‹ La morale des stoïciens [microform]Chapitre 38 sur 58 · LXI · texte numérisé non relu

LXI

Croyez-moi, une bonne partie de notre repos et de notre tranquillité consiste à ne point faire de mal. Les méchants mènent une vie pleine de trouble et de confusion ; ils ont autant de peur qu'ils font de mal, et leur esprit n'est jamais en paix. Ils tremblent

après une mauvaise action ; ils demeurent en suspens, leur conscience ne leur permettant point de faire autre chose, et les obligeant de se réfléchir incessamment sur leur crime. Qui s'attend d'être puni l'est déjà, et qui l'a mérité s'y attend toujours. Un méchant homme peut bien être en lieu de sûreté, mais il n'est jamais en assurance, car, quoiqu'on ne le voie pas, il s'imagine qu'on peut le voir ; il est agité dans le sommeil, et si l'on parle d'un crime, il jette aussitôt la vue sur le sien ; il lui semble que sa faute ne saurait jamais trouver d'asile. (Sénèque, Epître^ V.)

Vous demanderez peut-être quel est le fondement delà vertu: c'est de ne point se réjouir pour des choses vaines et légères ; et ce n'en est pas seulement le fondement, c'en est aussi le comble. Car celui-là est monté au plus haut degré qui sait de quoi il doit se réjouir, et qui ne fait point dépendre son bonheur du pouvoir d'autrui. On est dans un état inquiet et incertain quand on est ému par l'espérance de quelque bien, quoique la conquête en soit facile et que le succès n'ait jamais manqué. Apprenez donc, avant toutes choses, de quoi vous devez vous réjouir. Vous croirez peut-être que ]e vais vous retrancher beaucoup de plaisirs par la soustraction que je prétends faire des choses fortuites, et de toutes les espérances dont naissent les plus douces satisfactions de la vie ; au contraire, je prétends vous maintenir dans une satisfaction continuelle; je veux même vous la rendre familière et domestique pour ainsi dire ; ce qui arrivera si vous la portez au-dedans de vous. Les autres joies ne descendent point jusqu'au cœur ; elles s'arrêtent seulement sur le front parce qu'elles sont superfi-

cielles et légères; à moins qu'on ne veuille dire qu'il suffit de rire pour être content. Mais il faut avoir pour cela l'esprit libre, ferme et au-dessus de toutes choses. Enfin, soyez persuadé que la véritable joie a toujours quelque chose de sévère. Quoi ! pensezvous qu'on puisse avec un visage ouvert et un œil riant (comme parlent nos délicats), mépriser la mort, accepter la pauvreté, tenir en bride la volupté et se résoudre à supporter la douleur? Celui qui roule ces pensées dans son esprit a certainement beaucoup de joie, quoiqu'elle ne chatouille guère les sens. Je veux vous mettre en possession de cette joie; elle ne vous manquera jamais quand vous en aurez trouvé une fois la source.

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