MAITRISER LES PASSIONS
On a coutume de reprocher aux stoïciens d'avoir voulu supprimer les passions. Cette opinion nous semble erronée, car, dans les principaux textes que nous avons parcourus, il n'est question que d'adoucir et de régler les passions. Les stoïciens avaient trop de bon sens pour prétendre à dépouiller l'homme d'une seule de ses forces, et la passion en est une bien grande lorsqu'elle est gouvernée par la raison. N'avaient-ils pas eux-mêmes la passion de la vente et de la justice ? Et ne sentons-nous pas dans leur parole souvent si véhémente la flamme d'une ame ardente qu'ils ont maîtrisée, mais non étemte ?
'"^ST^^ÏSSS^-
N'est-ce pas cette chaleur, d'autant plus forte qu elle est plus concentrée, qui donne la vie à leurs enseignements et les fait pénétrer dans notre âme avec une puissance presque aussi grande que leurs exemples? Les sages conseils par lesquels ilsveulent nous apprendre à régler nos passions portent l'empreinte de leur personnalité ; ils nous initient au long et difficile apprentissage qu'ils ont fait eux-mêmes de la vertu. « Toute passion, dit Sénèque, est faible dans sa naissance ; elle s'échauffe
dès sa sortie, et se fortifie dans son progrès La
première impulsion est involontaire ; c'est comme un prélude à la passion. La seconde se fait avec une volonté facile à dompter. La troisième est déjà tyrannique. » Il ne dépend pas de nous d'éviter le premier ébranlement, pas plus qu'il ne dépend de nous de ne pas sentir. « L'habitude peut-être, ajoute Sénèque, et une constante surveillance en atténueront les effets ». Épictète aussi nous exhorte à c( résister à l'impression trop vive et à empêcher ses progrès. » Et les paroles par lesquelles il nous encourage à ce combat nous montrent qu'il en a connu par expérience toute la difficulté. « Importante est la lutte, s'écrie-t-il, et elle est le fait d'un Dieu. Il s'y agit de la royauté, de la liberté, de la vie heureuse et calme. Souviens-toi de Dieu, appelle-le à ton secours et à ton aide, comme, dans la tempête, les navigateurs appellent les Dioscures. » Qui ne se sentirait fortifié par le sublime chant de guerre de ce grand lutteur qui a combattu et
FORCE d'ame 185
triomphé avec Dieu ! Et cette force qu'il nous communique est puisée dans le sentiment de sa dignité de fils de Dieu, destiné à la royauté et à la liberté. Aussi son courage est-il inépuisable pour « opposer l'exercice le plus soutenu là où la séduction des apparences sensibles est la plus grande ». A celui qui tombe, il crie : « Relève-toi et lutte de nouveau, jusqu'à ce que tu sois devenu fort! Il faut vouloir, et la chose est faite! » Et cette parole^ qui a toute l'autorité de la conviction et de l'exemple, ranime l'âme abattue et la rend ferme et inébranlable.
Continuez comme vous avez commencé, et hâtezvous tant que vous pourrez, afin que vous jouissiez plus longtemps du plaisir de voir vos passions adoucies et réglées. Vous en jouirez même du moment que vous les adoucirez et que vous les réglerez ; mais c'est bien un autre plaisir de se contempler soi-même affranchi de la corruption ordinaire des hommes. Vous souvient-il de la joie que vous reçûtes, lorsqu' ayant quitté l'habit d'adolescent vous prîtes la robe virile, et. que vous vous fûtes introduit dans le barreau? Je vous en promets une plus grande lorsqu'ayant perdu la faiblesse des enfants, vous aurez acquis la force des hommes sages, car il est vrai que nous ne sommes plus enfants; mais nous retenons encore quelque chose de l'enfance: et ce qui est de pire, nous avons l'autorité des vieillards avec les défauts des enfants, et des enfants au berceau : ceux-là s'effraient de peu de chose, ceux-ci de ce qui n'est pas, et nous de tous les deux. (Sénèque, Epîire, iv.)
En vérité, il n'y eut jamais de vice sans excuse. Il n'y en a point qui ne soit, au commencement, timide et facile à vaincre ; mais c'est par là qu'il se donne de l'étendue. Si vous lui laissez prendre racine, vous ne l'arracherez pas quand vous voudrez. Toute passion est faible dans sa naissance ; elle s'échauffe dès sa sortie, et se fortifie dans son progrès. Il est plus facile de la rebuter quand elle se présente, que de la chasser quand elle est
entrée.
Nous défendons les vices que nous chérissons,
aimant mieux les excuser que de les abandonner. La nature a donné à l'homme assez de forces, si nous les voulons ramasser et les employer pour notre instruction, où nous nous imaginons qu elles tendent ; ce n'est que faute de vouloir ; mais on s'excuse de ne pouvoir. (Id., cxvi.)
Veux-tu savoir comment les passions naissent grandissent et se déploient ? La première impulsion est involontaire; c'est comme un prélude à la passion ; c'est un certain ébranlement. La seconde se fait avec une volonté facile à dompter ; comme lorsque je pense qu'il faut me venger parce que j'ai été lésé, ou qu'il faut punir un tel parce qu'il a commis un crime. La troisième est déjà tyrannique ; elle veut se venger, non parce qu'il le faut, mais quand même: elle triomphe de la raison. La première impression de l'âme, nous ne pouvons l'éviter par la raison, pas plus que ces accidents du corps dont nous avons parlé, comme de bâiller en voyant bâiller les autres, de fermer les yeux quand on vous y porte brusquement la main. La raison ne peut rien pour les empêcher ; l'habitude peut-être et une
FORCE D AME
constante surveillance en atténueront les effets. Ce second mouvement qui nait de la réflexion, la réflexion en triomphe. (Id., Colère, II, iv.)
Dès qu'elles ont pris possession, elles sont plus puissantes que la modération, et ne souffrent ni frein, ni restriction. Ensuite la raison elle-même, à qui l'on confie les rênes, n'a de puissance que tant qu'elle est séparée des passions ; si elle s'y mêle, si elle se souille de leur contact, elle ne peut plus réprimer ce qu'elle pouvait éloigner. L'âme une fois ébranlée, une fois hors de son assiette, obéit à la main qui la pousse. Il y a certaines choses qui, dans les commencements, dépendent de nous; sontelles plus avancées, elles nous entraînent par leur propre force, et ne permettent pas de retour. L'homme qui s'élance dans un précipice n'est plus maître de lui, il ne peut ni empêcher ni arrêter sa chute ; mais un entraînement irrévocable interdit toute volonté, tout repentir : il ne peut plus ne pas arriver où il pouvait ne pas aller : ainsi, l'esprit qui s'est abandonné à la colère, à l'amour et aux autres passions, ne peut plus retenir son impulsion : il faut qu'il soit entraîné jusqu'au bout, précipité de tout son poids sur la pente rapide du vice.
Ce qu'il y a de mieux, c'est de repousser sur-lechamp les premières provocations de la colère, de l'étouffer dans son germe, et de prendre soin de ne pas s'y exposer, car, si nous lui prêtons le flanc, il est difficile de se sauver d'elle par la retraite. En effet, il n'y a plus de raison une fois que nous livrons accès à la passion et que nous lui donnons quelque droit par notre volonté. Elle fera ensuite tout ce qu'elle voudra, et non tout ce qu'on lui permettra. Avant tout,je le répète, c'est de la frontière
FORCE d'AME
qu'il faut repousser l'ennemi ; lorsqu'il est entré, lorsqu'il a forcé les portes, il ne reçoit plus la loi du vainqueur, car l'âme ne se tient pas à l'écart et ne veille pas au dehors sur les passions, pour les empêcher d'aller plus loin qu'il ne faut ; mais elle-même s'identifie avec la passion ; et c'est pour cela qu'elle ne peut plus rappeler à elle cette force utile et salutaire que déjà elle a trahie et paralysée. Car, ainsi que je l'ai déjà dit, chaque chose n'a pas un siège distinct et séparé, mais la passion et la raison ne sont que des modifications de l'âme en hien ou en mal. Comment donc la raison, envahie et subjuguée par les vices, se relèvera-t-elle quand elle succombe à la colère? Ou comment se délivrera-t-elle d'une anarchie où domine la confusion du mal? (Sénèque, De la colère, i, vu, viii.)
Ne va pas même t'imaginer que la colère contribue en rien à la grandeur d'âme, car ce n'est pas là de la grandeur, ce n'est que de l'enflure : ainsi, dans les corps que gonfle une humeur viciée, la maladie n'est pas de l'embonpoint, c'est une exubérance mortelle. Tous ceux qu'un esprit dépravé emporte au delà des pensées humaines s'imaginent qu'ils respirent je ne sais quoi de grand et de sublime ; mais là-dessus il n'y a rien de solide, et tout édifice sans fondements est prêt à crouler. La colère ne s'appuie sur rien, elle ne s'élève sur rien de ferme et de durable ; elle n'est que vent et fumée, et s'éloigne autant de la grandeur d'âme que la témérité du courage, la présomption de la confiance, la tristesse de l'austérité, la cruauté de la sévérité. Il y a, je le répète, une grande différence entre une âme élevée et une âme orgueilleuse. La colère n'entreprend rien de généreux, rien de noble. Je vois au contraire
dans cette irascibilité habituelle les symptômes d'une âme usée et stérile qui a la conscience de sa faiblesse. (Id.,i, XVI.)
Commence par résister à l'impression trop vive, et dis : « Attends-moi un peu, idée ; laisse-moi voir qui tu es et sur quoi tu portes. Laisse-moi te juger. » Puis ne lui laisse pas faire de progrès, et retrace à ton imagination tout ce qui la suit ; mais elle va t'entraîner partout où elle voudra. Appelle bien plutôt à sa place quelque autre idée honnête et noble, et chasse ainsi l'image impure.
Voilà le véritable lutteur: c'est celui qui s'exerce à combattre ces idées. Résiste, ô malheureux ! ne te laisse pas entraîner! Importante est la latte, et elle est le fait d'un Dieu. Il s'y agit de la royauté, de la liberté, de la vie heureuse et calme. Souviens-toi de Dieu, appelle-le à ton secours et à ton aide, comme dans la tenipête les navigateurs appellent les Dioscures. (Epictète, Entretiens, ii, 18.)
Comme la force de l'habitude est souveraine, et que ce n'est qu'aux choses du dehors que nous sommes habitués à appUquer notre puissance de désirer ou de fuir, il nous faut donc opposer à cette habitude une habitude contraire, opposer l'exercice le plus soutenu là où la séduction des apparences sensibles est la plus grande.
Je penche vers la volupté ; je vais me jeter du côté contraire, et cela avec excès, afin de m'exercer. J'ai le travail en aversion ; je vais habituer et plier ma pensée à n'avoir plus jamais d'aversion pour lui et pour ce qui lui ressemble. Qu'est-ce, en effet, que s'exercer? C'est s'appliquer à ne jamais
•jî-i
ii,.»».^«,,^*!M*«ll*».-S«fcS»l*»»<t
rien désirer et à n^avoir d'aversion que pour des choses qui relèvent de notre libre arbitre, et s'y appliquer de préférence là où il nous est le plus difficile de réussir. (Id., m, 12.)
Lutte contre toi-même, arrache-toi à toi-même, pour revenir au maintien décent, à la retenue, à la liberté. Commence par condamner ce que tu as fait; puis, quand tu l'auras condamné, ne désespère pas de toi-même ; ne fais pas comme les lâches qui, une fois qu'ils ont cédé, s'abandonnent complètement et se laissent emporter par le torrent. Regarde plutôt ce que font les maîtres au gymnase. L'enfant a-t-il été renversé : « Relève-toi, disent-ils, et lutte de nouveau, jusqu'à ce que tu sois devenu fort. » Fais-en autant à ton tour, car sache bien qu'il n'y a rien de plus facile à conduire que l'esprit humain. Il faut vouloir, et la chose est faite ; il est corrigé. Que par contre on se néglige, et il est perdu. Or, c'est en nous qu'est notre perte ou notre salut. — Et quel bien m'en revient-il ?
En veux-tu donc un plus grand que celui-ci? Au lieu de l'impudence tu auras le respect de toimême, l'ordre au lieu du désordre, la loyauté au lieu de la déloyauté, la tempérance au lieu de la débauche. (Id., iv, 9.)