XXV
Ne t'enorgueillis de nul avantage étranger. Si le cheval s' enorgueillissant disait : « Je suis beau », ce serait supportable, mais toi, quand tu dis avec orgueil : « J'ai un beau cheval », sache que c'est des qualités d'un cheval que tu t'enorgueillis. Qu'y a-t-il donc là de bien? L'usage que tu fais de
tes représentations. Aussi, lorsque tu te serviras de ces représentations conformément à la nature, alors seulement sois fier, car tu seras fier d'un bien qui t'est propre. (Id., vi.)
Lorsque quelqu'un dans cette vie est ce qu'il doit être, il ne s'extasie pas devant les choses du dehors. Homme, que souhaites-tu qu'il t'arrive? Pour moi il me suffit que mes désirs et mes aversions soient conformes à la nature ; que, dans mes vouloirs ou dans mes refus, dans mes projets, dans mes efforts, dans mes jugements, je sois ce que je suis né pour être. Pourquoi marches-tu aussi raide que si tu avais avalé une broche ? — Je veux que tous ceux qui se trouvent sur mon chemin m'admirent et me suivent en criant : Quel grand philosophe ! — Eh ! qui sont ces gens dont tu veux te faire admirer ? Ne sont-ce pas ceux dont tu as l'habitude de dire qu'ils sont fous? Et c'est par des fous que tu veux être admiré ! (Id., 21.)
Je suis sans patrie, sans maison, sans fortune, esclave ; je couche sur la terre ; je n'ai ni femme, ni enfant, ni tente de général ; je n'ai que la terre, le ciel et un manteau ; et que me manque-t-il ? Ne suis-je pas sans chagrin et sans crainte? Ne suisje pas indépendant? Qui de vous m'a jamais vu frustré dans mes désirs, ou tombant dans ce que je voulais éviter? Quand ai-je accusé les dieux ou les hommes ? A qui ai-je fait des reproches ? De quel air vais-je au-devant de ces gens qui vous effraient et vous en imposent ? N'est-ce pas comme au-devant d'esclaves. (Epictète, Enireh'ens, m, 22.)
Quand même nous aurions pu leur être utiles en
vivant, n^aurions-nous pas été plus utiles encore à l'humanité en mourant quand il le fallait et comme il le fallait? Aujourd'hui que Socrate n'est plus, le souvenir de ce qull a dit ou fait avant de mourir n'est pas moins utile à l'humanité, et l'est même
davantage. j-. ru
Refuseras-tu de te préparer, comme le dit Platon non seulement à mourir, mais encore à être mis en croix, à être exilé, à être écorché ; en un mot, à rendre tout ce qui n'est pas a toi? lia., IV, i.)
Il n'y a qu'une voie qui mène à ce bonhenr dans le calme (songeons-y le matin, le jour et la nuit) : c'est de nous détacher des choses qui ne dépendent pas de notre libre arbitre ; de ne les point tenir pour nôtres ; de les abandonner toutes à Dieu et a la fortune : d'en remettre la gestion a ceux à qui Jupiter l'a'remise; et, quant à nous, de nous donner uniquement à ce qui nous appartient en propre, à ce qui échappe à toute contrainte; de lire, enhn, en rapportant à ce but tout ce que nous lisons, comme tout ce que nous écrivons ou écoutons. Voilà pourquoi je ne puis pas dire qu'il aime le travail celui dont j'apprends seulement qu'il lit ou qu'il écrit; et quand même on ajouterait qu il le tait toute la nuit, je ne le dirais pas encore, tant que je ne connaîtrais pas son but. Si quelqu'un veille pour la ffloire, je dis qu'il aime la gloire, je dis qu'il aime l'argent, et non point le travail ; s'il veille par amour pour les lettres, je dis qu'il aime les lettres. Mais ayez pour but de tous vos travaux votre propre partie maîtresse, afin de la faire vivre et se condmre conformément à la nature ; alors seulement je dirai que vous aimez le travail. (Id., iv, 4.)
Règle chacune de tes actions et de tes pensées sur cette réflexion : Il est possible que je sorte à l'instant de cette vie. Or, t'en aller d'au milieu des hommes, s'il y a des dieux, n'a rien qui doive t'effrayer, car ils ne te jetteront pas dans le malheur ; si, au contraire, il n'y en a pas, ou s'ils ne prennent nul souci des choses humaines, que m'importe de vivre dans un monde vide de dieux ou vide de providence ? Mais il y a des dieux, et qui prennent souci des choses humaines. Il ont donné à l'homme un pouvoir efficace qui peut le garantir de tomber dans les maux véritables. Il n'est pas de mal imaginable, qu'ils n'y aient pourvu, en donnant à l'homme le pouvoir de n'y point tomber. Mais ce qui ne rend pas l'homme plus malheureux, comment rendrait-il plus malheureuse la vie de l'homme ? Ce n'est point par ignorance, ou, sinon par ignorance, ce n'est point pour n'avoir pu le prévenir ou le corriger, que la nature de l'univers aurait laissé subsister un désordre : non, n'attribuons ni à l'impuissance ni au défaut d'art une si étrange bévue, cette distribution indifférente des biens et des maux et aux hommes de bien et aux méchants, sans nul égard au mérite. Pour la mort et la vie, la gloire et l'infamie, la douleur et le plaisir, la richesse et la pauvreté, toutes ces choses ne sont distribuées indifféremment et aux hommes de bien et aux méchants, que parce qu'il n'y a en elles rien d'honnête ni rien de honteux : ce ne sont donc ni des biens ni des maux véritables. (Marc-Aurèle, n.)
Si nous considérons comme des biens et des maux uniquement les choses qui dépendent de nous, il ne reste plus aucun motif d'accuser Dieu ou de déclarer la guerre à l'homme.
Ce qui n'est pas utile à l'essaim n'est pas non plus utile à l'abeille. (Id.jVi.)
Arrive du dehors ce qui voudra, à ce qui est sujet en moi aux accidents de ce genre ; que ce qui souffre se plaigne s'il lui plaît : pour moi, je ne regarde pas comme un mal ce qui est arrivé, je ne suis pas blessé encore. Il dépend de moi de ne pas prendre cela pour un mal. (Id., vu, 14.)
Ne pense pas aux choses qui te manquent comme si tu allais bientôt les posséder. Dans ce que tu possèdes, choisis ce qu'il y a de meilleur, et souviens-toi, en songeant à ces objets, des efforts que tu ferais pour les acquérir s'ils te manquaient. Mais prends garde aussi de t'habituer, en les fêtant de la sorte, à y attacher un prix si grand, qu'il y eût du trouble en toi, si tu ne les possédais plus. (Id., VII, 27.)
La nature a dirigé vers un but et notre fin, et notre commencement, et notre course dans cette vie, à peu près comme le joueur dirige la balle. Quel bien y a-t-il pour la balle d'être poussée en haut ? Quel mal de descendre, ou d'être tombée ? Quel bien y a-t-il pour une bulle d'eau de se soutenir, ou quel mal de crever? Il en est de même d'une lampe. (Id., viii, 20.)
Recevoir sans fierté, quitter sans regret. (Id. viii, 33.)
FORCE D AME