PREFACE VII
pour triompher, et qu'à moins de trouver son aide hors de lui, au-dessus de lui, il ne peut remporter la victoire. Il ne nous semble pas qu'il soit bon d'insister sur la déchéance au moment où l'âme naît à la vie morale : le jeune enfant ne la saurait comprendre avant que d'avoir quelque expérience de la lutte. En lui répétant toujours que l'homme est faible et incapable de faire le bien, on risquerait de l'habituer à une phraséologie vaine, ou bien d'étouffer en lui le désir d'user de ses forces. Toute la puissance et la dignité de l'homme sont dans son libre arbitre : il importe donc d'exercer sa volonté ; et, pour le faire agir, il faut lui persuader que vouloir c'est pouvoir. Ce qu'il faut redouter le plus dans l'éducation, ce n'est pas la confiance dans la force de la volonté, c'est plutôt l'inertie d'une âme faible ou pusillanime. La noble fierté que donne le sentiment de la force ne tarde pas à se modérer dans ce qu'elle a d'excessif, à mesure que l'homme apprend par l'expérience qu'il n'est pas invincible par sa propre force. Mais il est difficile de porter remède à une volonté paralysée qui laisse croître sans résistance les instincts de la nature inférieure, et se contente de gémir sur son infirmité en attendant toujours le miracle qui doit la délivrer. On se plaint de l'effacement des caractères ; on cherche des esprits originaux et des âmes vigoureuses ; et quand, du sein de la foule des natures
moyennes qu'une éducation uniforme a façonnées,
surgit une nature puissante qui a le courage d'être elle-même, grâce aux principes inflexibles qu'elle
s'est donnés, les uns la traitent d'antique, les autres de chimérique, s'ils ne la soupçonnent pas d'être frappée de démence ou pour le moins possédée de la manie de se singulariser. Il faudrait une inondation de stoïcisme pour submerger la vie artificielle, que les hommes se sont faite, et répandre une vie plus conforme à leur véritable nature. C'étaient de vrais hommes, ceux qui avaient une si ferme conviction de l'excellence de leur âme, qu'ils estimaient pour rien tout ce qui ne contribue pas à la perfectionner. Ils étaient conséquents avec leurs principes spiritualistes ; ils y subordonnaient la vie matérielle et réduisaient leurs besoins au strict nécessaire. Ils savaient supporter le travail, non pour se procurer plus de jouissances, mais pour discipliner leur âme. Ils se résignaient à la souffrance, et enduraient la lutte pour purifier leur nature divine. Ils n'étaient pas avides d'honneurs, de distinctions extérieures, mais ils aspiraient à la vraie grandeur que donne la vertu. Ils ne suivaient pas la multitude et ne briguaient pas ses suffrages ; mais ils avaient soif de l'approbation de leur conscience. Ils ne s'isolaient, ni dans un égoïsme brutal, ni dans une vertu farouche et hautaine, mais ils s'efforçaient d'être des membres vivants et actifs de