VIGILANCE
La connaissance de soi ne peut décourager que les âmes faibles qui ne sont pas soutenues par un amour sincère du bien. Pour celles qui veulent se perfectionner, cette connaissance n'est qu'une force de plus : elle leur inspire une crainte salutaire qui les met en garde contre elles-mêmes et les rend
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vigilantes pour se préserver du mal. « Comme, en te promenant, dit Épictète, tu prends garde de marcher sur un cor ou de te fouler le pied, de même prends garde de blesser la partie maîtresse de toimême. Si nous songeons à cela dans chaque action, plus sûrement nous pourrons nous mettre à l'œuvre. » Nul n'a mieux compris que ce noble lutteur l'importance de l'attention dans la vie morale. Il sent qu'il ne peut être infaillible. Aussi ne songe-t-il qu'à ce qu'il peut, c'est-à-dire à s'efforcer constamment de ne pas faire de faute. Il n'oublie pas de tenir ses pensées en bride, de peur de s'exposer à toutes les tentations. La même pénétration qui lui a aidé à se connaître lui sert aussi à se garantir et à se défendre de ses faiblesses. li ne cesse pas un seul instant de veiller sur « le génie qui habite en lui » ; mais il n'y a dans cette vigilance ni l'agitation ni l'inquiétude de la peur, c'est la calme et ferme attente du combattant qui est toujours sous les armes, et dont le regard exercé ne perd de vue aucun point faible, mais observe tous les mouvements de ses adversaires. Il connaît surtout le prix de ce qu'il garde : « C'est sa retenue, sa loyauté, sa fermeté, son calme, son contentement, son assurance, sa tranquillité, sa liberté en un mot. » Aussi reste-t-il maître de son attention poui' rester maître de son âme.
Quoi que fasse le sage, il ne pourra jamais fermer si entièrement la plaie de la passion, qu'il n'en
i.Jê*'
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conserve quelque cicatrice cachée et toujours prête à saigner dans l'occasion. (Zenon.)
C'est le propre d'un animal raisonnable et libre de faire usage de la raison en toute circonstance et de se laisser gouverner par elle seule. Mais souvent il la méprise, parce qu'il est entrainé par quelque mouvement violent et insensé. Alors on entend l'homme passionné s'écrier : Je l'avais décidé autrement, mais la nature plus forte fait violence à mes conseils ; ou bien : Malheureux que je suis! Où était alors ma raison ? Ce n'est pas cela que j'avais résolu ; je voulais précisément le contraire. (Chrysippe.)
Comme, en te promenant, tu prends gardé de marcher sur un cor ou de te fouler le pied, de même prends garde de blesser la partie maîtresse de toimême. Si nous songeons à cela dans chaque action, plus sûrement nous pourrons nous mettre à l'œuvre. (Épictète, Manuel, xxxviii.)
Il est besoin de bien peu de chose pour tout détruire et pour tout perdre : la moindre distraction y suffit. Le pilote, pour perdre son vaisseau, n'a pas besoin d'autant de préparatifs que pour le sauver : pour peu qu'il le tourne contre le vent, tout est fini; tout est fini, alors même qu'il ne l'a pas voulu et qu'il n'a fait que penser à autre chose. Il en est de même ici : pour peu que tu t'oublies, c'en est fait de tout ce qui se présente à toi : tiens-y l'œil ouvert. Ce que tu as à garder n'est pas de peu d'importance : c'est ta retenue, ta loyauté, ta fermeté, ton calme, ton contentement, ton assurance, ta traiiquiUité, ta liberté en un mot. Combien voudrais-tu
vendre toutes ces choses? Vois ce qu'elle valent. « Jamais, dis-tu, en échange d'elles je n'obtiendrai rien qui les vaille. » (Id., Entretiens, iv, 3.)
Si tu te relâches un instant de ton attention sur toi-même, ne t'imagine pas que tu la retrouveras, lorsque tu le voudras. Dis-toi, au contraire, que par suite de ta faute d'aujourd'hui, tes affaires désormais seront en plus mauvais état. Car d'abord, et c'est ce qu'il y a de plus triste, l'habitude nous vient de ne pas veiller sur nous-mêmes, puis l'habitude de différer d'y veiller, en remettant et reportant sans cesse à un autre jour d'être heureux, d'être vertueux, de vivre et de nous conduire conformément à la nature. S'il est utile de le remettre, il sera bien plus utile encore d'y renoncer complètement ; et s'il n'est pas utile d'y renoncer, pourquoi ne pas continuer à veiller constamment sur soi?... Est-il dans notre vie une chose exceptionnelle à laquelle l'attention ne puisse s'étendre? En est-il une que nous gâtions par l'attention, que nous améliorions en n'étant pas attentif ? Est-il quoi que ce soit, dans la vie, qui gagne au défaut d'attention? Le charpentier construit-il plus parfaitement en ne faisant pas attention? Le pilote en ne faisant pas attention conduit-il plus sûrement ? Est-il quelqu'un des travaux les moins importants qui s'exécute mieux sans l'attention ? Ne sens-tu pas qu'une fois que tu as lâché la bride à tes pensées, il n'est pas en ton pouvoir de les reprendre en mains pour être honnête, décent et réservé ? Loin de là : tu fais, dès lors, tout ce qui se présente à ton esprit, tu cèdes à
toutes les tentations
Quoi donc ! peut-on être infaillible ? Non pas, mais il est une chose que l'on peut, c'est de s'efforcer
là
constamment de ne pas faire de faute. Et il faut nous trouver heureux, si, en ne nous relâchant jamais de cette attention sur nous-mêmes, nous échappons à un certain nombre de fautes. Mais dire maintenant : « Je ferai attention demain », sache que c'est dire : « Aujourd'hui je serai sans retenue, sans convenance, sans dignité ; il sera au pouvoir des autres de me faire de la peine ; je vais être colère et envieux.» Vois que de maux tu attires là sur toi? Si l'attention doit t'être bonne demain, combien plus le sera-t-elle aujourd'hui! Si demain elle doit t'être utile, elle le sera bien plus aujourd'hui. Veille sur toi aujourd'hui pour en être capable demain, et ne pas le remettre encore au surlendemain. (Id.,iv, 12.)
Garde le silence, la plupart du temps, ou dis ce qui est nécessaire et en peu de mots. Rarement, et lorsque l'occasion t'invite à parler, parle, mais jamais sur des choses de hasard, ni sur les gladiateurs, ni sur les jeux du cirque, ni sur les athlètes, ni sur les mets et les boissons, sujets qui sont dans toutes les bouches; et surtout ne dis rien des hommes, ni pour blâmer, ni pour louer, m pour faire des comparaisons.
Si tu le peux, partes propres discours, amène les discours de tes compagnons vers ce qui est convenable ; si tu es entouré d'étrangers, tais-toi.
Ne ris ni beaucoup, ni de beaucoup de choses, m
sans retenue.
Refuse en toute chose de jurer, s il se peut ; mais,
jure le moins possible.
Rejette les banquets avec les gens du dehors et les hommes du commun. Si parfois l'occasion s en présente, Oxe alors sur toi-même ton attention, de
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peur de te laisser tomber dans les manières communes. Car, sache-le, celui qui fréquente un compagnon impur en sera lui aussi souillé, fût-il d'ailleurs pur en lui-même
Ne va ni par hasard, ni par légèreté aux lectures de certaines gens ; mais, si tu t'y trouves, conserve ta gravité, ta tranquillité, et évite d'être importun.
Dans la conversation abstiens-toi de rappeler sans cesse et sans mesure tes exploits et les périls que tu as courus ; car si tu prends plaisir à les raconter, les autres n'en trouvent point à les entendre. (Epictète, Manuel, xxxiii.)
On n'a guère pu voir un homme tomber dans Tinfortune pour n'avoir point étudié ce qui se passe dans rame d'un autre ; mais ceux qui ne suivent pas avec attention les mouvements de leur âme tom.bent nécessairement dans le malheur. (Marc-Aurèle ii )
Si rien ne se montre à tes yeux de meilleur que le génie qui habite en toi, qui s'est fait le maître de ses propres désirs, qui se rend un compte exact de toutes ses pensées, qui s'arrache, comme disait Socrate aux passions des sens , et qui, plein de soumission pour les dieux, est animé d'une tendre affection pour les hommes ; si tout le reste te parait petit et sans valeur au prix de lui, ne cède la place à nul autre objet: une fois entraîné, une fois sur le pen^ cnant, tu ne pourrais plus, sans un tiraillement lacheux, tenir au premier rang dans ton estime ce l)ien, qui est le bien propre de ton espèce, et qui t appartient véritablement. Il ne faut jamais que le bien qui règle à la fois et la raison et la pratique tiûuve rien qui le contrebalance, comme feraient
les louanges de la multitude, les charges publiques, les jouissances des voluptés ; toutes choses, si on leur accorde une place même petite dans notre bonheur, qui prévaudront à l'instant, et qui nous entraîneront hors de la voie Choisis donc, te dis-je, sans hésitation et comme un homme libre, le bien suprême, et t'y attache de toute ta puissance. (Id., III. I
La perfection des mœurs consiste à passer chaque jour comme si c'était le dernier, sans trouble, sans indolence, sans dissimulation. (Id., vu.)
Rends-toi maitre de ton attention, afin de bien connaître comment toutes choses se transforment les unes dans les autres ; applique-toi sans cesse a cet examen ; exerces-y sans cesse ton esprit. Rien n'est plus capable de grandir notre âme et de la détacher du corps. Celui qui pense qu'il faudra dans quelques instants laisser tous ces biens en sortant de la vie, se livre tout entier à lajustice dans toutes les actions qu'il fait, et, dans les autres accidents, à la nature de l'univers. (Id., x.)
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