EXAMEN DE SOI
Mais, pour que l'âme arrive à se connaître, il ne suffît pas qu'elle soit seule avec elle-même, car, dans la solitude même, à l'abri de la dissipation et de la flatterie du monde, elle est encore exposée à l'illusion la plus décevante, celle de l'orgueil que la contemplation d'elle-même continue d'entretenir. « Plus les maladies de l'âme sont grandes, moins on les sent », dit Sénèque. Et ailleurs : « C'est une preuve de l'amendement de notre vie, que d'en connaître les défauts, lesquels nous ne remarquions pas auparavant. L'on congratule certains malades, lorsqu'ils commencent à sentir leur mal. » Qu'est-ce qui peut réveiller l'âme du sommeil de mort oiî elle est plongée ? Sénèque, après avoir dit que la philosophie seule en est capable, ajoute cependant : « Examine toute ta vie, et tu trouveras qu'il n'y a que la mort seule qui puisse juger de ce que tu
es On connaîtra par quel ressort tu auras agi,
lorsque tu rendras l'esprit. » Sans doute, l'homme est incapable de se juger selon la justice absolue, dont il n'a lui-même qu'une idée imparfaite ; et il est trop intéressé à la sentence, trop enclin à la passion, à la prévention et à Terreur pour qu'il soit tout à fait impartial. La répréhension d' autrui n'a pas souvent non plus le pouvoir d'éveiller en lui le
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sentiment de ses fautes, car, ainsi que nous le dit Épictète : « Si l'on dit à quelqu'un que ses appétits sont en feu, que ses craintes sont basses, que ses projets se contredisent, que ses volontés sont contre nature, ses opinions irréfléchies et fausses, il sort aussitôt en disant : On m'a insulté ». Comment remédierons-nous donc à notre aveuglement, d'autant plus persistant qu'il est volontaire ? C'est en cherchant sincèrement la vérité, en prenant garde à notre vie, en nous examinant sans cesse, ainsi que le faisaient tous nos maîtres stoïciens ; en nous demandant chaque jour avec Sénèque : «De quel défaut t'es-tu guéri ? quel vice as-tu combattu ? En quoi es-tu devenu meilleur ? » Avec Epictète • « A quel devoir ai-je failli ? Quelle loi ai-je violée ? » Avec Marc-Aurèle, non seulement à la fin du jour, mais dans chaque occasion : « Quel est l'usage que je fais de mon âme ? Quelle est l'âme que j'ai présentement? Est-ce celle d'un enfant? celle d'un jeune homme ? celle d'une femmelette ? celle d'un tyran ? celle d'une bête de somme? celle d'un animal féroce ? » Ainsi l'habitude de nous observer deviendra si bien une fonction de notre vie morale qu'elle s'appliquera à nos pensées et à nos sentiments les plus mtimes, aussi bien qu'à nos paroles et à nos actes. Et notre examen de conscience ne sera plus une étude plus ou moins factice que la fatigue et le sommeil ne nous permettent pas toujours de faire sérieusement et complètement ; ce sera le regard de œil intérieur, dirigé sans cesse sur la vie de l'âme,
ainsi que l'œil extérieur est toujours ouvert sur le monde visible. Et ce regard sera de plus en plus attentif, clairvoyant et pur pour discerner tout ce qui émeut, trouble, agite et souille notre âme.
Plus les maladies de l'âme sont grandes, moins on les sent. Ne vous en étonnez pas. Car celui qui dort légèrement songe quelquefois, et, en dormant, il s'imagine dormir en effet, mais un profond sommeil plonge l'âme si avant qu'elle demeure sans fonction. Savez-vous pourquoi personne n'avoue ses défauts? C'est parce qu'il y est encore engagé. Il faut être éveillé pour conter ses songes, et c'est un signe d'un esprit sain que de confesser ses fautes.
Éveillons-nous donc, afin que nous puissions connaître nos erreurs ; mais il n'y a que la philosophie qui nous puisse éveiller. Elle seule est capable de dissiper le sommeil profond et léthargique où nous nous trouvons plongés. Donnez-vous tout entier à cette maîtresse; vous vous rendrez digne d'elle, comme elle est digne de vous. (Sénèque, Epître,