‹ La morale des stoïciens [microform]Chapitre 30 sur 58 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

FORCE D AME

La maladie est pour le corps un obstacle maj pour le libre arbitre, nullement, s'il ne le veut lu même. Boiter est pour la jambe un obstacle, mais

nullement pour le libre arbitre. Sur tout ce qui arrive, dis de même. Tu trouveras que c'est un obstacle pour quelque autre chose, mais pour toi, non. (Épictète, Manuel, ix.)

A chaque objet qui se présente, souviens-toi, en te tournant vers toi-même, de chercher quelle faculté tu possèdes relativement à l'usage de cet objet. Si un labeur s'offre, tu trouveras le courage ; si c'est une injure, tu trouveras la patience. Ainsi accoutumé, les images qui se présentent ne pourront plus t'entrainer avec elles. (Id., x.)

Tu peux être invincible, si tu ne descends au combat que lorsqu'il est en ton pouvoir de vaincre. (Id., XIX.)

Si l'image de quelque volupté se présente, veille sur toi, comme tu fais pour toutes les autres images et ne te laisse pas emporter par elle , mais que la chose t'attende, et obtiens de toi-même quelque délai. Ensuite, compare les deux moments, l'un où tu jouiras de la volupté, l'autre où, après en avoir joui, tu te repentiras et te feras à toi-même des reproches ; puis oppose-leur la joie que tu éprouveras si tu t'abstiens, et les louanges que tu te donneras à toi-même. Te semble -t- il opportun d'entreprendre l'action ? prends garde de te laisser vaincre par ses charmes et ses plaisirs et ses séductions ; mais oppose-leur une chose qui vaut mieux : la conscience d'avoir soi-même vaincu dans ce combat. (Id., xxxiv.)

Quel autre est libre que celui qui peut vivre comme il veut ? Or, je puis vivre comme je veux ;

ne suis je pas plus libre que Brutus? Fausse conséquence, dit le stoïcien, dont l'oreille fut épurée par un vinaigre caustique. J'accorde le reste ; mais otemoi ce je puis vivre comme je veux. — Quand la verse du préteur m'a renvoyé maître de moi, comment ne serais-je pas libre de tout faire à mon gré? — Ecoute, mais sans humeur, sans froncer le nez, sans contorsions, laisse-moi extirper de ton semces

vieux préjugés de grand'mère Sais-tu marcher

droitdans la vie? Sais-tu démêler l'apparence du vrai, reconnaître au son le cuivre mensonger d une pièce dorée? Ce que tu dois rechercher, ce que tu dois fuir, l'as-tu noté, l'un avec de la craie, l'autre avec du charbon? Es-tu modéré en tes vœux? pauvre, mais cher à tes amis ? Sais-tu à propos fermer, ouvrir tes greniers ? Peux-tu hardiment passer sur un écu cloué dans un pavé boueux? C'est U mon bien, mon partage ; si tu peux le dire avec vente, sois libre, sois sage et du gré des prêteurs, et du

eré de Jupiter. ,^ ... ,.

Je suis libre, moi! Eh! d'où tiens-tu cette liberté, esclave de tant de passions ? Ne connais-tu de maître que celui dont la baguette affranchit ?... Mais qu en toi-même, dans ton cœur malade, il surgisse des maîtres, es-tu moins rudement traité que celui qui, dans la crainte des étrivières et de son maître, a

couru aux frottoirs Garde-toi, parce quetuauras

résisté une fois, que tu ne te seras pas rendu a leurs ordres puissants, de dire : j'ai brisé mes fers. Car, à force de lutter, le chien rompt un nœud ; mais, dans sa fuite, il traîne au col un long bout de sa chaîne. (Perse, Satire, v.)

L'àme de l'homme se couvre d'ignominie, avant tout lorsqu'elle devient, autant qu'il est possible, un

FORCE d'AME

abcès, une tumeur maladive sur Tharmonie du monde : en effet, s'impatienter de ce qui se passe dans l'univers, c'est se séparer de la nature, laquelle contient, dans ses parties, les natures de chacun des autres êtres ; puis, par l'aversion qu'elle conçoit pour un homme, ou par les mouvements d'animosité qui l'entraînent à nuire : telles sont les âmes des hommes colères. Elle se couvre aussi d'ignominie quand elle se laisse vaincre par le plaisir ou la douleur; de même encore, lorsqu'elle use de dissimulation, de feinte, de mensonge, dans ses actions, ou dans ses paroles ; de même, enfin, lorsqu'elle ne donne aucun but à ses actions, à ses efforts, et qu'elle abandonne son énergie au hasard et à l'irréflexion, tandis que le devoir commande de rapporter à une fin même les plus petites choses. Or, la fin des êtres raisonnables, c'est de se conformer à cette raison et à cette loi qu'imposent la cité et le gouvernement antiques par excellence. (Marc-Aurèle, ii.)

Qu'il est aisé de repousser, d'effacer toute image fâcheuse ou qui nous porte à haïr les hommes, et de se mettre sur-le-champ dans une parfaite tranquillité d'âme! (Id., IV.)

Que la partie de ton âme qui commande, qui règne en toi, reste immobile à tout mouvement de la chair, soit doux, soit rude. Qu'elle ne se confonde point avec la chair ; qu'elle se renferme en ellemême ; qu'elle borne l'empire de ses passions dans les limites de la matière. Lorsque, par l'effet d'une sympathie dont la cause est ailleurs, elles pénètrent jusqu'à la pensée (je veux dire par l'effet de l'union de l'âme et du corps), alors il ne faut point s'effor-

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cer de lutter contre un sentiment naturel, mais que le guide n'aille pas y ajouter, de son chef, l'opmion que c'est là un bien ou un mal. (Id., v.)

Comment détruire en soi ses pensées, à moins d'éteindre les perceptions des sens qui leur correspondent? Or, il est en ton pouvoir de ne pas les ranimer sans cesse. Oui, je suis le maître de concevoir sur tel objet ce qui est raisonnable, bije le puis, pourquoi me troubler? Ce qui est en dehors de mon esprit n'est rien absolument pour mon esprit. Pense ainsi, et te voilà debout. Il t'est permis de revivre. Tu n'as pour cela qu'à contempler de nouveau les choses, comme tu les as vues déjà ; car c'est là proprement revivre.

Réfléchis que la valeur de chaque homme est en raison de celle des objets qu'il affectionne.

Un visage irrité est entièrement contre nature, puisque souvent le visage y perd sa beauté, et que cette beauté finit même ainsi par s'étemdre, sans que rien puisse jamais la ranimer. Efforce-toi de comprendre par là que la colère est contre la raison. Car, si par elle on en vient à perdre même la conscience de ses fautes, quelle raison aura-t-on de vivre

encore.

Il faut que l'homme résiste aux passions corporelles ; car le propre du mouvement qui part de la raison et de l'inteUigence, c'est de se fixer des bornes à lui-même, et de ne se laisser jamais vaincre ni par la sensation ni par la concupiscence, deux principes purement animaux. L'intelligence revendique la domination, elle ne souffre point leur empire ; et ce n'est pas sans raison, puisque la nature consiste précisément à se servir de tout ce qui est corporel. Enfin la condition d'un être raison-

FORCE d'AME

nable, c'est de se garantir de toute témérité dans les jugements et de toute erreur. Une âme qui s'attache à ces vérités peut marcher droit, elle a ce que comporte sa nature. (Id., vu.)

Il faut que le corps lui-même ait un maintien assuré, et que rien n'y soit déréglé, ni dans le mouvement, ni dans la pose. Car, de même que la pensée se manifeste sur le visage, et s'applique a lui donner un aspect modeste et décent, de même fautil en exiger autant de tout le corps. Mais, ici comme là, l'observation de la règle doit être sans affectation. (Id., vu.)

Avant tout, pas de trouble dans toi. Tout arrive conformément à la nature de l'univers ; et dans bien peu de temps tu ne seras plus, comme ne sont plus ni Adrien ni Auguste. Puis, fixe les yeux sur ton objet, considère-le, et souviens-toi quil tant que tu sois homme de bien; et ce qu'exige la nature de l'homme, accomplis-le avec simplicité, et ne dis que ce qui te paraît le plus juste, mais toujours avec calme, avec modestie, sans dissimulation. (Id., VIII, 5.) ^

Il faut que tu règles ta vie action par action. Si chaque action présente tout ce qu'elle doit être autant qu'il est en toi, c'est assez. Or, il n'y a personne qui puisse empêcher qu'elle n'offre toute sa perfection. —Mais il y aura quelque obstacle extérieur ? '- Rien ne peut t'empêcher d'être juste, tempérant, prudent. Peut-être quelque cause entravera ton action; mais, si tu supportes sans te fâcher ce contre-temps, si tu passes avec résignation à ce

FORCE D*AME

qu'il t'est permis de faire, une autre action succédera aussitôt, qui conviendra avec ce bon règlement dont je parle. (Id., viii, 32.)

Comme les actions de chaque particulier suivent ses paroles, il arrive quelquefois que la façon de parler se rapporte à la façon de vivre que le public a mise en usage. Lorsqu'une ville s'est relâchée de la discipUne et s'est jetée dans les délices, vous le connaissez par la mollesse du langage, non de deux ou trois particuliers, mais du général qui l'aura reçue et approuvée. L'esprit et l'âme ne prennent point de différentes teintures. Si l'âme est saine, paisible et tempérante, l'esprit sera sérieux et retenu ; si l'âme est corrompue, l'autre est incontinent

infecté L'esprit est tout pénétré de l'âme qui le

forme et qui lui donne la loi Il faut avoir grand

soin de l'âme, puisque c'est d'elle que nous tenons le sens, la parole, la contenance, le marcher. Tant qu'elle sera saine et vigoureuse, le langage sera ferme et assuré; mais si elle se laisse une fois abattre, on verra aussi tout le reste tomber en

ruine.

Les lois n'ont de pouvoir qu'autant que le roi vit. Notre esprit est un roi: tandis qu'il demeure entier, tout obéit et fait son devoir ; s'il vient à chanceler tant soit peu, en même temps tout va en décadence. Car aussitôt qu'il s'est soumis à la volupté, ses talents et ses actions s'affaiblissent ; tous ses efforts

sont languissants et sans vigueur Notre esprit

est tantôt un roi et tantôt un tyran. Il est un roi, quand il considère ce qui est honnête, quand il prend soin du corps qui a été mis en sa garde, et qu'il ne lui commande rien qui soit bas et honteux ; mais s'il est violent, avare, voluptueux, il acquiert

cet infâme et cruel nom de tyran. Alors il est sollicité par les passions les plus fortes. (Séneque, Epître, XIV.)

Nous sentons que l'idée que nous concevons des grandes choses nous attire et nous élève. Comme la flamme monte droit en hauteur, et ne peut ramper, ni se reposer; ainsi, notre esprit étant tenu, Lraît d'autant plus actif et violent qu'il est prompt de son naturel. Mais heureux celui qui sait bien employer cette impétuosité ; il se peut mettre hors du pouvoir de la fortune, se modérant dans la prospérité, se consolant dans l'adversité, et méprisant beaucoup de choses que tout le monde admire, [la.,

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