‹ La morale des stoïciens [microform]Chapitre 28 sur 58 · LE BON EMPLOI DU TEMPS · texte numérisé non relu

LE BON EMPLOI DU TEMPS

Ils connaissaient le prix du temps, ceux qui considéraient sans cesse la petite durée de la vie et qui s'efforçaient d'employer chaque instant comme si ce devait être le dernier. Ce qui frappe Sénèque, c'est que la plupart des hommes, au lieu de vivre dans le présent, se préoccupent de l'avenir comme s'il leur appartenait. Ils cherchent ainsi à se soustraire aux obligations actuelles, à se consoler des déceptions et des maux présents par l'espérance de iours plus conformes à leurs désirs. « Demandezvous ce qu'il y a de mal à regarder au lendemain ? dit Sénèque. Il y en a infiniment, car ils ne vivent pas, mais ils regardent comment ils vivent et remettent tout à l'avenir. » Il donne à ce sujet de judicieux conseils à Lucilius et, en essayant d'énumérer les heures que nous laissons perdre, il distingue finement entre « celles que l'on a coutume de

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nous ravir, de nous dérober, ou que nous laissons échapper ». Et il ajoute que « la plus honteuse de toutes ces pertes est celle qui arrive par notre négligence ». En effet, on nedoit pas considérer comme étant entièrement perdues les heures données au commerce de nos semblables, pourvu qu'elles ne soient pas livrées à la médisance et à toutes sortes de frivolités, car elles peuvent contribuer par d'utiles entretiens, et par un échange cordial de bons sentiments, à notre perfectionnement et à celui d' autrui. Mais elles nous accusent, les heures nombreuses que nous consumons à des bagatelles, sans profit pour nous-mêmes et pour autrui, et celles que nous emporte le désœuvrement et tout le flot de pensées mauvaises qu'il entraine. Marc-Aurèle insiste encore plus que Sénèque sur la rapidité du temps, et cette idée lui suggère les plus graves pensées : « Si tu ne te sers pas du temps, dit-il, pour mettre la sérénité dans ton âme, il disparaîtra, tu disparaîtras toi-même; et lui jamais ne reviendra Tu

mourras bientôt, et tu n'es encore ni ferme, ni exempt de troubles, ni libre de la fausse opinion que tu peux être malheureux par les choses extérieures, ni bienveillant pour tous les hommes. » Avec quel sérieux aussi nous fait-il sentir combien la paresse est indigne de l'homme qu'elle abaisse audessous des êtres privés de raison ! Si, à l'aube de chaque jour qui luit pour nous, notre esprit se nourrissait des nobles pensées de Marc-Aurèle, sur le devoir pour l'homme de s'occuper d'une œuvre

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utile, il me semble que nous reprendrions avec un courage plus résolu et plus joyeux la tâche interrompue par le repos de la nuit.

Ce n'est pas seulement la paresse qu'il nous faut vaincre pour bien faire notre œuvre en ce monde, c'est aussi la présomption qui nous fait entreprendre des choses qui excèdent nos capacités; c'est encore la légèreté d'esprit qui disperse notre attention sur une multitude d'objets, au lieu de la concentrer sur un seul ; et l'irrésolution qui rend nos pensées flottantes et nous empêche de « vouloir librement, absolument et en tout temps ». « Comment, dit Sénèque, pouvons-nous en être délivrés? Combattons », répond-il. Mais comment une âme faible peut-elle combattre ? Pourvu qu elle fasse un bon usage de ce peu de force qu'elle a et qu'elle veuille sincèrement ce qui est honnête, elle trouve dans les obstacles mêmes qu'elle rencontre des occasions d'exercer son courage et d'augmenter sa fermeté. L'essentiel c'est d'aimer le bien et de le vouloir de tout son cœur. Le libre arbitre fait toute la force et la vertu de l'homme.

Considérez tous les hommes, soit en gros ou en détail, il n'y en a pas un seul de qui la vie ne regarde au lendemain. Demandez-vous ce qu'il y a de mal en cela ? Il y en a infiniment; car ils ne vivent pas, mais ils regardent comment ils vivront, et remettent tout à l'avenir. Quand nous y prendrions garde de près, la vie ne laisserait pas de s'enfuir; mais, parce que nous n'y songeons pas, elle s'envole, comme si

nous n'y avions pas de part, et, ^^ j^^^^.^«^^,^*/^^^^^^ jour, elle se termine enfin au dernier. (Sénèque,

Epître, XLV.)

Faites en sorte que vous soyez à vous-mêmes ; et ménagez le temps que l'on a coutume de vous ravir, ou de vous dérober, ou que vous-même laissez échapper. Croyez que c'est une vérité, quily a des heures que l'on vous emporte, d autres que l'on vous soustrait, et d'autres enfin qui s écoulent insensiblement; mais la plus honteuse de toutes ces pertes est celle qui arrive par notre négligence. Si vous y prenez garde, vous trouverez quil se passe beaucoup de la vie à mal faire, davantage a ne rien faire, et tout à faire autre- chose que ce qu'on devrait faire. Où voit-on une personne qui sache estimer le temps et la valeur d'une journée, et qui considère que chaque jour elle approche de sa fin '? Voici ce qui nous trompe; nous regardons^ la mort comme si elle était loin de nous ; bien qu en effet la plus grande partie en soit déjà passée ; car le temps qui s'est écoulé jusqu'à cette heure appartient à la mort. . .

Continuez donc ce que vous m'écriviez que vous faites ; tenez compte de toutes les heures, atin qu'ayant profité du temps présent, vous ayez moins besoin de l'avenir. La vie se consume devant nos remises. En vérité, il n'y a rien qui soit tant a nous que le temps, et l'on peut dire que tout le reste n est point à nous. C'est la seule chose dont la nature nous a mis en possession, qui toutefois est si légère et si glissante, que le premier venu nous la peut ôter. Les hommes ont cette fantaisie qu ils se tiennent obhgés pour des bagatelles qu'on leur a accordées, et comptent pour rien le temps qu on leur a donné, qui est pourtant une chose que les plus

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reconnaissants ne sauraient payer. (Id., Epître à LuciliuSf I.)

Souviens-toi depuis combien de temps tu en remets l'exécution, et combien de fois les dieux t'ont fourni des occasions favorables, dont tu n'as pas fait usage. Oui, il faut que tu sentes enfin un jour de quel monde tu es une partie, et de quel maître du monde ton existence est une émanation ; que le temps pour toi a des bornes circonscrites : si tu ne t'en sers pas pour mettre la sérénité dans ton âme, il disparaîtra, tu disparaîtras toi-même ; et lui jamais ne reviendra. (Marc-Aurèle, ii.)

Souviens-toi que le seul temps qu'on vit c'est le présent, un instant imperceptible ; l'autre, ou on l'a vécu déjà, ou il est incertain. C'est donc petite chose que ce que vit chacun de nous ; petit aussi est le coin de la terre où nous le vivons ; petite enfin la renommée qu'on laisse après soi, même la plus durable; elle se transmet par une succession d'hommes de chétive nature, destinés à mourir bientôt, et qui ne se connaissent pas eux-mêmes, bien loin de connaître celui qui est mort longtemps avant eux. (Id., m.)

Tu mourras bientôt, et tu n'es encore ni ferme, ni exempt de troubles, ni libre de la fausse opinion que tu peux être malheureux par les choses extérieures, ni bienveillant pour tous les hommes; enfin, ce n'est pas dans les seules actions justes que tu fais consister la sagesse. (Id., iv.)

Quand c'est avec peine que tu t'arraches au sommeil, souviens-toi qu'il est conforme à ta constitu-

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tien et à la nature humaine d'aller accomplir quelque action utile à la société, tandis que le dormir t'est commun avec les animaux privés de raison. Or, ce qui est conforme à la nature d'un être est chose qui lui est propre, qui est plus faite pour lui, qui lui est plus agréable même. (Id., viii.)

Travaille, non comme un misérable, ni dans le but de te faire plaindre ou admirer. N'aie jamais qu'un but unique, régler ton mouvement et ton repos conformément au bien de la société. (Id., ix.)

Le matin, lorsque tu sens de la peine à te lever, fais cette réflexion : je m'éveille pour faire oeuvre d'homme ; pourquoi donc éprouver du chagrm de ce que ie vais faire les choses pour lesquelles je suis né, pour lesquelles j'ai été envoyé dans le monde ? Suis-je donc né pour rester chaudement couché sous mes couvertures? — Mais cela fait plus de plaisir. — Tues donc né pour te donner du plaisir ? Ce n'est donc pas pour agir, pour travailler t Ne vois-tu pas les plantes, les passereaux, les fourmis, les araignées, remplissant chacun sa fonction, et servant selon leur pouvoir à l'harnionie du monde ? Et après cela tu refuses de faire ta fonction d'homme? Tu ne cours point à ce qui est conforme a ta nature ! — Mais il faut bien prendre du repos. - Je le veux. Pourtant la nature a mis des bornes a ce besoin. Elle en a bien mis au besoin de manger et de boire. Toi, néanmoins, tu passes ces bornes, tu vas au delà de ce qui doit te suffire. Dans l'action, il n'en est plus de même : tu restes en deçà du possible. C'est que tu ne t'aimes pas toi-même, sinon tu aimerais ta nature, et ce qu'elle veut. Oui, ceux qui aiment leurs métiers sèchent sur leurs ouvrages,

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oubliant le bain et la nourriture ; mais toi, tu fais moins de cas de ta propre nature que le ciseleur en fait de son art, le danseur de sa danse, l'avare de son argent, l'ambitieux de sa folle gloire. Eux, quand ils sont à l'œuvre, ils ont bien moins à cœur le manger ou le dormir, que le progrès de ce qui les charme ; les actions qui ont l'intérêt public pour but te paraissent-elles plus viles et moins dignes de tes soins? (Id., V.)

Nous nous trouverons bien de ce précepte salutaire de Démocrite : Pour s'assurer la tranquillité, il ne faut, ni en particulier ni en pubUc, entreprendre des affaires multipHées ou au-dessus de nos forces. Celui qui partage sa journée entre une foule d'occupations ne la passera jamais assez heureusement pour ne pas rencontrer une offense qui lui vienne des hommes ou des choses, et le pousse à la colère... Il s'ensuit que celui qui échoue dans quelques-unes de ses entreprises s'impatiente contre les hommes et les choses : pour les causes les plus légères, il accuse tantôt les personnes, tantôt les affaires, tantôt les lieux, tantôt la Fortune, tantôt lui-même. Ainsi donc, pour que l'âme soit tranquille, il ne faut pas la ballotter, ni la fatiguer, à la poursuite de projets multipliés, importuns et audessus de ses forces. Il est facile d'ajuster sur nos épaules de légers fardeaux, et de les faire passer sans accident de l'une à l'autre ; mais nous avons peine à supporter ceux que des mains étrangères nous ont imposés ; accablés bientôt, nous nous en débarrassons sur le premier venu ; tant que nous restons sous le faix, le poids fait chanceler notre impuissance. (Sénèque, De la. colère, 3, vi.)

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Qu'est-ce qui nous tire d'un côté, quand nous voulons aller d'un autre, et qui nous fait avancer quand nous voulons reculer ; qui lutte contre notre âme et l'empêche de fixer ses volontés ? Nous sommes toujours flottants entre diverses pensées ; nous ne voulons rien librement, absolument, et en tout temps. C'est, dites-vous, la folie ou Topinion qui n'a rien de certain, et à qui rien ne saurait plaire longtemps. Mais quand et comment nous en pourrons-nous délivrer? Personne n'a la force de s'en retirer tout seul; il est besoin que quelqu'un lui prête la main et l'en dégage...

Combattons et prenons l'assistance de quelqu un. De qui ? me demanderez-vous.

Faisons choix de ces personnes qui enseignent par leur exemple, qui montrent ce qu'il faut faire le faisant eux-mêmes, qui ne font jamais ce qu'ils ont une fois condamné, et que l'on admire davantage à les voir qu'à les entendre. (Id., Epître, lil)

Rien n'est honnête quand on le fait malgré soi ; il doit être volontaire. Si l'on y apporte de la paresse, de la répugnance, de l'irrésolution et de la crainte, l'action perd aussitôt ce qu'elle a de meilleur, qui est d'être faite avec plaisir. Ce qui n'est pas libre ne peut être honnête. Celui qui craint n'est pas libre. Tout ce qui est honnête est toujours assuré et tranquille. Si Ton refuse une chose, si l'on s'en plaint, si l'on y trouve du mal, aussitôt le trouble et la discorde se jettent dans 1 ame ; l'apparence de la justice la tire d'un côté, la crainte du mal la rappelle de l'autre. C'est pourquoi celui qui veut faire quelque chose de vertueux, s'il rencontre des obstacles, il ne doit point les prendre pour des

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maux , mais seulement pour des incommodités. L'honnête n'est jamais contraint ni forcé ; il est pur et sans mélange d'aucun mal. (Id., Epître, lxvl)

Il y a des choses que les lois ne commandent ni ne défendent ; c'est dans elles que l'esclave trouve matière au bienfait. Tant qu'on n'obtient de l'esclave que ce qu'on a coutume d'exiger de lui, c'est une fonction ; dès qu'il donne plus que le devoir ne commande, c'est un bienfait ; dès qu'il passe à des sentiments d'ami, ce n'est plus une fonction... Tout ce qui dépasse la règle de son devoir d'esclave, ce qu'il fait, non par ordre, mais par volonté, est un bienfait, pourvu toutefois que, venant de tout autre, il méritât ce nom par son importance. (Sénèque, les Bienfaits,)

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