CHAPITRE III
CULTURE MORALE
La force dame. — Agir, — Travailler
Le triomphe des stoïciens, c'est la perfection de leur volonté, leur incomparable force d'âme qu'ils exercent soit à travailler ou à lutter, soit à souffrir, à s'abstenir et à renoncer. Ils portent cette vertu à une hauteur telle, qu'elle éloigne les âmes faibles, tout en exaltant les âmes vigoureuses. Souvent même, il nous semble que leur courage ferme, inébranlable, les rend durs, inflexibles, intraitables. Faut-il croire qu'ils aient méconnu les droits, la puissance et les bienfaits de la pitié et de tous les autres sentiments doux qui attendrissent l'âme ? Nous ne pouvons admettre que des âmes si parfaites n'aient pu s'élever à une vertu supérieure qu'en se rendant plus ou moins insensibles aux sentiments humains. Mais nous pensons qu'ils se sont roidis contre ces sentiments par la crainte de leur faire une part trop large dans leur vie. Qui oserait les en blâmer, alors même que leur force paraîtrait excessive ? Qui pourrait refuser son admiration à des âmes si constamment et si simplement héroïques, que le vulgaire
est prêt à dire que cette vertu extraordinaire leur était naturelle et qu'ils sacrifiaient sans regret des biens qu'ils ne savaient pas apprécier ? Qu'on essaie de les imiter, et l'on comprendra que, pour avoir épargné à l'humanité leurs plaintes et leurs gémissements, il ne leur en a fallu que plus de courageux et persévérants efforts. C'est par une action soutenue qu'ils ont exercé leur force. Bien pénétrés de la grandeur de la fin qu'ils s'étaient proposée et qui n'était autre que le perfectionnement de leur nature divine, ils ne se sont pas relâchés un instant de leur fermeté, aussi indomptable dans le travail et le combat qu'inébranlable dans la souffrance, le renoncemejit et la mort. « Un homme de cœur n'appréhende point la peine, dit Sénèque: Il faut qu'il aille deçà et delà, et qu'il perfectionne sa vertu en menant un train de vie toujours égal. On peut s'élever au ciel, de l'endroit de la terre le moins connu. Élevez-vous donc maintenant, et formez-en vous nne image digne de Dieu. » Épictète, encore plus convaincu de la vocation divine de l'homme, lui rappelle sans cesse qu'il doit demeurer à la place oi^i Dieu l'a mis, prêter serment de fidélité à Dieu , lui servir de témoin dans le monde et le glorifier par toute sa vie. « Jusques à quand, s'écrie-t-il, tarderas-tu à te juger toimême digne de réaliser le meilleur, et à ne plus transgresser en rien ce que te prescrit la raison ?... Que tout ce qui te parait le meilleur soit pour toi une loi inviolable !.... La vie de chacun de nous est une campagne, et une campagne longue et variée.
CULTURE MORALE 151
Il te faut faire ton devoir de soldat, tout exécuter sur un seul signe du général, deviner même ce qu'il
veut Tu mourras en homme de cœur, dans
l'accomplissement d'une noble tâche. » Épictète distingue entre l'œuvre commune à tous les hommes, « celle d'agir en homme », et les devoirs particuliers de chacun qui dépendent de la place qu'il occupe, de la profession qu'il a choisie, des circonstances et des relations de famille et de société. Il n'oublie pas le devoir filial, ni celui des frères entre eux; il les interprète dans le sens le plus large que leur donne la charité parfaite, et nous exhorte, en tout, à « conformer notre volonté à la nature, au lieu de répondre à l'injustice par l'injustice.» Nous trouvons dans Marc-Aurèle, outre cette grande idée de l'obligation pour tous de travailler en vue d'une fin universelle, celle non moins grande d'y faire concourir toutes nos aptitudes, toutes nos forces. Nul n'a le droit d'alléguer l'excuse d'insuffisance : « Fais ce qui est tout entier en ton pouvoir, » nous dit-il. Quel précieux encouragement donné au travailleur obscur qui se trouve placé au poste le plus modeste et qui n'a reçu en partage aucun des dons éclatants qu'il admire et envie chez les autres! Ce qui importe pour tous, c'est d'accomplir fidèlement la tâche qui leur est prescrite. « Mon intelligence suffit-elle, oui ou non, à cet objet ? Si elle suffit, je m'en sers pour l'accomplissement de la chose, comme d'un instrument qui m'a été donné par la nature universelle. Dans le cas contraire, ou
bien j'abandonne l'œuvre à celui qui peut mieux la faire, àmoinsque ce ne soit mon devoir de la faire, ou bien je travaille suivant mes forces. » Ainsi Marc-Aurèle reconnaît que son intelligence , son cœur et sa volonté doivent être consacrés au devoir' et il ne s'en glorifie pas comme de choses qui lui appartiennent, mais il les considère comme des instruments qui lui ont été donnés pour l'utilité gêné, raie, et il s'en sert en toute humilité pour faire son devoir, tel qu'il le comprend, quoi qu'on puisse dire et faire autour de lui. « Regarde droit devant toi le
but où te guide la nature Il ne s'agit nullement
de discuter sur ce que doit être l'homme de bien, mais d'être homme de bien. »
J'aurais tort de blâmer ceux qui travaillent ; au contraire, j'admire ceux qui s'occupent à des choses honnêtes, et je les estime d'autant plus qu'ils s'y attachent; je leur crie: Prenez courage, et franchissez la carrière tout d'une haleine si vous pouvez: le travail nourrit les âmes généreuses.
Je n'entends point que vous ayez le courage
abattu, et ce n'est point assez de ne pas refuser le travail, il le faut chercher. Mais quel est, direzvous, le travail qu'on appelle inutile et superflu ? C'est celui dont le sujet est ravalé. Il n'est pas mauvais absolument, et a quelque chose de louable, aussi bien que celui qui s'emploie aux belles choses, parce qu'il témoigne de la patience d'un esprit qui s'anime contre les difficultés, et se dit : Pourquoi demeurer oisif? Un homme de cœur n'appréhende point la peine. Il faut qu'il aille deçà
CULTURE MORALE
et delà, et qu'il perfectionne sa vertu en menant un train de vie toujours égal.
On peut s'élever au ciel, de l'endroit de la terre le moins connu. Élevez-vous donc maintenant, et formez en vous une image digne de Dieu. (Sénèque, EjoUre^xxxi.)
0 hommes, attendez Dieu ! Quand il vous aura libérés de ce service, partez alors vers lui ; pour le moment, résignez-vous à demeurer à la place où il vous a mis. Court est le temps de votre séjour ici, et il est facile à supporter pour ceux qui pensent ainsi. (Épictète, Entretiens, i, 9.)
Quoi donc, est-ce que je prétends que l'homme n'est pas né pour l'action ? A Dieu ne plaise ! Mais alors pourquoi ne sommes-nous pas plus actifs, moi tout le premier ? (Id., 10.)
Vous devriez prêter serment à ce Dieu, comme les soldats prêtent serment à César. Pour prix de la solde qu'ils touchent, ils jurent de faire passer le salut de César avant toute chose; refuserez-vous de jurer, vous, après tous les dons magnifiques que vous avez reçus ? Ou, si vous jurez, ne tiendrez-vous pas votre serment? Que jurerez-vous donc? De ne jamais désobéir à Dieu, de ne jamais lui adresser de reproches, de ne jamais vous plaindre de ce qu'il vous donnera en partage, de n'être jamais mécontent de faire ou de souffrir ce qui est inévitable. Ce serment ressemble-t-il à l'autre? On jure dans l'autre de ne préférer personne à César ; on jure dans celui-ci de se préférer soi-même à tout le monde. (Id.,i, H.)
-'-■.n^ljBiii lUÊft
Dans quel rôle te présentes-tu donc maintenant? — Comme un témoin appelé par Dieu même. « Viens, m'a-t-il dit, et dépose en ma faveur ; car tu es digne que je te présente en témoignage. De tout ce qui est en dehors de ton libre arbitre est-il quelque chose qui soit un bien ou un mal ? Est-il quelqu'un à qui je nuise ? Ce qui est utile à chacun, l'ai-je mis aux mains d'un autre ou en ses mains à lui? » Mais toi, quel témoignage rends-tu à Dieu ? — « Je suis, dis-tu, dans une position critique, maître; je suis dans le malheur. Personne ne s'intéresse à moi ; personne ne me donne ; tout le monde me blâme ; tout le monde m'injurie. » — Est-ce donc ainsi que tu dois déposer? Et dois-tu déshonorer celui qui t'a appelé, parce qu'il t'a assez estimé pour cela, et qu'il t'a cru digne d'être ainsi présenté par lui comme témoin? (Id., 29.)
Vous êtes ici pour apprendre et pour travailler à devenir libres. Pourquoi donc l'œuvre ne s'achèvet-ellepas? Si vous avez le même but que moi, et avec le même but les moyens qu'il faut pour l'atteindre, que vous manque-t-il encore ? Quand je vois un ouvrier avec ses matériaux près de lui, je n'attends plus que son ouvrage. Nous avons ici l'ouvrier et les matériaux ; que nous manque-t-il encore ? Est-ce que la chose ne peut pas s'apprendre ? Elle le peut. Est-ce qu'elle n'est pas en notre pouvoir? Il n'y a qu'elle au monde qui y soit. Ni la richesse, ni la santé, ni la réputation, ni quoi que ce soit, n'est en notre pouvoir, si ce n'est le bon emploi des idées] voilà la seule chose qui de sa nature échappe à toute contrainte et à tout empêchement. Pourquoi donc notre œuvre ne s'achève-t-elle pas ? Dites-m'en la cause. Si elle ne s'achève pas , cela tient-il à moi, à vous ou à la nature même de la chose ?
CULTURE MORALE
La chose en elle-même est possible, et la seule qui soit en notre pouvoir. Il reste donc que cela tienne à moi ou à vous, ou, ce qui est plus exact, à moi et à vous. Eh bien ! voulez-vous que nous nous mettions à apporter ici la ferme intention de la faire ? Laissons là tout le passé, mettons-nous seulement à l'œuvre. Fiez-vous à moi, et vous verrez (Id ii 19.) ^ ' )
Commence par te demander ce que tu veux être* puis, après cela, fais ce que veut le métier que tu auras choisi. Car, dans les autres parties, c'est presque toujours ainsi que nous voyons les choses se passer. Ceux qui se destinent à l'arène commencent par décider ce qu'ils veulent être , puis, après cela, ils agissent en conséquence. Si tu veux fournir la grande course, voici ta Hourriture, voici tes promenades, voici tes frictions, voici tes exercices; si tu ne veux courir que le stade, tout cela changera; situ veux être pentathle, tout cela changera encore. Tu trouveras la même chose dans les arts. Si tu veux être charpentier, voici ce que tu auras à faire; si tu veux être fondeur, voici encore. Car, si nous ne rapportons pas chacune de nos actions à un but, nous agissons au hasard ; et, si nous les rapportons à un autre but que celui qu'il faudrait, nous nous égarons.
Il reste à déterminer le but général et les buts particuliers. Le premier, c'est d'agir comme un homme. Qu'est-ce que cela implique ? de ne pas agir comme un mouton, tout en étant bon- ni comme un méchant à la façon des bêtes fauves Quant aux buts particuliers, ils varient avec les professions de chacun, et avec la vie qu'il a choisie. Que le musicien agisse comme un musicien • le charpentier, comme un charpentier ; le philosophe
t&^Uiiir',
comme un philosophe; l'orateur, comme un orateur. Lors donc que tu nous dis : « Venez ici, et entendezmoi vous faire une lecture », prends garde d'abord d'agir ainsi sans but ; puis, si tu trouves un but à ton acte, prends garde qu'il ne soit pas celui qu'il faut. Cherches-tu à être utile ? ou ne cherches-tu que des éloges? (Id., m, 23.)
Les devoirs se mesurent en général aux relations où nous nous trouvons placés. Tu as un père, il t'est ordonné d'en avoir soin, de lui céder en tout, de supporter qu'il t'injurie, qu'il te frappe. — Mais j'ai un mauvais père. — Est-ce donc que tu es lié naturellement à un bon père? Non, mais à un père. — Mon frère me fait injustice. — Conserve à son égard ton rang de frère ; et n'examine pas ce qu'il fait, mais ce que tu dois faire pour conformer ta volonté à la nature. Nul autre que toi, en effet, ne te lésera si tu ne le veux, et tu ne seras lésé que si tu crois Têtre. De même, à l'égard d'un voisin, d'un concitoyen, d'un général, tu trouveras quel est ton devoir, si tu examines les relations que tu soutiens avec eux. (Épictète, Manuel, xxx.)
A tous ces préceptes, comme à des lois que tu ne peux sans impiété transgresser, reste fidèle. De tout ce qu'on pourra dire de toi, ne prends souci ; cela n'est plus ton fait. (Id., l.) ,
Jusques à quand tarderas-tu à te juger toi-même digne de réaliser le meilleur , et à ne plus transgresser en rien ce que te prescrit la raison ? Tu as reçu les principes que tu devais approuver et tu les as approuvés ; quel maître attends-tu donc encore, pour rejetçr sur lui le soin de te redresser, toi ? Tu
CULTURE MORALE
n*es plus enfant, mais déjà homme fait ; si maintenant tu te négliges et t'apparesses, et que sans cesse tu mettes délais sur délais, et qu'un jour passé, tu en fixes un autre après lequel tu commenceras à veiller sur toi, tu perdras même la conscience que tu ne fais point de progrès dans la sagesse et tu vivras et mourras dans les mœurs vulgaires. (Id., li.)
Rappelle-toi que tu es fils. Quels sont les devoirs de ce rôle ? regarder tout ce qu'on a comme étant à son père, lui obéir en tout, ne jamais le blâmer devant personne, ne rien dire ou ne rien faire qui puisse lui porter préjudice, renoncer à tout pour lui, et lui aider en tout, lui venir en aide de tout sou pouvoir.
Après cela, songe que tu es frère. Et, dans ce rôle, tes obligations sont d'être complaisant et empressé, de toujours parler en bien de ton frère, de ne jamais lui disputer aucune de ces choses qui ne relèvent point de ton libre arbitre, de les lui abandonner au contraire avec bonheur, pour être plus riche de celles qui relèvent du libre arbitre. Car, vois un peu ce que c'est que de te donner l'élévation de l'âme au prix d'une laitue peut-être ou d'une préséance ! Quel profit n'y a-t-il pas là pour toi?
Après cela, si tu es sénateur dans une ville, songe que tu es sénateur ; si jeune homme, que tu es jeune homme; si vieillard, que tu es vieillard ; si père, que tu es père, car chacun de ces noms, chaque fois qu'il se présente à notre pensée, nous rappelle sommairement les actes qui sont en rapport avec lui. Si tu vas dehors blâmer ton frère, je te dirai : « Tu as oublié qui tu es, et quel est ton nom .» Si forgeron, tu te servais mal de ton marteau, c'est
CULTURE MORALE
que tu aurais oublié ton métier de forgeron. Eh bien ! si tu oubliais ton rôle de frère, si tu devenais un ennemi au lieu d'un frère, crois-tu que ce ne serait pas là pour toi échanger avec perte une chose contre une autre?
Déjà donc juge-toi digne de vivre comme un homme fait et qui avance dans la sagesse : que tout ce qui te paraît le meilleur soit pour toi une loi inviolable. S'offre-t-il quelque labeur ou quelque plaisir, la gloire ou l'infamie ? Souviens-toi que c'est maintenant le combat, que voici les Jeux olympiques et qu'il n'est plus permis de reculer: en un seul jour et en une seule affaire, ta sagesse naissante est perdue ou sauvée.
C'est ainsi que Socrate devint parfait, ne s'attachant à rien, dans toutes les choses qui s'offraient, qu'à la raison. Et toi, bien que tu ne sois pas encore Socrate, tu dois pourtant vivre comme quelqu'un qui veut le devenir. (Épictète, Entretieiis, ii, 10.)
Ne sais-tu pas que vivre c'est faire campagne ? Il faut qu'un tel soit de garde, que tel autre s'éloigne en éclaireur, et tel autre pour combattre. Il n'est possible ni bon que tous restent dans le même lieu. Mais toi, peu soucieux d'accomplir les ordres de ton général, tu te mets à l'accuser, quand il t'a commandé quelque chose de difficile, sans songer à ce que tu fais de l'armée dans la mesure de tes forces. Si tous t'imitaient, personne ne creuserait de fossé, personne ne ferait de palissades autour du camp, personne ne veillerait, personne n'affronterait le péril; on ne verrait personne s'acquitter de son service. De même sur un navire embarqué comme matelot, empare-toi d'une place et restes-y obstinément ; s'il te faut monter au mât, refuse ; s'il te
faut courir à la proue, refuse; quel est le pilote qui te supportera alors, et qui ne te chassera pas comme un meuble inutile, comme un embarras, comme un mauvais exemple pour les matelots ? C'est la même chose ici : La vie de chacun de nous est une campagne, et une campagne longue et variée. Il te faut faire ton devoir de soldat, tout exécuter sur un seul signe du général, deviner même ce qu'il veut. Car le général dont nous parlions tout à l'heure n'est l'égal du nôtre, ni par sa puissance, ni par l'excellence de sa nature ; et tu te trouves, toi, muni d'un grand commandement, placé à un poste qui n'est pas peu honorable.
Pourquoi te dis-tu stoïcien ? Quoi ! ceux qui se targuent à faux du titre de citoyen romain sont punis sévèrement ; et ceux qui se targuent à faux d'un caractère et d'un nom si respectable, si auguste, devraient être renvoyés impunis! N'est-il pas vrai que cela ne se peut? N'est-il pas vrai qu'il y a une loi divine, une loi toute-puissante, à laquelle nul ne peut se soustraire, qui inflige les plus grands châtiments à ceux qui ont fait les plus grandes fautes ? Et que dit cette loi ? Que celui qui se sera attribué les qualités qu'il n'a pas, soit un vantard et un vaniteux; que celui qui s'oppose à l'ordre de choses établi par Dieu, soit aviU et esclave, à lui le chagrin, à lui l'envie, à lui la sensiblerie, pour tout dire, en un mot, à lui le malheur et les larmes. (Id., m, 24.)
Ce qui doit arriver n'est-il pas en dehors de ton libre arbitre ? — Oui. — Mais le bien et le mal réels ne sont-ils pas dans ce qui dépend de ton libre arbitre? — Oui. — En plus, n'est-il pas en ton pouvoir de tirer de tout ce qui t'arrive un parti conforme à la nature ? Quelqu'un peut-il t'en empêcher ? —
isi>istm»%ammi'mmia>sùi
Non. — Ne me dis donc plus: Qa' arriver a-t-il? Car, quelque chose qui arrive, tu en feras un bien, et l'événement sera une bonne fortune pour toi. Qu'aurait été Hercule, s'il avait dit: « Ah ! qu'il ne se présente pas à moi un grand lion, un grand sanglier, ou des hommes qui ressemblent à des bêtes sauvages ! » Que t'importe, en effet? S'il se présente à toi un grand sanglier, tu en livreras un plus grand combat. S'il se présente à toi des méchants, tu purgeras la terre de méchants. — Mais si je meurs à la peine ! — Tu mourras en homme de cœur, dans l'accomplissement d'une noble tâche... Je veux, pour ma part, que ce soit dans une occupation digne d'un homme, dans un acte de bienfaisance, dans un acte utile à tous, dans un acte noble. Si je ne puis être trouvé par elle dans une telle occupation, je veux du moins (car c'est là une chose que nul ne peut empêcher, et qui m'a été donnée) qu'elle me trouve en train de me corriger moi-même, entrain de perfectionner en moi la faculté qui fait emploi des idées, en train de travailler à me délivrer de tout trouble, en train de faire ce que demande chacune de mes relations sociales ; et, si j'ai assez de chance pour cela, en train de m'occuper d'une troisième chose, la solidité de mes jugements.
Si la mort me surprend au milieu de tout cela, il me suffit de pouvoir élever mes mains vers Dieu et lui dire: « Les moyens que tu m'avais donnés de comprendre ton gouvernement, et de m'y conformer, je ne les ai pas négligés. Tu n'as pas eu à rougir de moi. Voici l'usage que j'ai fait de mes sensations; voici celui que j'ai fait de mes notions a priori, T'ai-je jamais adressé un reproche? Me suis-je jamais emporté contre les événements ? Les ai -je jamais désirés autres? Ai-je manqué à quelqu'un de mes devoirs ? Je te remercie de ra'avoir fait
CULTURE MORALE
naitre • ie te remercie de tes présents ; le temps que l'ai eu pour jouir de tes dons me suffit. Reprendsles et mets-les où tu voudras. Ils étaient tous à toi' car c'est toi qui me les avais faits. » N'est-ce pas assez départir dans de pareils sentiments? Peuton vivre mieux et plus honorablement que celui qui les a ? Peut-on mourir plus heureusement ? (Id., iv,
Tu n'es point en état de faire admirer la vivacité de ton esprit ; je le veux, mais il y a bien d'autres choses pour lesquelles tu ne peux pas dire : Je n'y suis point propre. Fais donc ce qui est tout entier en ton pouvoir; sois sincère, grave, laborieux, ennemi des plaisirs, résigné à la destinée, satisfait de peu, bienveillant, libre, sans amour pour le luxe, la frivolité, la magnificence. Ne sens-tu pas conibien de choses tu peux exécuter dès aujourd'hui, pour lesquelles tu n'as pas l'excuse d'inaptitude et d'insuffisance? Et pourtant, tu restes volontairement au-dessous de tes devoirs. Est-ce une imbécillité naturelle qui t'oblige à murmurer, à montrer ta paresse, à tiatter, à accuser ton misérable corps, à céder à ses caprices, à te livrer à la vanité, à rouler tant de projets? Non, par les dieux, non! Depuis longtemps, tu as pu être libre de ces défauts. Seulement, si tu es véritablement né avec un esprit lent, peu pénétrant, il faut t'attacher à ce défaut lui-même, ne point négliger cette pesanteur d'esprit, ni t'y complaire. (Marc-Aurèle, v.)
Qu'importe que tu aies froid ou chaud, quand tu fais ton devoir, qu'importe que tu aies envie de dormir ou que tu aies assez dormi ; qu'on te blâme ou qu'on te loue ; que tu meures ou que tu fasses
ggifgfgitttiemmiititiMtia^^tsmtii^iiiMmtnj,
- ttt^^mtttMamvmit^itBattm^WkiftiMm^:.:
CULTURE MORALE
quelque autre chose ? car, mourir, c'est aussi une des actions de la vie ; et là il suffit, comme dans le reste, de bien disposer ce qui est entre nos mains. (Id., YI,2.)
Pour moi, je fais ce qui est mon devoir. Les autres êtres ne sauraient m'en distraire ; car, ou ils sont inanimés, ou ils sont pnvés de raison, ou ils sont égarésetne saventpas leur chemin. (Id.,vi, 22.)
Un instrument, un outil, un vase quelconque, est bien quand il fait ce pour quoi il a été fabriqué, encore que celui qui l'a fabriqué ne soit plus là. Quant aux êtres que la nature porte dans son sein, la force qui les a organisés existe, persiste en eux. C'est pourquoi tu dis avoir pour elle un respect, s'il est possible, plus profond ; tu dois penser que tout ira à souhait pour toi si tu vis, si tu agis conformément à sa volonté ! C'est là aussi le moyen de satisfaire les vœux de l'univers. (Id., vi, 40.)
Nous concourons tous à l'accompHssement d'une seule et même œuvre. Les uns savent et comprennent ce qu'ils font, les autres l'ignorent. Ainsi ceux qui dorment, dit Heraclite, je crois, sont des ouvriers, et qui concourent à l'accomplissement des affaires du monde. L'un contribue d'une façon, l'autre d'une autre, et singulièrement celui-là même qui en murmure, qui lutte avec effort contre le courant pour l'arrêter s'il était possible ; car le monde avait besoin d'un tel homme : Examine donc avec quels ouvriers tu veux te ranger. Car celui qui gouverne l'univers se servira toujours de toi comme il est bon : il te mettra toujours dans le nombre de
ses coopérateurs, des êtres qui aident à son œuvre. Pour toi, prends bien garde de ne pas tenir parmi eux le même rang que, dans la comédie, le vers plat et ridicule dont Chrysippe a parlé. (Id., vi, 42.)
Le soleil a-t-il le désir de faire les fonctions de la pluie, Esculape celles de la terre? et les astres, malgré leur diversité, ne coopèrent-ils pas tous à l'accompUssement du même but? (Id., vi, 43.)
Mon intelligence suffit-elle, oui ou non, à cet objet ? Si elle suffit, je m'en sers pour l'accomplissement de la chose, comme d'un instrument qui m'a été donné par la nature universelle. Dans le cas contraire, ou bien j'abandonne l'œuvre à celui qui peut mieux que moi l'accomplir, à moins que ce ne soit mon devoir de la faire, ou bien je travaille suivant mes forces, en m'adjoignantunaide qui puisse, sous ma direction, faire ce qui est présentement opportun et utile à la société ! Car ce que je fais par moi-même, ou avec le secours d'un autre, doit tendre à un but unique, l'utilité et la convenance de la société. (Id., vu, 5.)
Quoi qu'on fasse ou qu'on dise, il faut que je sois liomme de bien; comme l'or, l'émeraude pourraient toujours dire : Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, il faut bien que je sois émeraude et que je garde ma couleur. (Id., vu, 15.)
D'autres l'emportent sur toi à la lutte ; mais personne n'aime plus ses semblables, personne n'a plus de modestie, personne n'a en face des événements delà vie plus de calme, ni pour les fautes du prochain plus d'indulgence. (Id., vu, 52.)
*i^S;%»iS««#^^»"^'^-^**'^^**'^^^^'^
Ne t'occupe pas à considérer les pensées des autres, mais regarde droit devant toi, le but ou te guide la nature : celle de l'univers par les événements qui t'arrivent, la tienne pour les actions que tTdois faire. Ce que chaque être doit faire c est ce aui est la conséquence de sa condition. Tous les autres êtres ont été organisés en vue des êtres ran sonnables, comme dans tout ordre de choses 1 inférieur est fait pour le supérieur ; mais les êtres raisonnables existent les uns pour les ^^^^T^ , l;!^^ P/f ; mier attribut de la condition humaine, c e.t donc la
sociabilité. Jd., vu.)
L'homme est dans la joie lorsqu'il fait ce qui est le propre de l'homme. Or, le propre de 1 homme c'est d'être bienveillant envers ses semblables, de mépriser les mouvements des sens, de distinguer des autres idées les idées qui méritent notre con fiance, de contempler la nature de Univers e des choses qui se produisent suivant ses lois..Ud.,
Ce qui te reste à vivre est peu de chose. Vis comme si tu étais sur une montagne ; car peu m importe qu'on soit ici ou là, puisque partout dans le monde on est comme dans une cité. Que les hommes voient, qu'ils contemplent en toi un homme véritable vivant conformément à la nature, b ils ne peuvent supporter cet homme, qu'ils le tuent : cela vaudrait mieux encore que de vivre ainsi. (Id., x, i^.j
Il ne s'agit nullement désormais de discuter sur ce que doit être l'homme de bien, mais d être homme de bien. (Id., x, 16.)
CULTURE MORALE ^65
Celui qui s'enfuitde chez son maître est un déserteur. La loi est notre maitre : la transgresser, c'est être déserteur. (Id., x, 25.)
Quel est ton métier ? d'être homme de bien. Et par quel autre moyen le devient-on, si ce n'est par les principes qui concernent la nature de 1 univers et la condition particulière de l'homme. (Id., xi.)