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CHAPITRE IV

LA CHARITE ACTIVE

La bonté, la bienfaisance, la générosité

Le principe de la charité active chez les stoïciens, c'est l'amour qui doit unir tous les hommes, puisque la nature les a faits membres d'un seul corps. C'est Marc-Aurèle qui exprime le mieux cette idée, et qui nous la fait le mieux comprendre par la distinction délicate entre la partie et le membre. On peut à la rigueur admettre la séparation d'une partie d'avec le tout sans que le tout en soit irrémédiablement atteint ; mais il ne me semble pas qu'il en soit de même du retranchement d'un membre du corps qui entraîne la souffrance, sinon la destruction de tout le corps. Il y a aussi dans le mot partie quelque chose d'abstrait qui ne donne pas, comme celui de membre, à la fois l'idée d'amour intense et celle d'individualité. « Nous sommes tous faits pour coopérer ensemble à une même œuvre, dit Marc- Aurèle... Si tu te dis seulement que tu es une partie, tu n'aimes pas encore les hommes de tout ton

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cœur ; tu n'as pas encore, à leur faire du bien, le plaisir que donne l'action pure et simple ; tu ne le fais encore que par bienséance, et non comme si tu faisais ton bien propre. » Aucun de nous, en contribuant à l'utilité générale, à l'harmonie de l'humanité, n'est absorbé par le tout, chacun reste soi et travaille pour soi en travaillant pour tous ; ainsi que chaque membre tire sa vie et sa force du corps au bien-être duquel il concourt. Tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons reçu doit servir à la fin universelle qui est le perfectionnement de tous et, par là même, le bonheur de tous. Encore là, les stoïciens rattachent la justice à la charité : « Tous ces biens ne sont pas à vous, dit Sénèqiie. Ils vous ont été remis en dépôt... Sais-tu comment tu peux te les assurer ? En les donnant en don. « N'est-ce pas là d'abord l'idée chrétienne des talents, ensuite celle des trésors placés sur un bon fonds pour la vie éternelle, par la pratique de la charité ? « Consulte donc ton intérêt, ajoute Sénèque, et prépare-toi une possession certaine et inattaquable de ces richesses... Tout cela est flétri, tant que tu le gardes, par des noms grossiers. Cela s'appelle maison, esclave, argent : quand tu l'as donné, c'est un bienfait. » Ce qui nous semble une omission regrettable dans ce morceau de Sénèque, c'est qu'il n'y a pas mentionné les richesses les plus excellentes qui sont à la portée de tous les hommes, même des plus déshérités en biens de ce monde, savoir l'intelligence, le cœur et la volonté, trésors dont l'homme

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doit user pour le bien de tous, et à l'aide desquels il accomplit des œuvres dignes de sa nature. Mais combien Sénèque répare largement cet oubli dans sa définition si belle et si complète du bienfait ! « Qu'est-ce donc que le bienfait, dit-il ? Un acte de bienveillance qui procure de la joie à celui qui en est l'objet et à celui qui en est lauteur : c'est un acte volontaire et spontané. Ce qui importe donc n'est pas ce qui est fait, ce qui est donné, c'est l'intention : parce que le bienfait ne consiste pas dans la chose faite ou donnée, mais dans la pensée même de celui qui la donne ou la fait... Souvent j'ai beaucoup d'obligation à celui qui me donne peu, mais avec noblesse, qui égale dans son cœur les richesses des rois, qui m'offre un faible don, mais de bon cœur ; qui oublie sa pauvreté en voyant la mienne ; qui a non seulement la volonté, mais la passion de me servir ; qui croit recevoir lorsqu'il donne. » Avec quelle force d'analyse Sénèque nous fait connaître ici toutes les ressources du cœur qui aime et qui se donne sans réserve ! Le bienfait le plus insignifiant en apparence a plus de valeur aux yeux du stoïcien que les dons les plus magnifiques, pourvu qu'il soit inspiré par l'amour et offert avec bonté et délicatesse. C'est le sentiment qui fait le prix des actes. Tout naturellement les paroles de Sénèque nous rappellent celles de saint Paul : « Quand même j'aurais donné tous mes biens aux pauvres, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. » C'est pourquoi aussi Jésus estimait que l'obole de la

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veuve indigente était un plus beau don que toutes les offrandes des riches. »•

Mais, de peur qu'on ne s'en tienne à l'intention, Sénèque se hâte de dire que « pour que le bienfait soit complet, il faut l'intention et la chose ». Il ne dépend pas toujours de nous de prouver à autrui notre sympathie d'une manière bien efficace ; mais un sentiment sincère est toujours ingénieux à se témoigner, et il n'est sincère que s'il s'efforce de se manifester par des actes. C'est une stérile pitié que celle qui ne met pas la volonté en activité. La volonté jointe à l'intention de bien faire est la seule mesure de la valeur de nos actes. Ainsi que le dit Sénèque, « l'homme de bien ne peut pas ne pas vouloir ce qu'il doit », et ce qui le rend homme de bien, c'est précisément sa volonté ferme et constante. Ses actes auraient-ils moins de prix, parce qu'il ne peut se démentir lui-même ? Bien loin de là : ceux qui sont l'objet de ses bienfaits savent ce que vaut son inaltérable charité, toujours prête à soulager les misères d'autrui. Sénèque donne une large extension à la bienfaisance . En parlant de l'homme clément, il dit : « Il essuiera les larmes des autres, il n'y mêlera pas les siennes. Il offrira la main au naufragé ; à l'exilé, l'hospitalité ; à l'indigent, l'aumône... Il rendra le fils aux larmes d'une mère, il fera tomber les chaînes de l'esclave... Mais il fera tout cela dans le calme de son esprit et d'un visage inaltérable... Il est né pour servir d'appui à tous, pour contribuer au bien public, dont il offre

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une part à chacun. Même pour les méchants que, selon l'occasion, il réprimande et corrige, sa bonté est toujours accessible. » Nous nous demandons pourquoi Sénèque, qui veut que tous les actes de bienveillance viennent du cœur, interdit à l'homme bienfaisant toute marque extérieure de sensibilité, oubliant que c'est l'émotion qui double le bienfait. Il connaissait mieux le cœur humain, celui qui a dit : « Pleurez avec ceux qui pleurent ! »

Mais Sénèque a des paroles touchantes sur les devoirs des maitres envers leurs serviteurs ; et sa grande âme s'élève au-dessus de tous les préjugés, quand il leur recommande l'humanité et la bonté et qu'il rappelle le dévouement de « ces amis respectueux, de ces compagnons, sujets, comme nous, au pouvoir de la fortune ». Là encore, c'est Dieu, notre maître à tous, qu'il présente à l'imitation des hommes.

Le même rapport d'union qu'ont entre eux les membres du corps, les êtres raisonnables, bien que séparés les uns des autres, l'ont aussi entre eux, parce qu'ils sont faits pour coopérer ensemble à la même œuvre. Et cette pensée touchera ton âme bien plus vivement encore, si tu te dis souvent à toi-même : Je suis un membre du corps que composent les êtres raisonnables. Si tu dis seulement que tu en es une partie, tu n'aimes pas encore les hommes de tout ton cœur ; tu n'as pas encore à leur faire du bien le plaisir que donne l'action pure et simple ; tu ne le fais encore ^ que

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par bienséance, et non comme si tu faisais ton bien propre. (Marc-Aurèle, vu, 13.)

Tous ces biens ne sont pas à vous. Ils vous ont été remis en dépôt, et déjà ils attendent un autre maître, déjà ils sont la proie d'un ennemi, ou des sentiments ennemis d*un succeseur. Sais-tu comment tu peux te les assurer? En les donnant en don. Consulte donc ton intérêt, et prépare-toi une possession certaine et inattaquable de ces richesses, que tu vas rendre non seulement plus honorable, mais plus sûre. Ce que tu admires, ce qui te fait croire à ta richesse et à ta puissance, est flétri, tant que tu le gardes, par des noms grossiers. Cela s'appelle maison, esclave, argent : quand tu l'as donné, c'est un bienfait. (Sénèque, Des bienfaitSj 6,111.)

Eh quoi ! dis-tu, c'est donc pour recevoir que tu donnes? Bien mieux, c'est pour ne pas perdre. Qu'un donsoitdéposéenunlieu d'où il ne doit pas être repris, d'où il puisse être rendu. Qu'un bienfait soit placé, comme un trésor, profondément enfoui, que l'on ne doit pas déterrer, à moins qu'il n'y ait nécessité. Mais quoi ! la maison seule de l'homme riche n'offret-elle pas une ample matière à la bienfaisance ? Qui voudrait, en effet, ne réserver le nom de libéralité qu'à celle qui s'adresse aux citoyens en toge ? C'est aux hommes que la vertu nous ordonne d'être utiles ; qu'ils soient esclaves ou libres, ingénus ou affranchis ; qu'ils aient reçu la liberté suivant les formes, ou dans une réunion d'amis, qu'importe ?

Partout où il y a un homme, il y a place pour un bienfait. Le riche peut donc, en répandant l'argent

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même dans l'intérieur de sa maison, exercer sa libéralité, qui est ainsi nommée, non parce qu'on la doit à des hommes libres, mais parce qu'elle part d une ame libre. (Id., De la vie heureuse, xxiv.)

Qu est-ce donc que le bienfait ? Un acte de bienveillance qui procure de la joie à celui qui en est 1 objet et a celui qui en est l'auteur : c'est un acte volontaire et spontané. Ce qui importe donc n'est pas ce qui est fait, ce qui est donné, c'est l'intention ; parce que le bienfait ne consiste pas dans la chose faite ou donnée, mais dan? la pensée même de celui qui la donne ou la fait.

La grande différence de ces deux choses se fait comprendre en ce que le bienfait est toujours bien • ^^?^ ,^!î? ^^* ^^"^^ ou fait n'est ni bien ni mal. Lest 1 intention qui grandit les petites choses, donne un lustre aux plus communes, rabaisse les plus grandes, les plus évaluées. Les objets que l'on poursuit ont une nature neutre, sans caractère de bien m de mal; tout dépend de l'intention qui les règle, les dirige, et leur impose une forme. Le bienfait n est donc rien de ce qui se touche ; ainsi la piéte n est pas dans la graisse des victimes ou l'or aont on les charge, mais dans la droiture et la pureté du cœur. Une simple écuelle, un gâteau de iroment signale la religion de l'homme de bien ; et le méchant n'échappe pas à limpiété, quoiqu'il baigne 1 autel dans des flots de sang.

Si le bienfait consistait dans la chose et non dans la volonté de faire bien, la valeur de la chose nxerait toujours la valeur du bienfait, ce qui est laux : car souvent j'ai beaucoup d'obligation à celui qui me donne peu, mais avec noblesse, qui ^gale dans sou cœur les richesses des rois, qui

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m'offre un faible don, mais de bon cœur ; qui oublie sa pauvreté en voyant la mienne ; qui a aon seulement la volonté, mais la passion de me servir ; qui croit recevoir lorsqu'il donne ; qui donne comme s'il était assuré de recevoir ; qui reçoit comme s il n'avait pas donné ; qui saisit, qui poursuit 1 occasion d' être utile. (Id., Des bienfaits, 1, vi.)

Il n'y a de bienfait que pour ce qui nous est offert d'abord avec intention, ensuite avec une intention amie et bienveillante. . , j

C'est la volonté qui est à nos yeux la règle du devoir, vois quelles conditions elle doit réumr pour me rendre redevable. C'est peu de vouloir, si 1 on ne m'a été utile ; c'est; peu de m'être utile si on ne l'a voulu. Car suppose qu'on ait voulu me faire un présent et qu'on ne l'ait pas fait ; je jouis de 1 intention, mais je ne jouis pas du bieni^it: pour quil soit complet, il faut l'intention et la chose. De même que je ne dois rien à celui qui a bien voulu me prêter de l'argent, mais qui ne 1 a pas fait, de même je puis être l'ami, mais non paslobhgede celui qui a voulu me rendre service et ne la pas pu. Je voudrais aussi faire quelque chose pour lui; car il l'a voulu pour moi.

L'homme qui ne voit que lui, lui tout seul, et ne nous sert que parce qu'il ne peut autrement se servir est à nos yeux au même rang que celui qui donne à ses troupeaux le fourrage d hiver et d été nui nourrit bien ses captifs pour qu ils se vendent mieux, qui engraisse et étrille des bœufs choisis ; Zmème ran| que le maitre d'escrime qui dresse avec le plus grand soin sa troupe de gladiateurs ii y a, comme le dit Cléanthe, bien loin dun bienfait à une spéculation.

Néanmoins je ne suis pas assez injuste pour penser ne rien devoir à celui qui, en m'étant utile, l'a été à lui-même. (Id., 6, vu, xi, xii, xiii.)

On ne veut pas moins, parce qu'on ne peut pas ne pas vouloir : au contraire, c'est la plus grande preuve d'une volonté ferme, de ne pouvoirpas changer. L'homme de bien ne peut pas ne pas faire ce qu'il fait; car il ne serait pas homme de bien s'il ne le faisait. Donc l'homme de bien n'accorde pas de bienfait, parce qu'il fait ce qu'il doit ; car il ne peut pas ne pas faire ce qu'il doit. D'ailleurs, il y a une grande différence entre dire : Il ne peut pas ne faire cela puisqu'il y est forcé, ou: Il ne peut pas ne pas vouloir. Car, s'il est contraint de le faire, ce n'est .pas à lui que je suis redevable du bienfait, mais à celui qui le contraint. Mais, s'il est contraint de vouloir parce qu'il n'a rien de mieux à vouloir, c'est lui-même qui se contraint. Ainsi, ce que je ne lui devrai pas quand il est contraint, je le lui devrai quand il se contraint. Qu'ils cessent, dis-tu, de vouloir ! Ici je te prie de réfléchir. Quel est l'homme assez insensé pour ne pas reconnaître comme volonté celle qui n'est pas en danger de périr, de se trouver jamais en opposition avec elle-même ; tandis qu'au contraire personne ne peut paraître vouloir aussi fortement que ce qui a une volonté constante au point d'être éternelle. Si nous accordons la volonté à celui qui peut aussitôt ne pas vouloir, ne la reconnaîtrons-nous pas à celui dans la nature duquel il n'entre pas de ne pas vouloir ? (Id., 0, XXI.)

La clémence est la modération d'une âme qui aie pouvoir de venger ; ou bien c'est l'indulgence d'un

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supérieur envers un inférieur dans l'application des peines... On dit encore que la clémence ^st un penchant de Tâme vers la douceur, lorsqu'il s'agit de punir.

Il essuiera les larmes des autres, il n'y mêlera pas les siennes. Il offrira la main au naufragé ; à l'exilé, l'hospitalité ; à l'indigent, l'aumône ; non cette aumône humiliante que la plupart de ceux qui veulent passer pour compatissants jettent avec dédain au malheureux qu'ils secourent, et dont le contact les dégoûte ; mais il donnera comme un homme à un homme, sur le patrimoine commun. 11 rendra le fils aux larmes d'une mère, et fera tomber les chaînes de l'esclave, il retirera de l'arène le gladiateur, il ensevelira même le cadavre du criminel. Mais il fera tout cela dans le calme de son

esprit et d'un visage inaltérable Il est né pour

servir d'appui à tous, pour contribuer au bien public , dont il offre une part à chacun. Même pour les méchants, que selon l'occasion il réprimande et corrige, sa bonté est toujours accessible. Mais quant aux malheureux et à ceux qui souffrent avec constance, il leur viendra en aide avec bien plus de cœur.

Toutes les fois qu'il le pourra, il s'interposera entre eux et la fortune. (Id., De la clémence, 2, m.)

J'ai été bien aise d'apprendre, par ceux qui viennent de votre part, que vous vivez familièrement avec vos serviteurs ; cela est digne d'un homme sage et savant comme vous êtes. On dira : Quoi ? ce sont des esclaves ; mais ils sont hommes, ils sont nos domestiques. Ce sont des esclaves, mais ce sont des amis respectueux, et ce sont nos compagnons, si vous considérez que nous sommes également sujets au pouvoir de la fortune. C'est

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pourquoi je me ris de ceux qui tiennent qu'il n'est pas honnête de manger avec les personnes qui vous servent. Pourquoi en use-t-on ainsi? si ce n'est par faste et à cause que la coutume veut que le maître, lorsqu'il mange, soit investi d'une troupe de valets

qui sont debout Ils demeurent toute une nuit

sans manger et sans parler; cela fait qu'ils parlent mal de leur maître, à cause qu'ils n'osent parler en sa présence. Mais autrefois les serviteurs, qui n'avaient point la bouche fermée, et à qui on permettait de parler en présence de leurs maîtres, et de raisonner avec eux, s'exposaient librement à tous les périls, et donnaient leur tête pour sauver celle de leur maître ; ils parlaient durant le repas ; mais ils ne disaient mot dans la torture. Faites qu'ils vous honorent plus qu'ils ne vous

craignent puisqu'il suffît à Dieu d'être honoré

et aimé, ce doit être assez pour les maîtres, car l'amour ne peut compatir avec la crainte (Id., Epître,

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