CHAPITRE II
LA JUSTICE
La justice, pour les stoïciens, n'est pas cette vertu négative qui consiste à ne pas faire de tort à autrui : ils lui donnent le sens le plus large, pour eux c'est presque la perfection,la manifestation extérieure de la vertu dont l'âme est imprégnée et, telle qu'ils l'ont conçue, elle me semble inséparable de l'amour. Ce ne sont pas les stoïciens qui ont imaginé la distinction subtile entre les devoirs stricts et les devoirs larges, les stoïciens ne sont pas des esprits à catégories et à classes, tout chez eux est absolu. Pour eux on est juste, ou on ne l'est pas. On est juste, non pas en se conformant à la loi sociale dans tous les actes extérieurs, mais en rendant sa volonté juste; et pour qu'elle soit telle, il faut que l'habitude de l'âme soit parfaite. Sénèque appelle la justice « une chose excellente et divine qui ne regarde que l'utilité d' autrui, et ne désire autre chose que de servir à tout le monde... Surtout que chacun se persuade et dise en soi-même : Il faut que je sois juste sans en espérer aucune récompense. Je veux qu'on dise encore : Je suis obligé de cultiver cette belle vertu sans aucune considération de mes
intérêts particuliers. Car, en faisant une action de justice, on ne doit prétendre autre chose que d'être juste ». C'est donc toujours à l'intention, au sentiment qui sert de mobile que remonte Sénèque dans l'appréciation des actes. La véritable justice exclut toute pensée d'intérêt personnel, ainsi que d'ambition et de vanité. Sénèque dit qu'elle agit « pour se plaire à elle-même ». Je crois que cette parole signifie que l'homme juste n'a d'autre préoccupation que celle de satisfaire le sentiment du juste qui est en lui et qui est infini. Il me semble que Sénèque s'élève aussi haut que possible dans sa conception de la justice, puisqu'il comprend même la joie d'être persécuté pour la justice: « Je vous assure, dit-il, que souvent il faut être juste aux dépens de sa réputation. Alors, si vous le savez bien prendre, le mauvais bruit qui procédera d'une bonne action vous donnera un plaisir saint. » L'idée du juste est donc tellement au-dessus de toutes les considérations extérieures qu'elle semble souvent les contredire toutes ; et il faut que dans la pratique l'homme soit inflexible pour agir selon qu'il est persuadé en sa conscience, malgré l'opposition des hommes. Marc- Aurèlene considère comme juste que « l'action qui a pour but le bien de la société ».Pour lui la justice est la source des autres vertus, « car, dit-il, nous ne saurions observer la justice, si nous nous prenions de passion pour les choses indifférentes, ou si nous nous laissions aller à l'erreur, aux préjugés, à l'inconstance ». Celui qui pèche fait tort à sa propre
LA JUSTICE 301
âme: aussi Marc-Aurèle le trouve-t-il plus digne de pitié que la victime de son injustice.
De même que Sénèque, il montre que ce n'est pas seulement dans l'action qu'on peut êtreinjuste,mais encore dans le sentiment, la pensée et le jugement. Se défier d'autrui, le soupçonner sans cause, mal interpréter certains actes plus ou moins indifférents, c'est être injuste. Et combien elles sont nombreuses ces injustices de pensée qui ont leur source dans l'égoïsme et l'orgueil ! Le moi si exigeant et si susceptible, voit des fautes dans tout ce qui semble léser ses prétentions exorbitantes : « Voyons plus simplement les choses,nous dit Sénèque,et jugeonsles avec bienveillance... Ne croyons que ce qui nous frappe les yeux, ce qui sera évident, et, toutes les fois que nous reconnaîtrons nos soupçons mal fondés, gourmandons notre crédulité. » Mais l'âme équitable des stoïciens se montre surtout dans l'indulgence de leurs jugements sur autrui. Sénèque, reconnaissant ce qu'il y a d'injuste à se servir d'un poids et d'une mesure unique à l'égard de tant de dispositions et d'esprits divers, nous exhorte à examiner le caractère et l'intention de ceux que nous voyons agir autour de nous. 11 tient comptedes différences d'âge, de culture, de sexe, de condition, etc., etc. Il prouve que la plupart de nos jugements injustes ont pour cause les empiétements du moi. « C'est l'effet d'un trop grand amour-propre ; nous nous persuadons que, même pour nos
ennemis, nous devons être inviolables. Cha-
cun a dans son cœur des prétentions de roi, et veut se donner tout pouvoir sur les autres, sans en accorder aucun sur soi. » Il condamne sévèrement ceux qui scrutent avec malveillance la conduite des autres hommes, qui détournent leur pensée d'eux-mêmes et se montrent impitoyables et durs pour les moindres travers, et souvent même pour les choses indifférentes : « Chez les autres, leur dit-il, vous voyez une petite rougeur, et vous êtes vous-même tout couvert d'ulcères. » Cette parole n'exprime-t-elle pas très énergiquement la même idée que celle de la paille et de la poutre ? Nous la trouvons dans Épictète avec tout autant de force : a Avant de connaître le motif de sa décision, ditil, d'où sais-tu s'il fait mal ?... Ne vantez et ne critiquez personne pour ce qui nous est commun avec tout le monde : ne le faites que pour ses opinions et ses intentions, car elles seules nous appartiennent en propre, et elles seules font que nos actions sont honorables ou honteuses... Si tu extirpes ou diminues en toi la malignité, le penchant à la médisance, la précipitation... quelle belle occasion de sacrifice il y a là ! » Marc-Aurèle, pour être équitable dans ses jugements, cherche à se mettre à la place de ceux qu'il juge, à examiner leurs principes et leurs opinions. Aussi arrive-t-il à comprendre leur façon d'agir. Mais il s'attache surtout à découvrir leurs bonnes qualités « l'activité de celui-ci, la modestie de celui-là, la libéralité de cet autre, et ainsi du reste ; car il n'y a rien, dit-il,
LA JUSTICE
qui fasse plaisir comme l'image des vertus qui éclatent dans les mœurs de ceux qui vivent avec nous et qui sautent en foule à nos yeux. Aie donc toujours leurs vertus présentes ».
La loi est la reine de toutes les choses divines et humaines ; il faut qu'elle soit l'arbitre du bien et du mal, la règle du juste et de l'injuste, la souveraine et la maîtresse des animaux sensibles par nature, il faut qu'elle commande ce qui doit être fait, et qu elle défende le contraire. (Chrysippe.)
La vertu est obligée à la connaissance d'ellemême, et de toute autre chose. 11 faut l'apprendre premièrement, pour apprendre ensuite quelle volonté nous devons avoir. Car l'action ne sera pas juste si la volonté ne l'est pas aussi, puisque c'est elle qui produit l'action, et cette volonté ne sera pas juste, si l'habitude de l'âme, d'où elle procède, n'est pas juste ; enfin, l'habitude de l'âme ne sera point parfaite, si elle ne connaît bien toutes les règles de la vie, si elle ne juge sainement de toutes choses, et si elle ne les réduit à leur juste valeur.
Pour vouloir toujours une même chose, il faut vouloir ce qui est véritable. (Sénèque, Epître^ xcv.)
Qu'ils m'apprennent combien la justice est une chose excellente et divine, qui ne regarde que l'utilité d'autrui, et ne désire autre chose que de servir à tout le monde ; qu'elle ne fait rien par ambition, ni par vanité, mais pour se plaire à elle-même. Surtout que chacun se persuade et dise en soimême : Il faut que je sois juste sans en espérer aucune récompense. Je veux qu'on dise encore : Je
LA JUSTICE
suis obligé de cultiver cette belle vertu sans aucune considération de mes intérêts particuliers. Car, en faisant une action de justice, on ne doit prétendre autre chose que d'être juste. Souvenez-vous de ce que je vous disais un peu auparavant. Il ne sert de rien que beaucoup de personnes sachent que vous êtes juste. Qui fait publier sa vertu ne travaille pas pour la vertu, m'ais pour la gloire. Vous ne voulez être juste que pour en recevoir de l'honneur, cependant je vous assure que souvent il faut être juste aux dépens de sa réputation. Alors, si vous le savez bien prendre, le mauvais bruit qui procédera d'une bonne action vous donnera un plaisir secret. (Sénèque, Epître, Gxiii.)
Celui qui pèche, pèche contre lui-même. L'injustice commise retombe sur son auteur, puisqu'il se rend méchant lui-même. (Marc-Aurèle, ix, 4.)
Souvent on commet l'injustice sans rien faire, ce n'est pas l'action seule qui est injuste. (Id., 5.)
Tranquillité d'âme dans les choses qui proviennent de la cause extérieure ; justice dans les actions dont tu es toi-même la cause : je veux dire que tout désir, toute action ne doit avoir d'autre but que le bien de la société ; car c'est là ce qui est conforme à ta nature. (Marc-Aurèle, ix, 31.)
La justice est la source des autres vertus, car nous ne saurions observer la justice, si nous nous prenions de passion pour les choses indifférentes, ou si nous nous laissions aller à l'erreur, aux préjugés, à l'inconstance. (Id., xi, 10.)
Il faut bannir de l'âme tout soupçon, toute conlecture, source d'injustes colères. Un tel m'a salué peu poliment, tel autre m'a embrassé avec froideur ;. celui-ci a interrompu brusquement une phrase commencée ; celui-là ne m'a pas invité à un repas ; le visage de cet autre m'a semblé peu gracieux. Jamais les prétextes ne manqueront aux soupçons : voyons plus simplement les choses, et jugeons-les avec bienveillance. Ne croyons que ce qui nous frappe les yeux, ce qui sera évident ; et toutes les fois que nous reconnaîtrons nos soupçons mal fondés, gourmandons notre crédulité. Cette sérénité nous donnera l'habitude de ne pas croire facilement. (Sénèque, De la colère, 2, xxiv.)
Il y a certaines choses dont nous sommes témoins. Dans ce cas, examinons le caractère et l'intention de ceux qui les font. C'est un enfant ? on pardonne à son âge ; il ne sait s'il fait mal. C'est un père? qu il nous a fait assez de bien pour avoir acquis le droit d'une offense, ou c'est peut-être encore un service de plus que nous prenons pour une injure^ C'est une femme ? elle se trompe. C'est par ordre ^ qui pourrait, sans injustice, s'irriter contre la nécessité. C'est par représailles ? Ce n'est pas être offensé que de souffrir ce que tu as fait souffrir le premier. C'est un juge? Respecte plus sa décision que la tienne. C'est un roi? S'il te frappe, coupable, cède à la justice ; si, innocent, cède à la fortune. C'est un animal sans raison, ou un être semblable f Tu t'assimiles à lui en t'irritant. C'est une maladie, une calamité ? Elle passera plus vite si tu la supportes. C'est un dieu ? Tu perds ta peine à t irriter contre lui, autant qu'à invoquer sa colère contre un
autre. C'est un homme de bien qui t'a fait iiijure f
Ken crois rien. C'est un méchant ? N'en sois pas étonné, un autre le punira pour ce qu'il t'a fait ; et déjà il s'est puni lui-même par la faute qu'il a faite. Deux circonstances excitent la colère : d'abord, lorsqu'il nous semble avoir été outragé ; ensuite,' lorsqu'il nous semble l'avoir été injustement. Les hommes considèrent comme injustes certaines choses qu'ils ne méritent pas de souffrir ou d'autres auxquelles ils ne s'attendaient pas. Nous jugeons inique ce qui est imprévu ; aussi, ce qui révolte le plus, c'est ce qui arrive contre l'attente et l'espérance. Ce n'est pas une autre raison qui fait que les moindres choses nous offensent dans notre intérieur; et que, chez un ami, nous appelons la négligence une injure.
a Pourquoi donc, dit-on, sommes-nous si sensibles aux outrages d'un ennemi ? » C'est qu'ils viennent contre notre attente, ou qu'ils la dépassent. C'est l'effet d'un trop grand amour-propre ; nous nous persuadons que, même pour nos ennemis, nous devons être inviolables. Chacun a dans son cœur des prétentions de roi, et veut se donner tout pouvoir sur les autres, sans en accorder aucun sur soi. C'est donc ou l'ignorance des choses ou la présomption qui nous rend irritables. L'ignorance ; car estil étonnant que les méchants fassent le mal ? Qu'v a-t-il d'étrange qu'un ennemi nuise, qu'un ami offense, qu'un fils s'oublie, qu'un esclave se néglige ? Fabius trouvait que c'était la plus pitoyable excuse pour un général que de dire: « Je n'y ai pas pensé. » Moi je trouve qu'elle est aussi pitovable pour tout homme. Pense atout, prévois tout: même dans les meilleurs caractères il existe des aspérités. La nature humaine produit des amis insidieux ; elle en produit d'ingrats, elle en produit de cupides, elle en produit d'impies. Dans tes iuge-
LÂ JUSTICE
ments sur les mœurs d'un seul, pense aux mœurs publiques : quand tu te félicites le plus, tu dois le plus craindre ; quand tout te semble calme, les orages ne manquent pas, mais ils sommeillent. (Id., 2, XXX.)
Avez-vous bien le loisir de fouiller les misères d' autrui et de prononcer un jugement sur quelqu'un ? Pourquoi ce philosophe est-il logé au large ? Pourquoi celui-ci soupe-t-il fastueusement ? Chez les autres vous remarquez une petite rougeur, et vous êtes vous-mêmes tout couverts d'ulcères. C'est comme si l'on voyait plaisanter sur les taches et les verrues des plus beaux corps, celui que dévore une lèpre hideuse. Reprochez à Platon d'avoir demandé de l'argent, à Aristote d'en avoir reçu, à Démocrite d'en avoir fait peu de cas, à Epicure d'en avoir dissipé ; à moi-même reprochez sans cesse Alcibiade et Phèdre. Oh î vous serez trop heureux dans votre apprentissage, quand, pour la première fois, il vous sera donné d'imiter nos vices ! Que n'envisagez-vous plutôt vos propres maux, qui, de toutes parts, vous poignardent ? Les uns vous assiègent du dehors, les autres consument vos entrailles. Non, les choses humaines n'en sont pas à ce point, bien encore que vous connaissiez, par votre situation, qu'il vous reste tant de loisir, et que, pour accuser des gens meilleurs que vous, vous ayez le temps de remuer votre langue. (Id., De la vie heureuse, xxvii.)
Quelqu'un se baigne de bonne heure. Ne dis pas : « Il fait mal ; » mais dis : « C'est de bonne heure. » Quelqu'un boit beaucoup de vin. Ne dis pas : « Il fait mal ; » mais dis : « C'est beaucoup. » Car avant
'♦S". ■■TTT-irr'
LA JUSTICE
de connaître le motif de sa décision, d'où sais-tu s'il fait mal. Ainsi il ne t'arrivera pas de voir et de comprendre une chose et de prononcer sur une autre. (Epictète, Manuel, xiv.)
Ne vantez et ne critiquez personne pour ce qui nous est commun avec tout le monde ; ne le faites que pour ses opinions et ses intentions ; car elles seules nous appartiennent en propre, et elles seules font que nos actions sont honorables ou honteuses. Et si tu extirpes ou diminues en toi la malignité, le penchant à la médisance, la précipitation, l'habitude des propos obscènes, la légèreté, la nonchalance ; si tu n'es plus troublé par ce qui te troublait auparavant, ou situ l'es moins, alors tu pourras chaque jour célébrer une fête, aujourd'hui pour avoir bien agi dans tel cas, demain dans tel autre. Quelle belle occasion de sacrifice il y a là, bien plus belle que le combat ou la préture ! Car ce sont là des choses qui te viennent de toi seul et des Dieux, tandis que ces dernières tu dois te rappeler qui les donne, à qui on les donne, et en vue de quoi.
Si tu es nourri de ces réflexions, que t'importera en quel lieu tu seras heureux, en quel lieu tu seras agréable à Dieu ! Ce qu'on reçoit des Dieux n'est-il pas le même partout ? N'ont-ils pas partout de même les yeux sur ce qui se fait ? (Epictète, Entretiens, iv, 4.)
Quand tu voudras te donner du plaisir, rappelle à ton esprit les qualités de ceux qui vivent avec toi, l'activité de celui-ci, la modestie de celui-là, la libéralité de cet autre, et ainsi du reste ; car il n'y arien qui fasse plaisir comme l'image des vertus qui écla-
tent dans les mœurs de ceux qui vivent avec nous et qui sautent en foule à nos yeux. Aie donc toujours leurs vertus présentes. (Marc-Aurèle, vi, 48.)
Rencontres-tu quelqu'un, aussitôt dis-toi a toimême : Quels sont les principes de cet homme sur les vrais biens et sur les maux. Car, s'il a de certaines opinions sur le plaisir et la douleur, et sur ce aui les cause l'un et l'autre, sur la gloire, 1 ignominie, la mort, la vie, il n'y a rien d'étonnant m d'étrange pour moi à ce qu'il fasse ce qu il fait ainsi, et je me souviendrai qu'il y a nécessité à ce qu il agisse ainsi. (Id., viii, 14.)
iï