‹ La morale des stoïciens [microform]Chapitre 24 sur 58 · HUMILITÉ · texte numérisé non relu

HUMILITÉ

Quel est le résultat de l'examen de soi, pratiqué par une conscience droite ? Epictète nous le dit par une parole bien convaincue et bien ferme que l'on est heureux de pouvoir opposer à tous ceux qui l'accusent d'orgueil: « C'est le sentiment de notre infirmité et de notre faiblesse dans les choses indispensables. » Et dans d'éloquentes pages qui, peut-être, ont inspiré Pascal, Sénèque oppose la misère et la fragilité de l'homme à la grandeur de

sa pensée : « Etre de fange et de corruption, il fit avec des larmes son entrée dans la vie ; et pourtant quel tumulte ne fît pas ce méprisable animal ? à quelles ambitieuses pensées ne le pousse pas l'oubh de sa condition ? L'infini, l'immortel occupent

son âme » Ce n'est pas seulement l'infirmité

physique de cette « créature frêle, débile , nue et sans défense naturelle », qui frappe l'esprit de Sénèque ; il est pénétré aussi du sentiment de sa faiblesse morale, de son péché, auquel participe riiumanité entière. « Tous, dit-il, nous avons commis des fautes Quand même il serait quelqu'un

qui eût si bien purifié son âme, que rien ne pourrait plus la troubler, ni l'égarer, cependant il n'est ar-

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rivé àrinnocence qu'à travers le péché. » C'est encore Sénèque qui dit que tous les hommes sont ingrats, cupides, envieux, lâches, ambitieux, impies. Mais il en conclut qu'il ne faut pas leur en vouloir : « Pardonneleur, dit-il, ce sont des fous ». C'est ainsi que le sentiment du péché produit dans une âme sincère l'humilité et l'indulgence pour les fautes d'autrui. On peut et l'on doit tout pardonner, quand on se connaît bien soi-même. Marc-Aurèle nous le fait bien comprendre par cette belle parole : « Tu pèches toi-même bien souvent, et tu ressembles aux autres. Si tu t'abstiens de certaines fautes , tu n*en as pas moins le penchant qui les fait commettre, bien que la lâcheté, la vanité, ou tout autre vice de ce genre t'en fasse t'abstenir. »

Quel est donc cet oubli de ta condition et de celle de tous ? Née mortelle, tu as enfanté des mortels. Etre corruptible et périssable, soumis à tant d'accidents et de maladies, avais-tu donc espéré que ta frêle substance avait engendré la force et l'immortalité ? Ton fils est mort ; c'est-à-dire, il a touché le terme vers lequel sont entraînées les choses, selon toi, plus heureuses que le fruit de ton sein. Là, toute la foule que tu vois plaider dans le forum, s'asseoir dans les théâtres, et prier dans les temples, s'achemine d'un pas inégal. Et ceux que tu adores et ceux que tu méprises ne seront qu'une même cendre. Telle est la leçon gravée sur le seuil de l'oracle pythien : Connais-toi. Qu'est-ce que l'homme ? Je ne sais quel vase fêlé, je ne sais quoi de fragile. Il ne faut pas une grande tempête, mais

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une lame pour le mettre en pièces : au premier choc il sera brisé. Qu'est-ce que l'homme? Un corps frêle, débile, nu, sans défense naturelle, qui mendie l'aide étrangère, en butte à tous les outrages du sort ; qui, malgré l'effort de ses bras, est la pâture de la première bête, la victime du moindre ennemi; pétri de matière molle et fluide, et qui n'a de brillant que le dehors ; incapable contre le froid, le chaud, la peine, et en qui l'inertie engendre la corruption; craignant ses aliments dont le manque ou l'excès le tue ; d'une conservation pénible et pleine d'alarmes ; d'un souffle précaire, qui ne tient à rien, qu'étouffe une frayeur soudaine ou un grand bruit qui éclate; enfin, qui, pour se nourrir, se détruit, se dévore lui-même. Nous étonnerons-nous de la mort d'un homme, quand il faut que tous meurent ? Eh quoi ! pour abattre un homme, est-il besoin d'un si grand effort? Une odeur, une saveur, la lassitude, la veille, l'humeur, le manger, tout ce dont il ne peut se passer pour vivre, lui est mortel. Il ne saurait faire un pas sans avoir aussitôt conscience de sa faiblesse : tous les chmats ne lui vont point ; l'haleine, un changement d'air, un vent dont H n'a pas l'habitude, la plus mince des causes, un rien, et il est malade ; être de fange et de corruption, il fit avec des larmes son entrée dans la vie ; et pourtant quel tumulte ne fait pas ce méprisable animal ? A quelles ambitieuses pensées ne le pousse pas l'oubli de sa condition ? L'infini, l'immortel occupe son âme, il arrange l'avenir de ses neveux et de ses arrière-neveux. Au milieu de ses projets pour l'éternité, la mort le frappe, et ce qu'on appelle vieillesse n*est qu'une révolution de quelques années. (Sénèque, Consolation à M arcia, x.)

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Songe que tu es dans cette ville où la multitude, dont les flots se pressent sans relâche à travers de larges rues, étouffe dès qu'un obstacle interrompt le cours de ce rapide torrent ; où le peuple se fait jour vers trois théâtres à la fois, où Ton consomme toutes les moissons du monde entier: en quelle solitude, en quel désert se changeraitelle, s'il n'y restait que ceux qu'absoudrait un juge sévère ! Quel est le magistrat interrogateur qui ne soit répréhensible devant la loi même au -nom de laquelle il interroge ? Quel est l'accusateur qui soit exempt de faute? Je ne sais même s'il est quelqu'un qui se montre plus difficile à accorder le pardon que l'homme qui, le plus souvent, a eu besoin de l'implorer. Tous nous avons commis des fautes, les uns de plus graves, les autres de plus légères ; les uns de propos délibéré, les autres par l'impulsion du hasard, ou par l'entraînement d'une perversité étrangère ; quelques-uns n'ont pas su persister fortement dans de bonnes résolutions, et perdent leur innocence à regret et à leur corps défendant. Non seulement nous avons failli, mais jusqu'à la fin de la vie nous continuerons à faillir. Quand même il serait quelqu'un qui eût si bien purifié son âme que rien ne pourrait plus ni la troubler, ni l'égarer, cependant il n'est arrivé à l'innocence qu'à travers le péché. (Id., De la clémence, vi.)

Que^chacun s'interroge: il n'y a personne qui n'ait à se plaindre d'un ingrat. Or, il ne peut se faire que tout le monde se plaigne, sans qu'on soit en droit de se plaindre de tout le monde. Donc, nous sommes tous ingrats. Est-ce là tout ? Nous sommes aussi tous cupides, tous envieux, tous lâches, et surtout ceux qui paraissent braves. Ajoute que tous les

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hommes sont ambitieux, tous impies. Mais il n'y a pas de quoi leur en vouloir. Pardonne-leur : ce sont tous des fous. (Id., Des bienfaits, 4, xvii.)

Subissons-nous quelque punition, rappelonsnous, non ce que nous souffrons, mais ce que nous avons fait ; ouvrons un interrogatoire sur notre conduite. Si nous voulons convenir avec nousmêmes de la vérité, nous jugerons que notre défit méritait davantage. Si nous voulons apprécier justement toutes choses, nous nous convaincrons d'abord qu'aucun de nous n'est exempt de fautes. Car c'est de là que vient notre plus grande indignation; je n'ai rien à me reprocher; je n'ai rien fait : c'est-à-dire que tu n'avoues rien. Nous nous révoltons de nous voir soumis à quelque réprimande, à quelque punition ; tandis que, dans ce moment môme, nous péchons en ajoutant à nos fautes l'arrogance et la rébellion. Quel est celui qui peut se dire innocent aux yeux de toutes les lois ? Et si cela était, quelle pauvre innocence de n'être bon que selon la loi ! La règle de nos devoirs est bien plus étendue que celle du droit. Que de choses nous commandent la piété, l'humanité, la bienfaisance, la justice et la bonne foi qui ne sont pas inscrites sur les tables d'airain !

Cependant, même cette formule si étroite de l'innocence, nous ne pouvons la suivre. Il y a des choses que nous avons faites, d'autres que nous avons méditées, d'autres que nous avons souhaitées, d'autres auxquelles nous avons aidé ; dans quelques-unes nous sommes innocents, parce qu'elles n'ont pas réussi. Cette pensée nous rendra plus indulgents pour les fautes, plus dociles aux réprimandes. Surtout, ne nous emportons pas contre

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nous-mêmes (car, qui épargnerons-nous, si nous ne nous épargnons pas ?) et moins encore contre les dieux. Car ce n'est pas leur loi, mais celle de l'humanité qui nous fait subir les déplaisirs qui nous surviennent. Mais les maladies, les douleurs nous assiègent. Ne faut-il donc pas dépouiller de quelque manière cette enveloppe de fange que nous donne le sort ? (Sénèque, De la colère, ii, xxvir, xxviii.)

On te dira que quelqu'un a mal parlé de toi ; cherche si tu n'as pas commencé le premier, cherche sur combien de gens tu as parlé. Songe, en un mot. que les uns ne font pas une injure, mais la rendent ; que les autres la font par entraînement, d'autres par contrainte, d'autres par ignorance; mais celui qui la commet volontairement et sciemment, tout en nous offensant, ne cherche pas à offenser. Or, il a, cédé à l'attrait d'un bon mot, ou il a fait quelque chose non pour nous faire mal, mais parce qu'il ne pouvait parvenir, s'il ne nous eût poussé à l'écart, Souvent la flatterie blesse en caressant. Quiconque se rappellera combien de fois il a été exposé à de faux soupçons, combien de services la fortune lui a rendus sous les apparences du mal, combien de gens il a aimés après les avoir haïs, pourra être moins prompt à s'irriter, surtout si à chaque chose qui le blesse il se dit dans le secret de son cœur : « J'ai fait la même chose. » Mais où trouver un juge aussi équitable?... Les vices d'autrui sont devant nos yeux; les nôtres sont derrière nous... Celui qui ne refuse rien à ses passions n'accorde rien à celles des autres... La majorité des hommes s'irrite non contre le délit, mais contre le délinquant. Un retour sur nous-mêmes nous rendra plus indulgents, si nous nous interrogeons. N'avons-vous

pas nous-mêmes fait quelque chose de pareil ? Ne sommes-nous pas tombés dans les mêmes égarements ? Gagnons-nous quelque chose à une condamnation ?(Id.,ii, XX vin.)

Si quelqu'un peut me convaincre, me prouver que je pense ou que j'agis mal, c'est avec plaisir que je me corrigerai ; car je cherche la vérité, qui n'a jamais nui à personne, au lieu qu'on se trouve mal de persister dans son erreur et dans son ignorance. (Marc-Aurèle, vi.)

Ne rougis point du secours d'autrui. Le dessein que tu te proposes, c'est d'accomphr ton devoir, comme un soldat quand il faut monter sur la brèche. Que ferais-tu si tu ne pouvais, étant blessé à la jambe, monter seul sur le rempart, et si tu le pouvais aidé par un autre ?(Id., vu.)

Souviens-toi que changer d'avis et te soumettre à qui te corrige, ne te rend pas moins libre que tu n'étais. Car c'est une action produite par un effet de ta volonté et de ton jugement ; par conséquent, l'accomphssement de la pensée de ton âme. (Id.,

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