CHAPITRE III
LA CHARITÉ PASSIVE
L'indulgence, le support, la patience
la douceur
Les stoïciens pratiquent l'indulgence par justice autant que par charité. Ils jugent que l'homme n'a pas le droit de condamner ceux qui pèchent, ni de se venger des offenses qu'il reçoit d'autrui, puisque lui-même fait les mêmes choses. Le mal que nous voyons faire doit ramener notre pensée sur nousmêmes, et nous rappeler les fautes que nous avons commises : « Il n'est point d'un homme sage, dit Sénèque, de haïr ceux qui s'égarent, autrement ce serait se haïr soi-même. Qu'il se rappelle combien de nos actes ont besoin d'indulgence... Un juge équitable ne porte pas dans sa propre cause une autre sentence que dans une cause étrangère. Non, il ne se trouve personne qui se puisse entièrement absoudre ; et tout homme qui se dit innocent invoque le témoignage des autres et non sa conscience... Méchants, nous vivons parmi des méchants. Une seule chose peut nous rendre le calme : c'est un traité d'indulgence mutuelle* » Il est impossible de mieux faire comprendre que le droit
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de chaque homme est d'être supporté et de supporter les autres. Mais les stoïciens ne se bornent pas à montrer que la justice et l'équité exigent l'indulgence et le pardon ; ils nous les recommandent encore au nom de l'amour qui doit unir les hommes entre eux. Sans prononcer le nom de la charité « qui excuse tout et qui supporte tout, « ils nous font sentir que toutes leurs paroles en sont pénétrées. Ceux qui pèchent sont à leurs yeux d'autant plus dignes de pitié: ils les considèrent comme des ignorants qu'il faut tâcher d'éclairer; des égarés qu'il faut ramener à force de douceur et de patience ; des malades qu'il faut plaindre, aimer, soutenir et guérir. « Pourquoi, dit Sénèque, supportes-tu les transports d'un malade, les propos d'un frénétique, les coups d'un enfant ? C'est qu'ils te paraissent ne savoir ce qu'ils font. Qu'importe quelle maladie fait déraisonner ? La déraison est une excuse égale pour tous. » Et à ceux qui s'irritent, il reproche leur colère et leur rappelle la loi d'amour : « Allons, malheureux, quand donc aimeras-tu ? Oh ! quel bon temps tu perds à de mauvaises choses ! » Et quelle touchante humilité provoque chez Épictète le mal qu'on dit de lui ! « Si tu te rappelles qu'un tel a mal parlé de toi, ne te justifie point de ce qu'on a dit, réponds seulement : Il ignorait sans doute les autres défauts qui sont en moi ; car il n'eût point parlé seulement de ceux-là. » Lui aussi excuse celui qui lui fait du tort : « Souviens-toi, dit-il, qu'il le fait en croyant faire ce qui est pour lui con-
venable. » Montre-leur qu'ils se trompent, et tu verras comment ils cesseront de faire mal. Et Marc-Aurèle, dans la haute condition où la fortune l'a placé, loin de perdre le sentiment de l'humanité, sait entrer dans la pensée de tous, et ne s'irrite point contre ceux qui méconnaissent ses intentions. « Si les matelots, dit-il, injuriaient le pilote, et les malades leur médecin, serait-ce à autre intention que de leur faire chercher un moyen de sauver, celui-ci ses passagers, celui-là ses malades. » Les stoïciens sont convaincus que c'est faute de comprendre la vérité que les hommes se laissent entrainer au mal. Aussi nous exhortent-ils tous à instruire ceux qui se trompent, à corriger avec bonté ceux qui négligent leurs véritables intérêts. Avec quelle douceur ils parlent de ceux qui s'égarent! Avec quelle charité sincère, aussi, nous rappellentils nos devoirs fraternels à l'égard des faibles, des ignorants et des méchants ! « Montre donc à cet homme, dit Épictète, où est la vérité, et tu verras comme il ira. » Et en parlant de l'homme de bien, il dit : « Il sera patient avec ceux qui ne lui ressemblent pas ; il sera doux pour eux, bon, indulgent, comme avec des ignorants, qui s'égarent dans les questions les plus importantes. Il ne sera sévère pour personne, parce qu'il sera pénétré de cette parole de Platon : « C'est toujours malgré elle qu'une âme est sevrée de la vérité. » Marc-Aurèle s'élève encore plus haut, il veut que nous aimions même ceux qui nous offensent.
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Mais ce n'est pas seulement au nom des senti-' ments fraternels que les stoïciens demandent l'indulgence pour tous les hommes, c'est aussi au nom de Dieu, qui pardonne afin que nous pardonnions : « Les dieux, qui sont immortels, dit Marc-Aurèle, se résignent sans colère à supporter toujours pendant des siècles innombrables, un si grand nombre d'hommes, et si méchants ; bien mieux, ils prennent d'eux toutes sortes de soins. Mais toi, toi qui vas bientôt cesser de vivre, tu te fatigues, et cela quand tu es un de ces méchants. »
C'est encore au nom du respect de nous-mêmes que les stoïciens nous exhortent à ne pas nous irriter contre ceux qui font le mal, à leur pardonner et à leur faire du bien. « Il n'est pas beau, dit Sénèque, de compenser l'injure par l'injure... La vengeance est un mot qui n'a rien d'humain... Celui qui renvoie l'offense ne pèche qu'avec un peu plus d'excuse... Cet homme s'emporte : Toi, au contraire, provoque-le par tes bienfaits. » Et Marc-Aurèle nous dit que la meilleure manière de se venger, c'est de ne se pas rendre semblable aux méchants : « Un autre se conduit mal, que m'importe ? c'est son affaire. Ses affections lui sont propres, ses actions lui sont propres aussi. Moi, ce que j'ai maintenant, c'est ce que veut que j'aie la commune nature ; et ce que je fais, c'est ce que ma nature veut que je fasse. » Il appartenait au plus doux d'entre les hommes d'exalter la puissance invincible de la bienveillance et de
la douceur et de nous faire sentir que ces vertus, si dignes de notre nature, loin d'être des marques de faiblesse, sont la vraie force, celle qui se possède, qui triomphe de tous les mauvais instincts et soumet l'âme à la loi d'amour. « Il n'est point digne d'un homme de s'emporter, dit-il ; la douceur et la bonté, en même temps qu'elles sont plus conformes à sa nature, ont aussi quelque chose de plus mâle ; c'est là qu'on montre véritablement de la force et du nerf, et non point dans l'indignation et le ressentiment. » La victoire la plus difficile, en effet, c'est celle que nous remportons sur notre amour-propre et notre orgueil. Il faut être bien fort pour être doux.
a Je ne puis, dis-tu, m'y résigner ; il est trop pénible de souffrir une injure. » Tu mens ! car quel homme ne peut supporter une injure, lorsqu'il supporte la colère ? Ajoute qu'en agissant ainsi, tu supportes et la colère et l'injure. Pourquoi supportes-tu les transports d'un malade, les propos d'un frénétique, les coups d'un enfant ? c'est qu'ils te paraissent ne savoir ce qu'ils font. Qu'importe quelle maladie fait déraisonner ? La déraison est une excuse égale pour tous. « Quoi donc ! dis-tu, l'offense sera impunie? » Suppose que tu le veuilles; elle ne le sera pourtant pas. La plus grande punition du mal, c'est de l'avoir fait ; et le plus rigoureux châtiment est d'être livré au suppUce du repentir.
Nous sommes tous inconsidérés et imprévoyants, tous irrésolus, querelleurs, ambitieux : pourquoi
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voiler, dans des termes adoucis, la plaie publique? Nous sommes tous méchants. Ainsi, tout ce qu'on blâme dans un autre, chacun le retrouve dans son propre cœur... Soyons donc entre nous plus tolérants : méchants, nous vivons parmi des méchants. Une seule chose peut nous rendre le calme : c'est un traité d'indulgence mutuelle. Cet homme m'a offensé, je ne le lui ai pas rendu ; mais déjà peut-être tu as blessé quelqu'un, ou tu blesseras. (Sénèque, De la colère, 3, xxxvl)
A moins d'allumer toi-même le feu de la colère, et de renouveler sans cesse les aliments qui doivent l'attiser, elle s'éteindra d'elle-même, et perdra tous les jours de sa violence ; or, ne vaut-il pas mieux qu'elle soit vaincue par toi que par elle-même ? Tu t'emportes contre celui-ci, puis contre celui-là, contre tes esclaves, puis contre tes affranchis ; contre tes parents, puis contre tes enfants, contre tes connaissances, puis contre des inconnus. Partout, en effet, surabondent les prétextes, si le cœur ne vient pas intercéder. La fureur t'entraînera d'ici là, de là, plus loin ; et, de nouveaux stimulants surgissent à chaque pas, ta rage sera permanente. Allons, malheureux ! quand donc aimeras-tu ? Oh! quel bon temps tu perds à de mauvaises choses ! Qu'il serait doux, dès à présent, de s'assurer des amis, d'apaiser ses ennemis, de servir l'Etat, de donner ses soins à ses affaires domestiques, plutôt que d'aller chercher de tous côtés ce que tu peux faire de mal à quelqu'un pour le blesser, soit dans sa dignité, ou son patrimoine ou sa personne.
Sachons distinguer l'impuissance de la mauvaise volonté. Nous pardonnerons souvent, si nous examinons avant de nous fâcher. Loin de là, nous
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suivons notre première impulsion, puis, malgré la puérilité de nos emportements, nous y persistons, pour ne paraître pas nous enflammer sans cause ; et ce qu'il y a de plus injuste, c'est que l'injustice de la colère la rend plus opiniâtre. Car nous la conservons, nous l'exaltons, comme si l'excès de la colère était une preuve de sa justice. Ah ! que nous ferions bien mieux de considérer ses premiers motifs dans toute leur frivolité et leur insignifiance ! Ce que l'on remarque dans la brute, on le découvre chez l'homme : un fantôme, un rien le bouleverse. (Id., xxviii.)
Il faut méditer les exemples de la colère pour les fuir ; ceux, au contraire, de la modération et de la douceur, il faut les suivre. Je vais t'en citer d'hommes qui ne manquaient ni de sujet de colère, ni de puissance pour se venger. Qu'y avait-il, eu effet, de plus facile pour Antigone que d'envoyer au supplice deux soldats, qui, appuyés contre la tente royale, faisaient ce qu'on fait très volontiers, quoique ce soit très dangereux : ils médisaient du roi. Antigone avait tout entendu, car les interlocuteurs n'étaient séparés de l'auditeur que par une simple toile. Il l'agita doucement, et leur dit : « Retirezvous plus loin, de peur que le roi ne vous entende. » Le même, dans une marche de nuit, ayant entendu quelques soldats charger le roi de malédictions, pour les avoir engagés dans un chemin bourbeux et inextricable, s'approcha des plus embarrassés et, après les avoir, sans se faire connaître, aidés à se dégager : « Maintenant, dit-il, maudissez Antigone qui vous a fait tomber dans ce mauvais pas, mais priez aussi les dieux pour celui qui vous a retirés du bourbier. »
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Est-ce un ami qui nous offense ? il a fait ce qu'il ne voulait pas. Est-ce un ennemi ? il a fait ce qu'il devait. Cédons au sage, pardonnons à l'insensé. Pour tous, enfin, disons-nous bien que les hommes les plus sages tombent dans beaucoup de fautes, qu'il n'y a personne de si circonspect dont la pudeur ne s'oublie quelquefois ; personne de si composé dont la gravité ne soit entraînée par l'occasion à quelques actes de vivacité ; personne de si précautionné contre l'outrage qu'il ne tombe dans le défaut qu'il veut éviter. (Id., 3,xxxii).
Si on te rapporte qu'un tel a mal parlé de toi, ne te justifie point de ce que l'on a dit, réponds seulement : « Il ignorait sans doute les autres défauts qui sont en moi ; car il n'eût point parlé seulement de ceux-là. » (Epictète, Manuel, xxxiii.)
Quand quelqu'un te fait du tort, ou dit du mal de toi, souviens-toi qu'il le fait ou le dit en croyant faire ce qui est pour lui convenable ; il n'est donc pas possible qu'il suive ton opinion, mais la sienne, et si son opinion est vicieuse, c'est lui qui a le mal, puisque c'est lui qui a l'erreur. Et en effet, si quelqu'un croit faux un syllogisme vrai, ce n'est pas le syllogisme qui en souffre, mais l'homme qui se trompe. En partant de là, tu te conduiras avec douceur envers celui qui t'injuriera ; car tu te diras, à chaque injure : « Cela lui a paru bon. » (Id., xlii.)
Chaque chose a deux anses: par l'une, elle est facile à porter ; par l'autre, impossible. Ton frère te fait-il une injustice, ne prends pas la chose par le côté de l'injustice, car c'est l'anse par où on ne
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saurait la porter ; mais plutôt prends-là par ce côté : c'est un frère, un homme nourri avec toi, et tu prendras la chose par où elle est supportable.
(Id., XLIII.)
Esclave, ne peux-tu supporter ton frère, qui a Jupiter pour premier père, qui est un autre fils né de la même semence que toi, et qui a la même origine céleste ? Parce que tu as été mis à une place plus élevée que les autres, vas-tu te hâter de faire le tyran ? Ne te rappelles-tu pas qui tu es, et à qui tu commandes ? Ne te rappelles-tu pas que c'est à des parents, à des frères par la nature, à des descendants de Jupiter ? Mais je les ai achetés, et ils ne m'ont pas acheté, eux ! Vois-tu vers quoi tu tournes tes regards ? Vers la terre, vers l'abîme, vers les misérables lois des morts! Tu ne les tournes pas vers les lois des dieux. (Id., Entî^etienSj i, 13.)
S'il est réel, comme le disent les philosophes, qu'il n'y a aux affirmations des hommes qu'une seule cause, la conviction que telle chose est vraie ; une seule à leurs négations, la conviction que telle chose est fausse ; une seule à leurs doutes, la conviction que telle chose est incertaine ; une seule à leurs vouloirs, la conviction que telle chose est convenable ; une seule à leurs désirs, la conviction que telle chose leur est utile ; s'il leur est impossible de désirer autre chose que ce qu'ils jugent convenable, pourquoi nous emporter contre la plupart d'entre eux ? — Ce sont des filous et des voleurs, dis-tu ! — Qu'est-ce donc que des filous et des voleurs ? Des gens qui se trompent sur ce qui est bon et sur ce qui est mauvais. Par suite, est-ce l'indignation ou la pitié qu'ils doivent t'inspirer ? Montre-leur qu'ils se trompent, et tu verras com-
ment ils cesseront de faire mal. S'ils ne voient pas leur erreur, ils n'ont rien qu'ils puissent préférer à leur opinion.
0 homme, il ne faut pas que les torts des autres produisent sur toi un effet contraire à la nature ; aie pitié d'eux plutôt. Laisse là ces mots de colère et de haine, ces exclamations de la multitude : « Quel monstre ! Quelle canaille ! Quel être odieux ! » Es-tu donc, pour ta part, devenu sage en un jour. Te voilà bien sévère ! (Id., 18.)
Si l'on sait clairement que l'homme n'a d'autre mesure de ses actions que ce qu'il lui semble voir, [que cela lui semble à tort ou à raison d'ailleurs : si à raison, il est sans reproches ; si à tort, il est le premier à en souffrir ; car il ne se peut pas que l'erreur soit d'un côté et la souffrance de l'autre), on n'aura de colère ni d'indignation contre personne, d'injures pour personne, jamais de reproches, jamais de haines ; jamais d'inimitiés. (Id., 28.)
Je sais que l'homme qui me manque est en réalité mon parent, non que nous soyons nés du même sang, du même germe, mais par notre commune participation à l'esprit, par notre prélèvement commun sur la nature divine. Nul de ceux-là ne saurait donc me nuire, car nul ne peut me précipiter dans ce qui est honteux. Je ne puis pas non plus m'irriter contre mon parent, ni me sentir pour lui de la haine, car nous sommes nés pour nous prêter aune œuvre mutuelle, comme les pieds, comme les mains, comme la mâchoire supérieure et l'inférieure. Par conséquent, l'hostilité des hommes entre eux est contre nature. Or, sentir en soi de l'indignation, de l'aversion, c'est une brutalité. [Marc-Aurèle, ii.)
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Ne va pas user la part qui te reste de vie, en pensées dont les autres soient l'objet, à moins que tu ne les rapportes à quelque but d'intérêt public. Oui, tu fais défaut à raccomplissement d'un autre devoir; je dis qu'occuper ton esprit de ce que fait tel ou tel et du pourquoi, et de ce qu'il dit, et de ce qu'il a dans l'âme, et de ce qu'il machine, etc., c'est te détourner de l'étude du principe modérateur qui est en toi. Il faut donc exclure dans la série de tes pensées, tout hasard, toute frivolité et particulièrement toute curiosité et toute malice ; il faut t'habituer à n'avoir que des pensées de telle nature que si l'on te demande tout à coup à quoi tu songes, tu puisses franchement répondre : A ceci, ou à cela. En sorte, qu'on voie, à tes pensées, que tout en toi est simplicité et bienveillance ; que tout est d'un être sociable, plein de mépris pour toute pensée qui n'a d'objet que le plaisir, qu'une jouissance quelconque ; pour toute haine, toute envie, tout soupçon, enfin tout sentiment dont l'avis te ferait rougir de honte. (Id. m, 4.)
Combienil est dur de ne pas permettre auxhommes de se porter aux choses qui leur paraissent convenables et utiles ! et pourtant tu ne leur accordes pas de le faire, si je puis dire, quand tu t'indignes de ce qu'ils commettent des fautes. Ils s'y portent uniquement parce qu'ils y trouvent leur convenance et leur utilité ! — Mais ils se trompent. — Instruisles donc î montre-leur la faute, mais sans findigner. (Id., vi, 27.)
Accommode-toi aux événements que le sort te destine ; et les hommes avec lesquels ton partage est de vivre, aime-les, et d'un amour véritable, là-, VI, 39.)
Accoutume-toi à prêter sans distraction l'oreille aux paroles des autres, et entre, autant qu'il se peut, dans la pensée de celui qui parle. (Id., vi, 53.)
Si les matelots injuriaient le pilote, et les malades leur médecin, serait-ce à autre intention que de leur faire chercher un moyen de sauver, celui-ci ses passagers, celui-là ses malades? (Id., vi, 55.)
Le miel paraît amer aux gens qui ont la jaunisse ; ceux qui ont été mordus d'un chien enragé craignent l'eau ; les petits enfants trouvent que leur balle est une belle chose : pourquoi donc me fâcher ? Croistu qu'une opinion fausse ait moins de puissance que n'en a la bile sur celui qui a la jaunisse, et le venin sur celui qu'a mordu le chien enragé? (Id., vi.)
Si quelqu'un te donne lieu de t'imaginer qu'il a fait une faute, dis-toi à toi-même : Suis-je bien sûr que c'est là une faute ? ou, si la faute est certaine : Ne s'en sera-t-il pas déjà reconnu coupable ? Châtiment aussi sensible pour lui que s'il se fût déchiré lui-même le visage. Vouloir que le méchant ne fasse pas le mal, c'est vouloir qu'il n'y ait pas de suc dans la figue, que les enfants ne vagissent pas, que le cheval ne hennisse pas ; et ainsi des autres choses qui sont nécessaires. Que pouvait faire autre chose un homme d'un tel caractère ? Si tu es habile, eh bien! guéris son caractère. (Id., xii, 16.)
S'il arrive à quelqu'un de pécher envers toi, réfléchis aussitôt à l'opinion qu'il a dû se faire du bien ou du mal pour manquer ainsi. A cette pensée, tu auras pitié de lui ; tu ne sentiras plus ni étonnement
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ni colère. Ou, en effet, tu as la même opinion que lui sur ce qui est bien et sur ce qui est mal, ou tu as une autre opinion, mais analogue à la sienne. Tu dois donc pardonner. Mais, si tu ne partages pas sou opinion sur les biens et sur les maux, il te sera plus facile encore de te montrer indulgent pour un homme qui a mauvaise vue. (Id., vu, 26.)
Les dieux, qui sont immortels, se résignent sans colère à supporter toujours pendant des siècles innombrables un si grand nombre d'hommes, et si méchants ; bien mieux, ils prennent d'eux toutes sortes de soins. Mais toi, toi qui vas bientôt cesser de vivre, tu te fatigues, et cela quand tu es un de ces méchants. (Id., vu, 70.)
Si la chose dépend de toi, pourquoi la fais-tu ? Si c'est d'un autre, qui vas-tu accuser? Les atomes ou les dieux? Dans les deux cas ce serait folie. N'accuse personne. Corrige, si tu le peux, celui qui pèche ; si tu ne le peux, redresse la chose elle-même ; si cela même passe ton pouvoir, que gagnes-tu encore à te plaindre ?Ilne faut jamais rien faire sans but. (Id., VIII, 7.)
Si Ton se trompe, corrige avec bonté, et montre quelle est l'erreur. Si tu ne le peux, accuse-toi toimême, ou plutôt ne t'accuse pas. (Id., x, 4.)
Le sage ne se querelle jamais avec personne, et, autant qu'il le peut, empêche les autres de se quereller. Sur ce point, comme sur tous les autres, la vie de Socrate est là pour nous servir d'exemple. Non seulement il a partout évité de se quereller, mais il a empêché les autres de le faire. Vois chez
Xénophon, dans le Banquet, que de querelles il a apaisées ; vois d'autre part sa patience avec Thrazimaque, avec Polus, avec Callicrate; vois cette môme patience avec sa femme, avec son fils, quand celui-ci essayait de le réfuter par ses sophismes. C'est qu'il savait de science trop certaine que nul n'est le maître de l'âme d'autrui et qu'en conséquence il n'avait de volonté que pour lui-même. Or, qu'est-ce que cela ? C'est ne pas avoir la prétention de forcer- les autres à agir conformément à la nature, car cela ne dépend pas de nous ; mais s'attacher, tandis que les autres agissent pour leur compte comme bon leur semble, à vivre et à agir soi-même conformément à la nature, seulement en faisant tout ce qui dépend de soi pour qu'eux aussi vivent conformément à la nature... Quant à vouloir que son fils ou sa femme ne fissent jamais rien de mal, ce serait vouloir que ce qui ne dépend pas de lui en dépendît. Or, s'instruire n'est autre chose qu'apprendre à distinguer ce qui dépend de vous et ce qui n'en dépend pas. (Epictète, Entretiens, iv, 5.)
« Mais la colère renferme un certain plaisir, et il est doux de rendre le mal. » Nullement; car, s'il est beau dans les bienfaits, de compenser un service par un service, il ne l'est pas de compenser l'injure par l'injure. Là il est honteux d'être vaincu, ici, de vaincre. La vengeance est un mot qui n'a rien d'humain (et pourtant on la confond avec la justice) ; le talion n'en diffère que parce que c'est une vengeance régulière. Celui qui renvoie l'offense, ne pèche qu'avec un peu plus d'excuse.
La vengeance la plus accablante pour l'agresseur, est de ne pas paraître digne de provoquer la vengeance. Beaucoup, en demandant satisfaction d'une légère blessure, n'ont fait que l'approfondir;
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L'homme grand et généreux imite le lion magnanime, qui entend sans s'émouvoir les aboiements des chiens impuissants.
Cet homme s'emporte : toi, au contraire, provoque-le par des bienfaits. La lutte cesse aussitôt que l'un des deux quitte la place : pour combattre il faut être deux. Si le combat s'engage, la colère s'en mêle ; celui qui triomphe est celui qui recule le premier; le vainqueur, c'est le vaincu. Il t'a frappé; retire-toi. En lui rendant les coups, tu lui fournis l'occasion de t'en donner de nouveaux et d'avoir une excuse. (Sénèque, De la colère^ 2, xxxii.)
« Il est impossible, dit Théophraste,que l'homme de bien ne s'irrite pas contre les méchants. » A ce compte, plus on sera homme de bien, plus on sera irascible. Vois, si on n'est pas au contraire pkis doux, plus libre de toute haine. Et pourquoi haïr ceux qui font mal, puisque c'est l'erreur qui les y entraîne ? Il n'est point d'un homme sage de haïr ceux qui s'égarent : autrement, ce serait se haïr luimême. Qu'il se rappelle combien de choses il a faites contre la loi du devoir, combien de ses actes ont besoin d'indulgence, et bientôt il s'irritera contre lui-même. Car un juge équitable ne porte pas dans sa propre cause une autre sentence que dans une cause étrangère. Non, il ne se trouve personne qui se puisse entièrement absoudre ; et tout homme qui se dit innocent invoque le témoignage des autres et non sa conscience. N'est-il pas bien plus humain de témoigner à ceux qui pèchent des sentiments doux et paternels, de les ramener, non de les poursuivre ? Si un homme s'égare dans les champs, parce qu'il ignore sa route, il vaut mieux le remettre dans le bon chemin que de le chasser. Il faut donc corriger celui qui pèche et par les remon-
trances, et par la force, et par la douceur, et par la sévérité ; et il faut le rendre meilleur, tant pour lui que pour les autres, non sans châtiment, mais sans colère. Quel est, en effet, le médecin qui se fâche contre son malade ? (Id., I, xiv.)
Un bon guide, quand il trouve quelqu'un d'égaré, le met dans son vrai chemin, au lieu de le laisser là après force railleries et injures. Montre donc à cet homme, toi aussi, où est la vérité, et tu verras comme il ira. Si tu ne le lui montres pas, ne te moque pas de lui ; aie plutôt le sentiment de ton impuissance. (Epictète, EntretienSy ii, 12.)
11 sera patient avec ceux qui ne lui ressembleront pas ; il sera doux pour eux, bon, indulgent, comme avec des ignorants, qui s'égarent dans les questions les plus importantes. Il ne sera sévère pour personne, parce qu'il sera pénétré de cette parole de Platon : « C'est toujours malgré elle qu'une âme est sevrée de la vérité ! » (Id., 22.)
Accepte les injures, supporte les torts de ton frère, de ton père, de ton fils, de ton voisin, de ton compagnon de route. Fais-nous voir tout cela, pour que nous nous apercevions que les philosophes t'ont réellement appris quelque chose. (Id., m, 21.)
Si tu tombes au milieu de la foule, dis-toi que ce sont des jeux, que c'est une assemblée, que c'est une fête ; et efforce-toi de célébrer cette fête avec les autres hommes. Est-il, en effet, plus doux spectacle pour un ami de l'humanité qu'un grand nombre d'hommes ? Des troupeaux de chevaux ou de bœufs
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nous font plaisir à voir ; c'est un plaisir que d'avoir sous les yeux un grand nombre de vaisseaux ; et la vue d'un grand nombre d'hommes serait une peine ?
Mais leurs cris m'étourdissent ! — C'est une gêne pour tes oreilles. Mais à toi qu'est-ce que cela fait? Y a-t-il là gêne pour celle de tes facultés qui doit faire emploi des idées ? Est-il là quelqu'un qui t'empêche de désirer ou de craindre, de vouloir les choses ou de les repousser, conformément à la nature ? Quel est le tumulte qui ait ce pouvoir ? (Id., IV., 4.)
Qu'est-ce qui te fait peine ? La méchanceté des hommes ? Mais porte ta méditation sur ce principe, que les êtres raisonnables sont nés les uns pour les autres ; que, se supporter mutuellement, c'est une portion de la justice, et que c'est malgré nous que nous faisons le mal ; enfin, qu'il n'a de rien servi à tant de gens d'avoir vécu dans les inimitiés, les soupçons, les haines, les querelles : ils sont morts, ils ne sont plus que cendre. (Marc-Aurèle, iv.)
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Toutes les fois que tu t'imagines qu'on t'a fait tort, applique à l'instant la règle suivante : Si la cité n'en éprouve aucun dommage, je n'ai éprouvé moi-même aucun dommage. Si la ville est offensée, ce qu'il faut, ce n'est pas de s'irriter contre celui qui a commis cette offense, c'est de lui montrer ce qu'il a négligé de faire. (Id., v, 22.)
Un autre se conduit mal, que m'importe ? C'est son affaire. Ses affections lui sont propres, ses actions lui sont propres aussi. Moi, ce que j'ai maintenant, c'est ce que veut que j'aie la commune
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nature ; et ce que je fais, c'est ce que ma nature veut que je fasse. (Id., v, 25.)
La meilleure manière de se venger, c'est de ne pas se rendre semblable aux méchants. (Id., vi, 6.)
On nous a égratignés, on nous a blessés d'un coup à la tête, dans les exercices de la palestre. Nous n'en faisons pas semblant, nous ne nous en offensons pas. Nous ne nous défions pas de celui qui nous a blessés comme d'un traître : seulement nous nous gardons de lui, non pas à titre d'ennemi, non pas parce que nous le soupçonnons. Nous l'évitons, nous ne le haïssons pas. C'est ainsi qu'il faut faire dans toutes les autres rencontres de la vie. Ne prenons pas garde à bien des actions, figurons-nous que nous sommes dans la palestre. Il est permis, comme je l'ai dit, d'éviter certaines gens, sans éprouver néanmoins ni soupçon ni haine. (Id., vi, 20.)
C'est le propre d'un homme d'aimer ceux même qui nous offensent. On en arrive là lorsqu'on réfléchit que les hommes sont nos proches ; que c'est par ignorance, malgré eux, qu'ils pèchent, et que bientôt nous mourrons les uns et les autres ; avant toute chose, qu'on ne nous a point fait de mal : en effet, ton âme n'a pas été rendue pire qu'elle n'était auparavant. (Id., vu, 22.)
Tu peux ne point te fâcher contre les stupides et les ingrats : bien plus, tu peux leur faire du bien. (Id., viii, 8.)
Les hommes sont faits les uns pour les autres : corrige-les donc, ou supporte-les. (Id., 59.)
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Pénètre dans Tàme de chacun ; mais permets aux autres de pénétrer aussi dans ton âme. (Id., viii, 61.)
Laissons la faute d'autrui làoùelleest. (Id.,ix,20.)
Si tu le peu^, corrige-les ; dans le cas contraire, souviens-toi que c'est pour l'exercer envers eux que ta été donnée la bienveillance. Les dieux euxmêmes sont bienveillants pour ces êtres ; ils les aident, tant leur bonté est grande, à acquérir santé, richesse, gloire. Il t'est permis de faire comme les dieux; ou dis-moi qui t'en empêche. (Id., ix, 11.)
Si les autres te critiquent, ou te haïssent, ou poussent contre toi des clameurs, entre dans leur âme, pénètre jusqu'au fond, et vois ce qu'ils sont. Tu verras que tu n'as pas à te tourmenter pour leur faire prendre de toi je ne sais quelle opinion. Pourtant il faut leur vouloir du bien : la nature vous a faits amis. Les dieux eux-mêmes viennent par tous les moyens à leur secours, par les songes, les oracles, et pour leur faire avoir précisément les biens qui sont l'objet de leurs soins. (Id., 27.)
S'il a péché, c'est en lui qu'est le mal ; mais peutêtre n'a-t-il pas péché. (Id., 38.)
Il est en ton pouvoir de redresser par tes leçons celui qui a quitté la bonne voie ; car toute faute est une déviation du but qu'on se propose, une aberration véritable. Quel tort t'a donc été causé?. . Que demandes-tu davantage en faisant du bien aux hommes ? Ne te suffit-il pas d'avoir fait quelque chose de conforme à ta nature, et veux-tu en être
récompensé ? C'est comme si l'œil demandait un salaire parce qu'il voit, ou les pieds parce qu'ils marchent. Car, de même que ces parties du corps ont été faites dans un certain but, et qu'en faisant la fonction qu'exige leur structure elles font ce qui leur est propre, de même l'homme, né pour faire le bien, ne fait, quand il rend un service, quand il vient au secours des autres dans les choses qui en Jles-mêmes ne sont rien, que ce que comporte son organisation ; et il a atteint son objet. (Id., ix 42 )
Te souvenir, quand tu sens quelque colère ou quelque indignation que la vie humaine n'est qu'un instant imperceptible, et que bientôt nous serons tous au tombeau.
Que ce ne sont pas leurs actions qui causent notre tourment, car elles ne subsistent que dans l'esprit qui les a produites, mais que ce sont nos opinions. Efface donc l'opinion. Cesse de juger de leur action comme si c'était un mal pour toi ; et voilà ta colère passée.
Que la bienveillance est invincible, pourvu qu'elle soit sincère, sans dissimulation et sans fard. Car que pourrait te faire le'plus méchant des hommes' SI tu persévérais à le traiter avec douceur ? Si' dans l'occasion, tu l'exhortais paisiblement et si tii lui donnais sans colère, alors qu'il s'efforce de te laire du mal, des leçons comme celle-ci : « Non, mon enfant ! nous sommes nés pour autre chose! C^e n est pas moi qui éprouverai le mal, c'est toi, qui t en fais à toi-même, mon enfant ! r> Montre-lui adroitement, par une considération générale, que telle est la règle ; que ni les abeilles n'agissent comme lui, ni aucun des animaux qui vivent naturellement en troupes. N'y mets ni moquerie ni
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insulte ; mais l'air d'une affection véritable, d'un cœur que n'aigrit point la colère : non comme un nMant non pour te faire admirer de ceuk qui sont fà ; mais n'aie^en vue que lui seul, y eût-il même là
d'autres témoins. . ,,.■.
Souviens-toi de ces pomts comme si c étaient autant d'inspirations des Muses ; et commence enfin, pendant que tu vis, à être un homme. Mais i fout éviter de les flatter, autant que de eur montr de la colère : d'un côté comme de autre cest manquer à la société et s'exposer a faire le mal. Dans les accès de colère, aie sous la main cette vérité, qu'il n'est point digne d un homme de s emnorter ; que la douceur et la bonté, en même temps qu'elles sont plus conformes à sa nature, ont aussi Quelque chose de plus mâle ; que c'est la qu on Tonke véritablement de la force et du nerf, et non point dans l'indignation et le ressentiment ; ca , îrùs cette conduite se rapproche de l'insensibihte, plus elle ressemble à la force. (Id., xi, 18.)
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