CHAPITRE VI
FORCE D AME
Se détacher, sahstenir, se modérer, renoncer,
persévérer^ mourir
Les stoïciens distinguent, dans l'usage des choses, celles qui ne dépendent pas de nous, telles que le corps, les biens, la réputation, les dignités, et celles qui dépendent de nous, parce qu'elles sont notre œuvre, c'est le vouloir, l'opinion, le désir, l'aversion. A l'égard des premières, Sénèque nous recommande « de voir dans toute leur petitesse et leur abjection, ces vanités pour lesquelles nous plaidons, nous courons, nous nous essoufflons, et qui ne valent pas un regard d'une âme haute et généreuse ». Épictète nous exhorte à « nous en détacher, à ne les point tenir pour nôtres, à les abandonner toutes à Dieu et à la fortune, pour nous donner uniquement à ce qui nous appartient en propre, à ce qui échappe à toute contrainte ». Sa parole a toute autorité quand il nous conseille de nous affranchir de tout ce qui ne dépend pas de notre libre
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arbitre, car il supportait gaiement la pauvreté la plus absolue : « Je suis, dit-il, sans patrie, sans maison, sans fortune, sans esclave ; je couche sur la terre; je n'ai ni femme, ni enfant, ni tente de général ; je n'ai que la terre, le ciel et un manteau; et que me manque-t-il ? Ne suis-je pas sans chagrin et sans crainte? Ne suis-je pas indépendant? » Les enseignements et la vie de Marc-Aurèle nous apprennent à conserver notre libre arbitre, quelle que soit la munificence de la fortune. Et nous ne doutons pas qu'au sein de la prospérité il n'ait pratiqué cette maxime de jouir des biens sans attacher un trop grand prix aux choses qui ne sont bonnes que par l'usage que nous savons en faire, de les recevoir avec fierté et de les quitter sans regret.
Quant à moi, je n'ai point de meilleur conseil à te donner que det'élever à de nobles sentiments, et de voir dans toute leur petitesse et leur abjection, ces vanités pour lesquelles nous plaidons, nous courons, nous nous essoufflons, et qui ne valent pas un regard d'une âme haute et généreuse. (Sénèque, De la colère, 3, xxxii.)
Parmi les choses, les unes dépendent de nous, les autres n'en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous, c'est l'opinion, le vouloir, le désir, l'aversion : en un mot tout ce qui est notre œuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, c'est le corps, les biens, la réputation, les dignités : en un mot, tout ce qui n'est pas notre œuvre.
Et les choses qui dépendent de nous sont par nature libres ; nul ne peut les empêcher, rien ne
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peut les entraver ; mais celles qui ne dépendent pas de nous sont impuissantes, esclaves, sujettes à empêchement, étrangères à nous.
Souviens-toi donc que, si tu crois libres ces choses qui de leur nature sont esclaves, et propres à toi celles qui sont étrangères, tu seras entravé, affligé, troublé, tu accuseras dieux et hommes. (Epictète, Manuelj i.)
Prends garde qu'en voyant quelqu'un honoré, ou élevé à une grande .puissance, ou florissant de quelque autre manière, tu ne le juges heureux, emporté par ton imagination. Si en effet l'essence du bien réside dans ce qui dépend de nous, ni Tenvie, ni la jalousie n'auront plus de lieu. Et toi-même tu ne voudras pas être général, ou préfet, ou consul, mais libre ; or, une seule voie y mène : le mépris de ce qui ne dépend pas de nous. (Id., xix.)
Quelqu'un t'a été préféré dans un festin, dans une salutation : on l'a de préférence admis dans un conseil ; si ce sont là des biens, il faut te réjouir qu'ils lui soient échus ; si ce sont des maux, ne t'afflige point de ce qu'ils ne te sont pas échus ; mais souviens-toi que, ne faisant pas ce que font les autres pour obtenir les choses qui ne dépendent pas de nous, tu ne peux prétendre à une part égale. (Id.,