, considère en homme qui ne dort plus l'objet de ton trouble, comme tu l'as considéré auparavant. (Id. vi.)

ti

Dans le discours, il faut faire attention aux paroles ; dans les actions, à ce que Ton fait : il faut voir ici dès l'abord à quel but l'action se rapporte ; là, on doit examiner quel est le sens des expressions. (Id., VII.)

Dieu voit les ârnes dépouillées de ces vases matériels, de ces écorces, de ces ordures qui les couvrent; car son intelligence ne touche qu'à ce qu'il y a là d'émané, de dérivé d'elle-même. Si tu t'accoutumes à faire de même, tu te débarrasseras d'une foule de soucis. En effet, celui qui ne voit pas la masse de chair dont il est environné, ne perdra pas son temps à contempler un habit, une maison, la gloire même, toute cette sorte d'entour et d'appareil théâtral.

Il faut contempler les formes dépouillées de leurs écorces ; savoir les motifs des actions ; ce que c'est que la douleur, la volupté, la mort, la gloire ; comment c'est soi-même qu'on s'ôte le repos ; que ce n'est jamais dans un autre qu'on trouve son obstacle ; que tout est opinion. (Id., xii.)

Il faut souvent se retirer en soi-même; car la société de ceux qui ne nous ressemblent pas trouble l'harmonie de notre âme, réveille les passions, irrite toutes les plaies du cœur qui ne sont pas bien fermées. Il faut néanmoins entremêler, alterner ces deux choses, la solitude et le monde. La solitude nous fera désirer les hommes, et le monde nousmêmes; l'une sera le remède de Tautre. La sohtude nous guérira de l'aversion pour la foule ; la foule, des ennuis de la solitude. Il ne faut pas toujours tenir l'esprit tendu vers la même chose; il faut donner du relâche àTesprit; après le repos, il se

CULTURE MORALE

relève plus fort, plus ardent. De même qu'il ne faut pas trop exiger d'un champ fertile, car une fécondité toujours active l'épuiserait bientôt ; de même un travail assidu brise la vigueur de l'âme. Un instant de repos et de distraction lui rend ses forces. (Sénèque, De la tranquillité de lAme, xv.)

La nature nous a faits pour vivre en société, pour nous aimer les uns les autres, pour être heureux de nous trouver avec des hommes. Mais il n'en faut pas moins que chacun ait en lui les moyens de pouvoir se suffire, de pouvoir vivre seul ; de même que Jupiter vit seul, jouissant tranquillement de lui-même, songeant à la façon dont il gouverne, et tout entier aux pensées qui conviennent à sa divinité. Il faut que nous aussi, à son exemple, nous puissions converser avec nous-mêmes ; nous passer des autres ; n'avoir besoin d'aucune distraction ; réfléchir au gouvernement divin et à nos rapports avec le reste du monde ; songer à la conduite que nous avons tenue en face des événements, et à celle que nous tenons aujourd'hui ; chercher quelles sont les choses qui nous gênent encore, comment on peut y porter remède, comment on peut les mire disparaître ; et , si quelque côté en nous a besoin d'un perfectionnement, le lui donner conformément à la raison. (Épictète, Entretiens, lu, 13.) '

Les mauvais acteurs ne peuvent chanter seuls • ils ne chantent qu'avec d'autres. Il est de même certaines gens qui ne peuvent se promener seuls. Homme, si tu vaux quelque chose sache te promener seul, converser avec toi-même, et ne pas te cacher dans un chœur. (Id., 14.)

Si les circonstances veulent que tu vives seul ou en compagnie restreinte, appelle cela la tranquillité, et tire de la situation le parti que tu dois en tirer ; entretiens-toi avec toi-même, éprouve tes idées, et perfectionne tes notions a priori. ^Id., iv, 4.)

Que ceux-là regrettent le tourbillon des affaires et du monde, qui ne peuvent se souffrir eux-mêmes. Vous, au contraire, vous êtes si bien avec vous ! Je ne m'étonne pas que peu d'hommes aient ce bonheur : nous sommes nos propres tyrans, nos persécuteurs ; malheureux tantôt de nous trop aimer, tantôt du dégoût de notre être ; tour à tour l'esprit enflé d'un déplorable orgueil, ou tendu par la cupidité; nous laissant aller aux plaisirs en nous consumant d'inquiétudes ; et , pour comble de misère, jamais seuls avec nous-mêmes. Nécessairement dans une demeure habitée par tant de vices, il y a lutte perpétuelle. Faites donc ce que avez coutume de faire, séparez-vous tant que vous pourrez de la foule et ne prêtez pas le flanc aux adulateurs ; ils sont adroits à circonvenir les grands ; vous aurez le dessous avec eux, si bien en garde que vous soyez. Croyez-moi, vous laisser flatter, c'est vous livrer à la trahison. Tel est l'attrait naturel de la flatterie : même lorsqu'on la rejette, elle plaît; longtemps exclue, elle finit par se faire admettre; car elle va jusqu'à nous faire un mérite de ce que nous ne voulons pas d'elle, et les affronts mêmes ne peuvent la déranger. On ne peut croire ce que je vais dire et pourtant cela est vrai : chacun de nous est surtout vulnérable à l'endroit qu'on attaque en lui ; peut-être en effet, ne l'attaque-t-on que parce qu'il est vulnérable. Armezvous donc bien, mais sachez qu'il vous est impos-

CULTURE MORALE

sible d'être à l'épreuve des blessures. Eussiez-vous tout prévu, vous serez frappé au défaut de vos armes. L'un emploiera l'adulation avec déguisement et sobriété ; l'autre ouvertement, en face, affectant une bonhomie brusque, comme si c'était

franchise de sa part et non pas artifice

Plus la flatterie est à découvert, plus elle est hardie; plus elle s'est endurci le front et a fait rougir celui des autres , plus son triomphe est prompt. Car on en est venu à ce point d'extravagance, que qui nous loue modérément nous paraît injurieux. (Sénèque, Questions naturelles, 4, Préface.)

Ces jours derniers, Dieu voulait que tu eusses du loisir, que tu t'entretinsses avec toi-même, que tu écrivisses sur ce sujet, que tu lusses, que tu écoutasses, que tu te préparasses ; et tu as eu pour cela un temps suffisant. Aujourd'hui il te dit : « Parais dans l'arène ; montre-nous ce que tu as appris, et comment tu as travaillé. » Jusques à quand t'exerceras-tu tout seul ? Voici le moment de connaître si tu es du nombre des athlètes qui méritent de vaincre, ou du nombre de ceux qui parcourent toutes les terres en se faisant battre. De quoi t'irrites-tu ? Il n'y a pas d'arène sans foule tumultueuse. Il y faut nombre de gens pour vous préparer, nombre de gens pour crier, nombre de surveillants, nombre de spectateurs. — Mais je voulais vivre au sein du calme. — Gémis donc et pleure ; tu l'as bien mérité. Peut-il, en effet, y avoir pour l'ignorant qui désobéit aux ordres des dieux un châtiment plus grand que de se désoler, de se lamenter, de porter envie à d'autres? en deux mots, d'être malheureux et misérable? N'est-ce pas là un lot

auquel tu voudras te soustraire ? (Épictète, EntretienSj iVj 4.)

Page 1