CHAPITRE V
FORCE d'aME
Souffrir
L'opinion généralement admise est que les stoïciens méprisaient la douleur. Faut-il croire que ce soit pour excuser notre faiblesse que nous reprochons à leur doctrine d'être inhumaine ou du moins de s'élever à une hauteur d'indifférence ou d'impassibilité telle, qu'elle est inaccessible à ceux qui veulent rester des êtres humains ? Nous trouvons dans Sénèque la réfutation de cette prétendue insensibilité des stoïciens : « Jamais, dit-il à un cœur affligé, je n'exigerai de toi que tu t'abstiennes de toute affliction. Je sais qu'il se trouve des hommes dont la philosophie, plutôt cruelle que courageuse, nie que le sage puisse connaître la douleur... La raison aura fait assez, si elle retranche de la douleur ce qu'elle a de trop, ce qu'elle a de superflu ; mais qu'elle l'étouffé entièrement, c'est ce qu'il ne faut ni espérer, ni souhaiter. » Ce que veulent les stoïciens, c'est que Tâme reste parfaitement maîtresse d'elle-même sous les coups de la fortune et ceux des hommes, qu'elle supporte les
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uns et les autres avec une fermeté inébranlable dont le principe soit la soumission à Dieu. Nul n'a mieux compris que les stoïciens le rôle de la douleur dans la vie humaine. « Ce sont les circonstances difficiles, dit Épictète, qui montrent les hommes. A l'avenir, quand il s en présentera une, dis-toi que Dieu, comme un maître de gymnase, t*a mis aux prises avec un adversaire redoutable... C'est Jupiter qui t'exerce. » Et les belles pages de Sénèque sur la sérénité de l'homme de bien, au milieu de l'adversité, ne semblent être que le développement de cette parole de l'Ecriture sainte : « Dieu châtie ceux qu'il aime, et il frappe de ses verges ceux qu'il reconnaît pour ses enfants ». « Tu t'étonnes, dit Sénèque, que Dieu qui chérit les bons, qui veut les rendre meilleurs et les élever à la perfection, les livre, pour les exercer, aux coups de la fortune. » Et partant de cette haute pensée, il prouve que l'homme n'est réellement parfait qu'après avoir souffert, que sa nature ne peut se développer complètement sans la douleur qui révèle tout ce qu'il y a en lui de grand, de divin. Que d'œuvres de génie, en effet, inspirées par la douleur ! Que d'actes sublimes de vertu et surtout de charité accompHs par des âmes que la souffrance a ouvertes au dévouement et à l'amour ! Les expériences de chacun de nous ne sont-elles pas d'accord avec celles de tous les puissants athlètes de l'humanité pour nous faire connaître « le fruit paisible de justice » que produit l'épreuve ? Qui n'a mieux senti
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les grandes vérités éternelles sous l'aiguillon de la douleur qui détache l'âme des choses visibles ? Qui n'a béni ce saint et rude auxiliaire dont les solennelles injonctions rappellent mieux que toute autre voix la fidélité au devoir et la pratique des vertus douces qui ont la charité pour principe ? « Faut-il s'étonner, ajoute Sénèque, que Dieu traite durement les esprits généreux? Les enseignements de la vertu ne sont jamais faciles... L'âme arrive par la souffrance à braver la puissance du mal. »
Puisque tous les hommes sont plus ou moins soumis à cette discipline dans le cours de leur existence terrestre, il faut les y préparer dès le jeune âge et ne pas imiter les nourrices dont la tendresse faible et insensée cherche à éviter aux enfants toutes les occasions d'exercer leur patience. Elevé dans la mollesse, l'homme n'apprend pas à vivre ; il reste enfant toute sa vie et se révolte contre tout ce qui est destiné à lui faire pratiquer telle ou telle vertu. Épictète nous met en garde contre une éducation aussi énervante, en nous rappelant, dans le langage pittoresque qui lui est propre, qu'il nous faut posséder notre âme par la patience. Tout est pour Marc-Aurèle aussi « une matière à vertu, en sa qualité d'être raisonnable et sociable. Tout ce qui lui arrive le rapproche de Dieu ou de l'homme ». Il nous dit que « nous pouvons vivre dans la plus profonde paix du cœur, quand même tous les hommes vociféreraient contre nous tous les outrages imaginables ». De même, Sénèque dit au
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sage qui est provoqué par l'injure : « Nous appelons invulnérable non pas ce que rien ne frappe, mais ce que rien ne blesse. A ce signe, reconnais le sage. » Marc-Aurèle nous exhorte, non seulement à « rester fermes, mais encore à nous montrer doux envers ceux qui s'efforcent de nous faire obstacle ou de nous causer quelque chagrin, car il y a autant de faiblesse à nous irriter contre eux qu'à abandonner notre manière d'agir et à succomber sous le coup qu'ils nous portent ». Toute chose est possible à celui qui se possède ainsi soi-même.
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Dans notre enfance, lorsque, en regardant le ciel, nous nous heurtions contre une pierre, notre nourrice, au heu de nous gronder, battait la pierre. Et qu'avait fait la pierre ? Devait-elle se déplacer à cause de Fétourderie d'un enfant? De même, si nous ne trouvons pas à manger au retour du bain, jamais notre gouverneur ne réprime notre impatience ; au lieu de le faire, il bat le cuisinier. « 0 homme (devrait-on lui dire), est-ce que c'est de lui et non de notre enfant que nous t'avons institué gouverneur? C'est notre enfant qu'il faut redresser; c'est à lui qu'il faut être utile. » Et voilà comme, plus grands, nous nous montrons encore enfants ! Car c'est être un enfant, en fait de musique, que de n'être pas musicien ; en fait de belles-lettres, que d'être illettré ; et dans la vie, que de ne pas avoir appris à vivre. (Épictète, Entretiens, m, 19.)
Jette les yeux sur les forces qui sont en toi, Considère-les et dis : « Envoie maintenant, ô
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Jupiter, les circonstances que tu voudras, car j'ai des ressources et des moyens donnés par toi-même pour tirer parti de tous les événements. » Au lieu de cela, vous restez assis, tremblant que certaines choses n'arrivent, et pleurant, gémissant, vous lamentant, parce que ces certaines autres sont arrivées. Puis après vous accusez les dieux! Quelle peut être, en effet, la suite d'un tel manque de cœur si ce n'est l'impiété ? Et cependant Dieu ne ncus a pas seulement donné ces forces pour supporter, grâce à elles, tous les événements sans nous laisser abattre ni briser par eux; mais encore, ce qui était d'un :bon roi et d'un père véritable, il nous les a données libres, indépendantes, affranchies de toute contrainte extérieure ; il les a mises à notre disposition complète sans se réserver à lui-même la puissance de les entraver ou de leur faire obstacle. Eh bien! ayant ces forces ainsi libres et à vous, vous ne vous en servez pas et vous ne comprenez ni ce que vous avez reçu là, ni de qui vous l'avez reçu. Vous restez assis à pleurer et à gémir, les uns n'ayant pas d'yeux pour voir celui qui vous a fait ces dons, et méconnaissant votre bienfaiteur; les autres vous laissant aller par manque de cœur à des invectives et à des récriminations contre Dieu. Et cependant, pour atteindre à l'élévation de l'âme et au courage, je puis te montrer quelles ressources et quels moyens tu as ; toi, pour invectiver et récriminer, montre-moi à quoi tu peux recourir. (Id. , i, 6.)
Ce sont les circonstances difficiles qui montrent les hommes. A l'avenir, quand il s'en présentera une, dis-toi que Dieu, commeunmaître de gymnase, t'a mis aux prises avec un adversaire redoutable. « Pourquoi? » me dis-tu. Pour faire de toi un vain-
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queur aux jeux olympiques, et tu ne peux l'être sans sueurs. (Id., 24.)
Connais-toi toi-même ; sonde la divinité ; n'entreprends pas l'affaire sans elle. Si elle t'y encourage, sache qu'elle veut te faire grand ou roué de coups. Car voici une bien belle chose inséparable du cynique ; il ne saurait éviter d'être battu, comme on bat un âne, et il faut que battu il aime ceux mêmes qui le battent, parce qu'il est le père et le frère de tous les hommes. — « Non pas, dis-tu ; mais, si quelqu'un te bat, crie devant tout le monde : « 0 César, voilà comment on me traite, pendant la paix que tu as établie ! Allons au proconsul ! » — Mais quel est le César, quel est le proconsul du cynique, si ce n'est celui qui l'a envoyé, celui dont il est le serviteur, Jupiter lui-même ? En appelle-t-il à un autre que ce Dieu ? N'est-il pas convaincu, quoi qu'il lui arrive de tout cela, que c'est Jupiter qui l'exerce?....
Et c'est un tel homme qui aurait reproché au Dieu qui l'avait envoyé, de le traiter injustement, lui qui tirait gloire des épreuves, et qui se jugeait digne d'être un spectacle pour les passants ! De quoi se serait-il plaint, en effet ? serait-ce de la dignité qu'il conservait ? Quel grief aurait-il fait valoir ? serait-ce l'éclat plus grand que recevait sa vertu? (Id. , m, 22.)
Quant à moi, je n'ai pas prétendu parer le sage de l'éclat d'un titre imaginaire, mais le placer en un lieu où nulle injure ne puisse l'atteindre. « Eh quoi ! il n'y aura personne qui le provoque, personne qui l'éprouve ? » Il n'y a dans la nature rien de sacré qui échappe au sacrilège ; mais les choses divines n'en sont pas moins dans une sphère subUme, quoiqu'il
se trouve des gens qui adressent leurs coups impuissants à une grandeur bien au-dessus de leur portée. Nous appelons invulnérable non pas ce que rien ne frappe, mais ce que rien ne blesse. A ce signe, reconnais le sage. N'est-il pas constant que la force qui n'est pas vaincue est plus assurée que celle qui n'est pas attaquée? On peut douter d'une puissance non éprouvée ; mais on peut à bon droit regarder comme la fermeté la plus assurée celle qui a repoussé tous les assauts. Ainsi, persuade-toi bien que le sage est d'une nature meilleure quand aucune injure ne^i nuit, que quand il ne lui en est fait aucune. [Sénèque, De la constance du sage^ m.)
La fortune n'enlève que ce qu elle a donné ; or, elle ne donne pas la vertu, donc elle ne l'ôte pas. C'est une chose libre, inviolable, que rien n'émeut, que rien n'ébranle, tellement endurcie contrôle sort, qu'on ne saurait même la fléchir, loin de la vaincre.
De là cette assurance, ce contentement, cette joie continuelle qui transporte l'homme sage ; de là cette sérénité qu'il oppose aux chocs qui lui viennent des choses et des hommes, tellement que l'injure même lui profite en lui servant à s'éprouver lui-même, à sonder sa vertu. (Id., v.)
L'art de vivre ressemble plus à celui des lutteurs que l'art de la danse, puisqu'il faut se tenir préparé et armé contre les coups subits et imprévus.
Tu peux vivre exempt de toute violence, dans la plus profonde paix du cœur, quand même tous les hommes vociféreraient contre toi tous les outrages imaginables; quand même les membres de cette masse corporelle qui t'enveloppe seraient mis en pièces par les bêtes sauvages. Car qui empêche.
dans toutes ces conjonctures, que la pensée ne se maintienne dans un plein calme, jugeant au vrai ce qui se passe autour d'elle, et se servant comme elle le doit de ce qui tombe sous ses mains ? Le jugement ne peut-il pas dire à l'accident : Tu n'es au fond que ceci, bien que l'opinion te fasse paraître d'autre nature ? L'emploi des choses ne peut-il pas dire à ce qui survient: Je te cherchais. Car le présent eçt toujours pour moi une matière à vertu, en ma qualité d'être raisonnable et sociable ; en général, c'est une matière à pratiquer cet art qui est fait pour l'homme ou pour Dieu. Tout ce qui arrive me rapproche ou de Dieu ou de l'homme : ce n'est donc chose ni nouvelle ni difficile à manier, mais connue, et qui se prête à la main. (Marc-Aurèle, vu.)
Ne te trouble point par l'idée de ce qu'est la vie dans son ensemble. Garde-toi de te représenter tous les désagréments qui seront probablement ton partage plus tard ; mais, à chacun de tes maux présents, demande-toi à toi-même : cela est-il vraiment insupportable, insoutenable? Car tu rougiras alors de l'avouer. D'ailleurs, souviens-toi que ce n'est ni l'avenir ni le passé qui sont un poids pour toi, mais toujours le présent. Or, le présent se réduit à peu de chose, si tu le renfermes dans ses justes limites, et que tu gourmandes ton âme de ne pouvoir supporter ce mince fardeau. (Id., viii.)
Tout ce qui t' arrive, ou tu peux le supporter, ou cela t'est impossible. Si la nature t'a donné une force suffisante, ne te fâche point ; use de ta force pour supporter ce qui t'arrive. Et si tu n'as pas la force nécessaire, ne te fâche point non plus.... Souviens-toi, du reste, que ta nature est de supporter
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tout ce que peut rendre supportable et soutenable pour toi la considération de ton intérêt et de ton devoir. (Id., x.)
Ceux qui te font obstacle quand tu suis le chemin de la droite raison, ne peuvent pas te détourner d'une bonne action : ne laisse donc pas d'avoir pour eux de la bienveillance. Reste ferme également dans ces deux principes : l'un, de persévérer dans tes jugements et tes actions ; l'autre, de te montrer doux envers ceux qui s'efforcenfde te faire obstacle ou de te causer quelque chagrin, car il y a autant de faiblesse à s'irriter contre eux qu'à abandonner notre manière d'agir et à succomber sous le coup qu'ils nous portent. Dans les deux cas, c'est déserter son poste, soit qu'on se laisse troubler par la crainte, soit qu'on se prenne d'aversion pour celui que la nature a fait notre parent et notre ami. (Id.,