LUI
Je m'aperçois que non seulement je deviens meilleur, mais que je me transforme pour ainsi dire. Ce n'est pas que je me promette qu'il ne refluera rien chez moi qui doive être changé. Pourquoi n'y auraitil pas quantité de choses à corriger, à retrancher ou à perfectionner ? C'est une preuve de l'amendement de notre vie, que d'en connaître les défauts, lesquels nous ne remarquions pas auparavant. L'on congratule certains malades, lorsqu'ils commencent à sentir leur mal. Ne t'arrête point à l'opinion que les hommes ont de toi, qui est toujours
CULTURE MORALE
incertaine ; ne t'arrête point encore à tes études.
(Id., IV.)
Examine toute ta vie, et tu trouveras qu'il n'y a que la mort seule qui puisse juger de ce que tu es. Oui, je le dis, les disputes, les doctes conversations, et les discours empruntés des sages de l'antiquité, ne sont pas une preuve de la force de l'âme ; les plus timides parlent quelquefois hardiment ; on connaîtra par quel ressort tu auras agi, lorsque tu rendras l'esprit ; j'accepte volontiers cette condition, je n'appréhende point ce jugement. (Id., xxvi.)
a C'est déjà quelque amendement de reconnaître sa faute. » Epicure, ce me semble, a dit cela fort à propos : car celui qui ne reconnaît point sa faute ne la veut pas corriger. En effet, il faut se surprendre et se convaincre soi-même avant que de se pouvoir réformer. 11 y en a qui font gloire de leurs imperfections ; pensez- vous que ces gens-là songent à guérir un mal qui passe dans leur esprit pour une vertu ? C'est pourquoi je vous conseille de vous reprendre et de veiller sur vous, soyez votre accusateur, puis votre juge ; demandez-vous grâce quelquefois, et, s'il est besoin, imposez-vous quelque peine. (Id., xxviii.)
Si je te montre qu'il te manque précisément ce qu'il y a de plus important et de plus essentiel pour le bonheur ; que jusqu'ici tu t'es occupé de toutes choses plutôt que de ce dont tu dois t'occuper; si j'ajoute, pour couronner le tout, que tu ignores ce que c'est que Dieu, ce que c'est que l'homme, ce que c'est que le bien, ce que c'est que le mal, peutêtre me laisseras-tu te dire tout cela ; mais, quand
jt'^wr^' "
CULTURE MORALE
je te dirai que tu ne te connais même pas toi-même, pourras-tu me supporter, souffrir que je te le prouve, rester là enfin ? Non, tu t'en iras tout de suite, et furieux. Et cependant, quel tort t'aurai-je fait ? aucun, à moins que tu ne trouves que le médecin insulte le malade, quand il lui dit : « Mon ami, tu crois ne rien avoir! Tu as la fièvre. Fais diète aujourd'hui et ne bois que de l'eau. » Personne ne lui dit alors : « Quelle insolence ! » Mais, si l'on dit à quelqu'un que ses appétits sont en feu, que ses craintes sont basses, que ses projets se contredisent, que ses volontés sont contre nature, ses opinions irréfléchies et fausses, il sort aussitôt en disant : « On m'a insulté». (Épictète, ii, 14.)
Entreprendre ce que Jupiter lui-même n'a pu faire, essayer de convaincre tous les hommes de ce que sont les vrais biens et les vrais maux : est-ce que ce pouvoir t'a été donné ? Le seul qui t'ait été donné, c'est de t'en convaincre toi-même. Et, quand tu n'en es pas encore convaincu, tu essayerais aujourd'hui d'en convaincre les autres! Est-il un homme qui soit avec toi aussi constamment que toimême ? qui ait pour te persuader autant de moyens que toi-même ? qui ait pour toi plus de bienveillance, et qui te touche de plus près que toi-même ? Comment donc ne t'es-tu pas encore persuadé à toimême d'acquérir cette science du bien et du mal ? N'est-ce pas tout prendre à rebours que de faire ce que tu fais ? A quoi as-tu travaillé ? Qu'as-tu essayé d'apprendre ? à t'élever au-dessus des chagrins, des troubles, des humiliations ; à te faire libre. Or, ne t'a-t-on pas enseigné qu'il n'y a qu'une voie qui y conduise, renoncer à toutes les choses qui ne dépendent pas de notre libre arbitre, nous en déta-
cher, reconnaître qu'elles nous sont étrangères. (Id., Entretiens, iv, 6.)
Il y a des choses dont les hommes conviennent facilement, et d'autres dont ils ne conviennent pas facilement. Personne ne conviendra qu'il manque d'intelligence ou de bon sens ; tout au contraire, vous entendrez dire à tout le monde : « Que n'ai-je autant de chance que j'ai d'intelhgence ! » On convient aisément qu'on est timide, et l'on dit : « Je conviens que je suis trop timide; mais, à part cela, ce n'est pas un sot que vous trouverez en moi. » On ne conviendra pas aisément que l'on manque d'empire sur soi-même ; on ne convient jamais que l'on soit injuste, non plus qu'envieux ou curieux ; mais presque tout le monde conviendra qu'il s'attendrit facilement. D'où cela vient-il? Avant tout, d'un désaccord et d'un trouble dans nos opinions sur les biens et les maux ; puis de ceci pour les uns, de cela pour les autres. Presque jamais on ne convient de ce que l'on regarde comme une honte. Or, on regarde la timidité et la facilité à s'attendrir comme le fait d'une bonne âme; la sottise, comme le pur fait d'un esclave
Puisque c'est ainsi que sont faits les gens au milieu desquels nous vivons, esprits troublés qui ne savent ni ce qu'ils disent, ni ce qu'ils ont ou n'ont pas de mauvais, ni pourquoi ils l'ont, ni comment ils s'en délivreront, je crois qu'il est bon de nous demander sans cesse : « Est-ce que, moi aussi, je suis un d'eux ? Quelle idée me fais-jede moi ? Comment est-ce que je me conduis ? est-ce comme un homme sensé? comme un homme maître de lui? Puis-je dire, moi aussi, que je suis préparé à tout événement? Ai-je bien, comme il convient à celui
qui ne sait rien, la conscience que je ne sais rien? Vais-je bien vers mon maître, comme vers un oracle, avec la volonté d'être docile ? Ou ne vais-je pas à l'école, moi aussi, tout enchifrené de sottise, uniquement pour y apprendre des mots, y comprendre des livres que je ne comprenais pas auparavant, et, au besoin, être en état de les expliquer à d'autres à leur tour?» (Id.,ii, 21.)
CULTURE MORALE
Et personne ne songe à descendre en soi-même! personne ! Mais on voit la besace au dos de celui qui précède. Tu demandes : Connais-tu les biens de Victidius. — De qui? de ce richard qui laboure à Cures plus d'arpents que n'en saurait embrasser le vol d'un milan? Tu dis cet homme né sous la colère des dieux, sous l'influence d'un mauvais génie
Nous frappons, puis à notre tour nous prêtons le flanc aux traits. Ainsi va le monde : telie est notre
étude Rejette ce que tu n'es pas : au vil artisan
ses présents. Habite avec toi ; tu sauras combien ton mérite est logé à l'étroit. (Perse, Satire, iv.)
Il faut diriger, il faut fortifier tous nos sens. Leur nature est d'être patients : si l'âme cherche à les corrompre, il faut tous les jours l'appeler a rendre compte. Ainsi faisait Sextius : sa journée terminée, au moment de se livrer au repos de la nuit, il interrogeait son âme : De quel défaut t'es-tu, aujourd'hui, guérie? Quel vice as-tu combattu ? En quoi es-tu devenue meilleure? La colère s'apaisera et deviendra plus modérée quand elle saura qu'elle devra tous les jours comparaître devant un juge. Quoi de plus beau que cette habitude de faire l enquête de toute sa journée! Quel sommeil que celui qui succède à cette revue de ses actions ! Qu'il est
calme, profond et libre, lorsque l'âme a reçu sa portion d'éloge ou de blâme, et que, soumise à son propre contrôle, à sa propre censure, elle a fait secrètement le procès de saconduite! J'aipris cette autorité sur moi, et, tous les jours, je me cite devant moi-même. Dès que la lumière est retirée de devant mes yeux, et que ma femme, déjà au courant de cette habitude, a fait silence, je discute en moimême ma journée entière, et je pèse de nouveau mes actes et mes paroles. Je ne me dissimule rien, je ne passe rien ; pourquoi, en effet, craindrais-je d'envisager une seule de mes fautes, quand je puis me dire : Vois à ne plus faire cela ; pour aujourd'hui je te pardonne ; dans telle discussion, tu as parlé avec trop d'aigreur ; ne va pas désormais te compromettre avec des ignorants ; ceux qui n'ont rien appris ne veulent rien apprendre; tu as fait tel reproche plus librement qiiil ne convenait; aussi tu n'as pas corrigé, mais offensé ; vois à l'avenir non seulement si ce que tu dis est vrai, mais si celui à qui tu le dis peut endurer le vrai (Sénèque, De la colère, 3, xxxvi.)
Que tes yeux trop faibles ne donnent jamais entrée au sommeil, avant que tu aies passé en revue toutes tes actions de la journée. Quelle loi ai-je violee ? Quel acte ai-je fait ! A quel devoir ai-je failli ? , Pars de là et continue. Puis si tu as fait du mal, reproche-toi-le ; si tu as fait du bien, sois-en content. (Epictète, Entretiens, m, 10.)
Quel est l'usage que je fais aujourd'hui de mon ame ? c'est la question que je dois m'adresser à moimême dans chaque occasion. Je dois examiner ce qui se passe présentement dans cette partie de
mmmm
CULTURE MORALE
moi qu*on appelle le guide de l'âme. Quelle est l'âme que j'ai présentement ? est-ce celle d'un enfant ? celle d'un jeune homme ? celle d'une femmelette ? celle d'un tyran ? celle d'une bête brute ? celle d'un animal féroce ?
Comment t'es-tu comporté jusqu'à ce jour envers les dieux, envers tes parents, tes frères, ta femme, tes enfants, tes maîtres, tes gouverneurs, tes amis, tes proches, tes serviteurs? Peux-tu dire jusqu'à
présent :
Jamais je n'ai fait tort à personne, ni par mes actions ni par mes paroles. (Marc-Aurèle, v.)
Regarde au dedans de toi ; c'est au dedans de toi qu'est la source du bien, une source intarissable pourvu que tu fouilles toujours. (Id., vu.)
A chaque action que tu fais, demande- toi à toimême : Comment m'en trouvé-je? ne m'en repentirai-je pas? quelque temps encore, et je suis mort, et tout s'est évanoui. Qu'ai -je à chercher davantage, si mon action présente est celle d'un etr(3 doué de raison, sociable, soumis à la même loi que Dieu ? (Id., viii.)
A chacune de tes actions fais un examen, et demande-toi à toi-même si la mort est une chos3 terrible parce qu'elle te privera de tel objet. (Id., IX.) .
Prends l'habitude, à chaque action d'autrui, de te faire autant que possible cette question : Quel e^t le but que cet homme se propose ? Mais commence d'abord par toi : examine-toi avant tout toimême. (Id.,x.) ^
Comment ton âme use-t-elle d'elle-même? Tout est là, le reste, qu'il dépende de ta volonté ou n'en dépende point, n'est que corps mort et fumée. (Id., XII.)