LE DETACHEMENT DE LA VIE
Les stoïciens étaient si détachés de la vie qu'elle semble être pour eux un moyen, non une fin. Sénèque nous conseille de ne trop Taimer ni trop la haïr. Mais elle n'est pas en elle-même un bien, pas plus que toutes les autres choses qui ne dépendent pas de notre libre arbitre. Elle n'est un bien que pour ceux qui l'emploient à perfectionner leur âme, et ce sont précisément ceux-là qui sont le plus disposés à la quitter. Vivre, c'est pour eux apprendre à mourir. Les stoïciens croient que la durée de la vie de chacun est réglée dès sa naissance : « Les destins, dit Sénèque, suivent leur propre impulsion; ils n'ajoutent rien, ils ne retranchent rien à leurs promesses : nos vœux, nos regrets n'y font rien.
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Chacun aura tout ce qui lui fut assigné le premier jour ». Mais leur détachement de la vie n'a pas pour cause la soumission passive à la nécessité, c'est l'obéissance volontaire aux lois sages auxquelles toute la nature obéit. Cette confiance a même chez Épictète et Marc-Aurèle un caractère plus individuel : la vie est pour eux un rôle que Dieu peut juger terminé après le troisième acte comme après le cinquième. « Va-t'en donc avec un cœur paisible, dit Marc-Aurèle. Celui qui te congédie est sans colère. » Sénèque blâme le suicide : « Un homme généreux et sage, dit-il, ne doit pas se dérober de la vie, mais en sortir honnêtement; surtout il faut éviter cette envie passionnée de mourir, qui est tombée autrefois dans l'esprit de beaucoup de gens. » La morale pratique des stoïciens sur la vie et la mort me semble être renfermée dans cette parole de Marc-Aurèle : « La vie est courte ; le seul fruit de l'existence terrestre, c'est de maintenir notre âme dans une disposition sainte, de faire des actions utiles à la société. »
Tous, c'est pour cela que nous sommes élevés : quiconque arrive à la vie, est destiné à la mort. Applaudissons-nous donc tous de ce qui nous a été donné, et rendons-le quand on nous le redemandera. Le sort atteint chacun à des heures différentes ; il n'oublie personne. Que l'âme se tienne donc disposée ; qu'elle ne craigne jamais ce qui est inévitable ; qu'elle attende toujours ce qui est incertain. Rappellerai-je ces héros, ces fils de héros, signalés
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par tant de consulats ou de triomphes, tombant sous les coups du sort inexorable ; et ces rois et ces royaumes, ces peuples et ces nations qui subirent leur destin. Tout homme, que dis-je, toute chose marche à son dernier jour ; mais tous n'ont pas même fin ; l'un, c'est au milieu de sa course que la vie l'abandonne ; l'autre, c'est dès le premier pas qu'elle lui échappe ; tandis qu'un autre, accablé de son extrême vieillesse, et désireux d'en finir, obtient à peine son affranchissement. Chacun, sans doute, a son heure, mais tous nous faisons route vers le même terme. Je ne sais s'il y a plus de folie à méconnaître la loi de la mort, que d'impudence à y résister. (Sénèque, Consolation à Polybe^ xxx.)
Loin de toi cette accablante pensée : « Il eût pu vivre plus longtemps ». Sa vie n'a pas été interrompue ; jamais le hasard n'intervient dans le cours de nos années : ce qui fut promis à chacun lui est payé. Les destins suivent leur propre impulsion; ils n'ajoutent rien, ils ne retranchent rien à leurs promesses ; nos vœux, nos regrets n'y font rien. Chacun aura tout ce qui lui fut assigné le premier jour; dès l'instant qu'il a vu pour la première fois la lumière, il est entré dans le chemin du trépas, il s'est avancé d'un pas vers la mort ; et ces mêmes années, dont s'enrichissait sa jeunesse, appauvrissaient sa vie. L'erreur qui nous égare, c'est de penser que nous ne penchons vers la tombe que vieux et cassés, quand tout d'abord l'enfance et la jeunesse et tout âge nous y pousse. Les destins, qui poursuivent leur tâche, nous ôtent le sentiment de jiotre destruction ; et, pour mieux dérober sa marche, la mort se cache sous le nom de la vie. Le pre-
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mier âge devient l'enfance, l'enfance est absorbée par la puberté, la puberté par la jeunesse, la jeunesse par la vieillesse. Chaque progrès, à le bien prendre, est une décadence. (Sénèque, Consolation
à M arc la, xx.)
Celui qui craint la mort ne fera jamais acte d'homme vivant. Mais celui qui sait que cet arrêt lui fut signifié, au moment même qu'il fut conçu, vivra selon les termes de l'arrêt, et puisera ainsi une force d'âme suffisante pour que rien de ce qui arrive ne soit imprévu. Car, en regardant de loin, comme devant arriver, tout ce qui est possible, il amortira tous les malheurs. Pour l'homme préparé, pour l'homme qui s'y attend, le mal n'offre rien de nouveau ; il n'est accablant que pour celui qui vit sans inquiétude dans la perspective du bonheur. (Id., De la tranquillité de l'âme, xi.)
Que désires-tu davantage? de vivre plus longtemps ? veux-tu dire, de sentir, de vouloir, de croître, de dégénérer, de parler, de penser ? Laquelle de ces facultés te semble digne de tes désirs? Si chacune d'elles ne mérite que ton mépris, marche vers le dernier but, qui est d'obéir à la raison et à Dieu. Mais il y a de la contradiction à leur adresser ce culte, et à t'irriter de la privation des objets que te ravit la mort. (Marc-Aurèle, xii, 31.)
Combien est petite cette partie du temps immense, infini, qui est accordée à chacun de nous! elle s'évanouit bientôt dans l'éternité. Combien est petite notre part de l'universelle matière ! combien est petite notre part de l'âme universelle ! Qu'est-ce
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que cette petite motte, cette portion de la terre entière, où tu rampes? Voilà les pensées qu'il te faut méditer, afin de te mettre dans l'esprit qu'il n'y a rien de grand que de faire ce qu'exige ta nature et de souffrir ce que t'apporte la nature commune. (Id., XII, 32.)
O homme ! tu as été citoyen dans la grande cité. Que t'importe de l'avoir été pendant cinq ou pendant trois années ? Ce qui est conforme aux lois n'est inique pour personne. Qu'y a-t-il donc de si fâcheux à être renvoyé de la cité, non par un tyran, non par un juge inique, mais par la nature même, qui t'y avait fait entrer? C'est comme quand un comédien est congédié du théâtre par le même préteur qui l'y avait engagé. —Mais je n'ai pas joué les cinq actes ; je n'en ai joué que trois. —Tu dis bien: mais c'est que, dans la vie, trois actes suffisent pour faire la pièce entière. L'être qui détermine la fin, c'est celui qui a constitué autrefois l'ensemble des parties, et qui, aujourd'hui, est cause de la dissolution. Ni l'une ni l'autre chose ne vient de toi. Va-t'en donc avec un cœur paisible. Celui qui te congédie est sans colère. (Marc-Aurèle, xii, 36.)
Il nous faut prendre garde de ne pas trop aimer, ni aussi de ne pas trop haïr la vie ; et quand la raison nous oblige de la quitter, il ne le faut pas faire légèrement et avec précipitation. Un homme généreux et sage ne doit pas se dérober de la vie, mais en sortir honnêtement : surtout il faut éviter cette envie passionnée de mourir, qui est tombée autrefois dans l'esprit de beaucoup de gens ; car il est certain que l'âme se porte quelquefois aveuglément
au désir de la mort, ainsi qu'à d'autres objets, et que cela est arrivé tantôt à d'honnêtes gens et tantôt à des lâches. Ceux-là méprisaient la vie, ceux-ci en étaient incommodés ; il y en a plusieurs aussi qui, lassés de faire et de voir toujours les mêmes choses, prennent du dégoût de la vie, sans toutefois en avoir de l'aversion. (Sénèque, Epîtrej xxiv.)
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