CHAPITRE PREMIER
LA FRATERNITÉ HUMAINE
L'homme, selon les stoïciens, est fait pour vivre en société. C'est à la société qu'il doit sa force et sa sécurité. Chacun est membre de ce grand corps dont le salut dépend de l'amour et de l'appui mutuel de toutes ses parties. Les devoirs de l'homme envers ses semblables sont d'abord envisagés par Sénèque au point de vue de leur utilité même. L'homme, faible et nu, reçoit tout de la société : « D'où vient notre sûreté, dit-il, si ce n'est de la réciprocité des services ? La seule garantie de notre vie, son seul rempart contre les attaques subites,
c'est ce commerce de bienfaits De même que
tous les membres doivent s'accorder entre eux, parce que tous sont intéressés à la conservation de
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chacun, ainsi les hommes doivent s'épargner l'un l'autre, parce qu'ils sont nés pour vivre en commun. » Cependant Sénèque s'élève aussi à des considérations plus hautes : « La nature nous a rendus tous parents en nous engendrant d'une même matière et pour une même fin. Elle nous a inspiré un amour mutuel et nous a tous rendus sociables. C'est elle quia établi la justice et l'équité ; selon nos constitutions, c'est un plus grand mal de faire une injure que d'en recevoir, c'est par son ordre que les mains doivent être toujours prêtes à donner secours. Ayons ce vers dans la bouche et dans le cœur :
Je suis homme et ne tiens rien d'humain hors de moi. »
Ainsi les devoirs de justice découlent de l'origine commune de tous les hommes, de leur fraternité. Épictète insiste aussi sur cette parenté que Marc- Aurèle appelle « une parenté sainte qui unit chaque homme avec tout le genre humain, parenté non de sang et de naissance, mais participation à la même intelligence. » Tous font consister les vertus sociales, non dans des actes d'équité et de bonté, mais dans l'amour qui les inspire. Le principe n'en est donc plus l'intérêt, la nécessité de se soutenir mutuellement par un échange de bons services ; mais les hommes étant tous enfants de Dieu, ils doivent s'entr'aimer et ne pas se lasser de faire du bien. Saint Paul ne tient pas un autre langage. Sénèque juge inutile d'énumérer ce que l'homme doit faire et ce qu'il doit éviter, il croit tout dire en
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nous rappelant que nous sommes tous « membres d'un même corps ». Cette parole, en effet, renferme tous les préceptes que doivent observer les hommes entre eux. Les définir, ce serait les limiter : or la justice et l'amour n'ont point de limites : « Les mains doivent toujours être prêtes. » Et pour que les mains s'ouvrent et ne se lassent point, il faut que le cœur s'ouvre. Ce n'est pas au nom de l'amour de Dieu pour les hommes que les stoïciens leur enjoignent de s'aimer mutuellement, c'est au nom de « l'union, de l'harmonie de toute la nature ». Se séparer du tout par l'injustice, la haine et l'aversion, « c'est se jeter en dehors de l'union que comportait notre nature», c'est, en d'autres mots, se séparer de Dieu même qui est harmonie, c'est-àdire amour.
Rien ne dissout et ne détruit l'accord du genre humain , comme l'ingratitude . D' où vient votre sûreté, si ce n'est de la réciprocité des services ? La seule garantie de notre vie, son seul rempart contre les attaques subites, c'est ce commerce de bienfaits. Suppose-nous isolés ; que sommes-nous ? La proie des animaux, la victime la plus faible, le sang le plus facile à couler. Les autres animaux ont assez de leur force pour se défendre ; ceux qui naissent pour errer, pour mener une vie solitaire, sont armés. L'homme n'est entouré que de sa faiblesse : ni ongles tranchants, ni dents puissantes ne le font redouter : nu et infirme, c'est la société qui le protège. Dieu lui a donné deux puissances qui d'un être précaire en ont fait le plus fort, la
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raison et la société ; et celui qui, pris à part, serait inférieur à tous, est le maître du monde. C'est la société qui lui a donné la propriété de tous les animaux : né sur la terre, c'est la société qui a étendu son empire sur un climat étranger, et a voulu qu'il dominât même la mer. C'est elle qui repousse les assauts des maladies, prépare des appuis pour la vieillesse, apporte des consolations contre la douleur; c'est elle qui nous rend courageux et nous permet d'invoquer son patronage contre la fortune. Détruis la société, et tu romps l'unité du genre humain, sur laquelle repose la vie. Or tu la détruiras, si tu soutiens que l'ingratitude ne doit pas être évitée pour elle-même, mais par la crainte de quelque chose d'extérieur. (Sénèque, Des bienfaits^ 4j XVIII.)
De même que tous les membres doivent s'accorder entre eux, parce que tous sont intéressés à la conservation de chacun, ainsi les hommes doivent s'épargner l'un l'autre, parce qu'ils sont nés pour vivre en commun. Or, il n'y a de salut pour la société que dans l'amour et l'appui mutuel de chacune de ses parties. (Id., De la colère^ 2, xxxi.)
C'est peu de chose de ne point nuire à celui que nous devrions aider. Oh ! la belle louange à un homme d'être doux envers un autre homme ! Lui enseignerons-nous à tendre la main à celui qui fait naufrage ; à montrer le chemin à celui qui est égaré, et à partager son pain avec un homme qui meurt de faim ? Pourquoi m'amuserais-je à déduire tout ce qu'il faut faire ou éviter, puisqu'en peu de mots je puis enseigner tous les devoirs de l'homme en cette forme. Ce monde, que tu vois qui enferme les choses divines et les choses humaines, n'est
au''^n Nous sommes les membres de ce grand corps La nature nous a rendus tous parents en nous engendrant d'une même matière et pour une même fin. Elle nous a inspiré un amour mutuel et nous a tous rendus serviables. C'est elle qui a établi la justice et l'équité ; selon ses constitutions, c'est un plus grand mal de faire une injure que d'en recevoir ; c'est par son ordre que les mams doivent être toujours prêtes à donner secours. Ayons ce vers dans la bouche et dans le cœur :
Je suis homme et ne tiens rien d'humain hors de moi.
Nous sommes nés pour vivre en commun ; notre société est une voûte de pierres liées ensemble qui tomberaient si Tune ne soutenait 1 autre, (la., Epître, xcv.)
Si jamais tu as vu une main, un pied, une tête coupés, gisant séparés du reste du corps, c est la l'image de ce que fait, autant qu'il est en lui, celui qui n'accepte pas les événements, qui se retranche du grand tout, ou qui fait quelque action nuisible a la société. Tu t'es jeté en dehors de cette union que comportait ta nature : ta nature t'avait fait partie, tu t'es retranché toi-même du tout. Mais ici il y a cela d'admirable, qu'il t'est permis de rentrer dans cette union, ce que Dieu n'a point accordé à d autres parties, à savoir : de revenir à leur place après avoir été séparées et retranchées. Mais considère quelle bonté il a fallu pour accorder à l'homme cette prérogative. Dieu lui a donné ou de ne jamais se laisser arracher de son tout, ou, quand il en a été arraché, de s'y rejoindre, d'y adhérer, d'y reprendre sa place. (Marc-Aurèle, viii, 34.)
Une branche détachée du rameau auquel elle tenait est nécessairement détachée de l'arbre tout entier : ainsi l'homme séparé d'un homme est retranché du corps de la société. C'est un étranger qui coupe la branche; mais c'est l'homme lui-même qui se sépare de son prochain par la haine, l'aversion, ignorant qu'il vient en même temps de se retrancher de la cité tout entière. (Id., xi, 8.)
Tu as oubhé quelle parenté sainte unit chaque homme avec tout le genre humain, parenté non de sang et de naissance, mais participation à la même intelligence (Id., xii, 26.)