XI
Si cela ne convient pas, ne le fais point ; si cela n'est pas vrai, ne le dis point. Sois maitre de tes penchants. (Id., xii, 17.)
Tout est opinion, et l'opinion dépend de toi. Fais disparaître, quand il te plaît, l'opinion; et, comme si tu venais de doubler un promontoire, tu trouveras une mer tranquille, la sécurité partout, un port sans tempête. (Id., 22.)
Rejette l'opinion, tu seras sauvé. Qui donc t'empêche de la rejeter? (Id., xii, 25.)
Qu'ya-t-il de grand ici-bas? Est-ce découvrir les mers de ses flottes, de planter ses drapeaux sur
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les bords de la mer Rouge, et, quand la terre manque à nos dévastations, d'errer sur l'Océan à la recherche de plages inconnues ? Non ; c'est avoir vu tout ce monde par les yeux de l'esprit, et avoir remporté le plus beau triomphe, le triomphe sur ses vices. On ne saurait nombrer les hommes qui se sont rendus maîtres de villes, de nations entières ; mais combien peu l'ont été d'eux-mêmes ! Qu'y a-t-il de grand ici-bas ? C'est d'élever son âme au-dessus des menaces et des promesses de la fortune ; c'est de ne rien voir à espérer d'elle qui soit digne de nous. Qu a-t-elle, en effet, qu'on doive souhaiter, quand, du spectacle des choses célestes, nos regards, retombant sur la terre, n'y trouvent plus que ténèbres, comme quand on passe d'un clair soleil à la sombre nuit des cachots? Ce qu'il y a de grand, c'est une âme ferme et sereine dans l'adversité, qui accepte tous les événements comme si elle les eût désirés ; et ne devrait-on pas les désirer, en effet, si l'on savait que tout arrive par les décrets de Dieu? Pleurer, se plaindre, gémir, c'est être rebelle. Ce qu'il y a de grand, c'est que cette âme forte et inébranlable aux revers repousse les voluptés et même les combatte à outrance ; qu'elle ne recherche ni ne fuie le péril ; qu'elle sache se faire son destin sans l'attendre ; qu'elle marche au-devant des biens comme des maux, sans trouble et sans inquiétude, et que, ni l'orageuse ni la riante fortune ne la déconcerte! Ce qu'il y a de grand, c'est de fermer son cœur aux mauvaises pensées, de lever au ciel des mains pures ; c'est, au lieu d'aspirer à des biens qui, pour aller jusqu'à vous, doivent être donnés ou perdus par d'autres, prétendre au seul trésor que nul ne vous disputera, la sagesse. Quant à tous ces avantages, si fort prisés des mortels, il faut les regarder, si le hasard vous les apporte, comme devant s'échap-
per par où ils sont venus ! Ce qu'il y a de grand, c'est de voir tomber à ses pieds les traits du sort ; c'est de se souvenir qu'on est homme ; c'est, si 1 on est heureux, de se dire qu'on ne le sera pas longtemps ; malheureux, qu'on ne l'est plus des qu on croit ne pas l'être! Ce qu'il y a de grand, ces t d'avoir son âme sur le bord des lèvres et prête a partir; on est libre alors non par droit de cite, mais par droit de nature. Être libre, c'est n'être plus esclave de soi ; c'est avoir fui cette servitude de tout instant, qui n'admet point de résistance, qui pèse sur nous nuit et jour, sans trêve m relâche. (Sénèque, Questions naturelles, 3, Préface.)
Il te faut imiter le courage des grands hommes à soutenir, à vaincre la douleur, et, autant qu il 1 est permis à l'homme, marcher sur leurs traces divines. Quoiqu'en toute autre chose, les dignités et a noblesse opposent leurs distances, du moins la vertu est accessible à tous ; elle ne dédaigne personne, pourvu qu'on se juge digne d'elle. Il est beau, sans doute, d'imiter ceux qui, pouvant s indigner de n'être pas exempts du malheur, ont accepté, non comme une injure, mais comme une condition de l'humanité, de se voir, en cela seul, mis au niveau des autres mortels; qui ont subi tous les accidents, sans aigreur et sans amertume, comme sans mollesse et sans lâcheté. Car ne pas sentir ses maux, c]est n'être pas homme ; ne pas les supporter, c'est n être pas un homme. (Id., Consolation à Po/y5e, xxxvi.)
Jamais je n'exigerai de toi que tu t'abstiennes de toute affliction. Je sais qu'il se trouve des hommes dont la philosophie, plutôt cruelle que courageuse, nie que le sage puisse connaître la douleur. Mais
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ceux-là semblent n'être jamais tombés dans des afflictions de ce genre ; autrement la fortune les eût fait renoncer à cette superbe sagesse, et les eût contraints, en dépit d'eux-mêmes, à confesser la vérité. La raison aura fait assez, si elle retranche de la douleur ce qu'elle a de trop, ce qu'elle a de superflu ; mais qu'elle l'étouffé entièrement, c'est ce qu'il ne faut ni espérer, ni souhaiter. (Id., xxxvii.)
Il y a entre les hommes de bien et Dieu une amitié dont le lien est la vertu. Que dis-je, une amitié ? C'est plutôt une parenté, une ressemblance : car l'homme de bien ne diffère de Dieu qae par la durée; il est son disciple, son émule, son véritable enfant. Mais cet auguste père l'élève durement et, comme les parents sévères, lui demande un compte rigoureux des vertus qu'il lui a confiées.
Qui de nous, pourvu qu'il soit homme, et
d'un cœur élevé et généreux, n'aspire à un travail honorable, et ne s'élance au devoir à travers les périls ? Pour quelle âme active l'oisiveté n'est-elle pas un supplice ? Nous voyons les athlètes qui veulent entretenir leurs forces se choisir les adversaires les plus robustes, et exiger de ceux qui les préparent au combat qu'ils usent de toute leur vigueur ; ils se laissent frapper, maltraiter, et, s'ils ne trouvent personne qui les égale, ils en provoquent plusieurs à la fois. La vertu sans combat s'allanguit. Elle ne fait paraître tout ce qu'elle est, tout ce qu'elle vaut, tout ce qu'elle a de puissance, que lorsqu'elle montre tout ce qu'elle peut souffrir.
Sache donc que l'homme de bien doit en faire de même ; qu'il ne craigne ni les malheurs, ni les difficultés ; qu'il ne se plaigne pas du sort ; que tout
ce qui lui arrive il le prenne en bonne part, et le tourne à son profit. L'important n'est pas ce que tu souffres, mais comment tu le souffres
Dieu a pour les hommes de bien un cœur paternel ; il les aime sans faiblesse. « Qu'ils soient, dit-il, exposés aux fatigues, aux douleurs, aux infortunes,
afin de recueillir la véritable force » Une félicité
non éprouvée ne résiste pas à la première atteinte. Mais, lorsqu'elle a lutté constamment avec l'adversité, elle se fait un bouclier de ses souffrances, et ne se rend jamais au mal ; quand même elle serait abattue, elle combat encore à genoux.
Tu t'étonnes que Dieu, qui chérit les bons, qui veut les rendre meilleurs, et les élever à la perfection, les livre, pour les exercer, aux coups de la fortune. Et moi, je ne m'étonne pas que parfois il prenne fantaisie aux dieux de voir de grands hommes aux prises avec quelque malheur. (Sénèque, De la. Providence, i, ii, m.)
Les prospérités descendent sur le vulgaire, sur les âmes communes ; mais dompter le malheur et les faiblesses de la crainte est le propre du grand homme. Être toujours heureux, et passer sa vie sans aucune blessure de l'âme, c'est ignorer une moitié de la nature humaine. Tu es un homme de cœur; mais d'où le saurais-je, si la fortune ne t'a pas donné l'occasion de montrer ta vertu? Tu es descendu dans la carrière olympique ; et personne ne s'y présente que toi, tu gagnes la couronne, mais non pas la victoire. Je ne te félicite pas comme homme courageux, mais comme celui qui, obtenant le consulat ou la préture, doit sa grandeur à sa dignité. J'en puis dire autant à l'homme de bien, si l'adversité ne lui a donné nulle occasion où il pût,
au moins une fois, faire paraître sa force d'âme. Je t'estime malheureux de n'avoir jamais été malheureux ; tu as passé ta vie sans combat. Personne ne saura ce que tu valais, tu ne le sauras pas toimême, car, pour se connaître, on a besoin de s'éprouver. Nul ne sait ce qu'il peut qu^après s'être essayé.
Oui, la Divinité favorise ceux dont elle désire la perfection, toutes les fois qu'elle leur offre l'occasion de faire quelque chose de grand et de courageux ; pour cela, il leur faut des conjonctures difficiles. On apprécie le pilote dans la tempête, le soldat dans la mêlée N'allez donc pas, je vous en
supplie, vous épouvanter de ces aiguillons dont les dieux immortels se servent pour réveiller les courages. Le malheur est une occasion pour la vertu.
Les hommes qu'on peut à bon droit appeler infortunés sont ceux qui s'engourdissent dans l'excès du bonheur, qui sont comme enchaînés par un calme plat sur une mer immobile. Tout ce qui leur arrive est pour eux une nouveauté. Le chagrin est plus amer à ceux qui ne l'ont pas goûté ; le joug est plus pesant à une tête novice. L'idée seule d'une blessure fait pâlir les recrues ; le vétéran voit d'un œil intrépide saigner ses plaies. Il sait que souvent la victoire a suivi le sang. Ainsi donc ceux que la divinité favorise, qu'elle aime, elle les fortifie, les reconnaît, les exerce. Ceux, au contraire, qu'elle semble traiter avec douceur, avec ménagement, elle réserve leur faiblesse pour des maux à venir. Car tu te trompes si tu crois qu'il y ait quelqu'un d'exempté. Cet homme longtemps heureux verra venir son tour. Quiconque parait oublié n'est que retardé.
« Mais pourquoi Dieu envoie-t-il aux plus honnêtes gens des maladies ou d'autres afflictions ? »
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FORGE D AME
Pourquoi, dans les camps, les expéditions périlleuses sont-elles confiées aux plus braves ? Ce sont des hommes d'éhte qu'envoie le chef pour surprendre l'ennemi dans une embûche de nuit, pour reconnaître le pays, pour enlever un poste. Nul d'entre ceux qui partent ne dit : « Le général n'a pas eu confiance en moi » ; mais plutôt : « Il m'a bien jugé. » De même tous ceux qui reçoivent l'ordre de souffrir des maux qui font pleurer les timides et les lâches doivent se dire : « Dieu nous a jugés assez méritants pour éprouver sur nous jusqu'où peut aller la patience de l'homme. »
Faut-il s'étonner que Dieu traite durement les
esprits généreux ? Les enseignements de la vertu ne sont jamais faciles. La fortune nous frappe et nous déchire? Souffrons. Ce n'est pas une persécution, c'est une lutte : plus souvent nous l'aurons
engagée, plus nous serons forts L'âme arrive
par la souffrance à braver la puissance du mal... a Pourquoi cependant Dieu souffre-t-il qu'il arrive malheur aux gens de bien ? » Non, il ne le souffre pas. Il a éloigné d'eux tous les maux, les crimes, les forfaits, les pensées coupables , les desseins ambitieux, les aveugles désirs, et l'avarice qui convoite le bien d'autrui ; il veille sur eux et les protège. Ne faut-il pas aussi exiger de Dieu qu'il garde leur bagage? Ils l'exemptent eux-mêmes de ce soin, en méprisant les choses extérieures. (Id., iv.)
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