‹ La morale des stoïciens [microform]Chapitre 46 sur 58 · COMMENT IL FAUT DONNER · texte numérisé non relu

COMMENT IL FAUT DONNER

La charité étant infinie, les bienfaits doivent être sans limites. Tel est aussi l'avis de Sénèque. Mais pour qu'ils contribuent à la fois au bonheur de celui qui donne et de celui qui reçoit, ils ne doivent pas être dispensés au hasard et sans réflexion. Le bienfaiteur doit user de discernement, choisir le temps le plus opportun, et les moyens les plus efficaces pour faire le bien. Ses dons sont d'autant plus précieux s'ils sont répandus par une main discrète et

.^j-jàdMite^^âiL-

délicate autant que libérale et généreuse. « Appellestu bienfaits, dit Sénèque, les présents dont tu n'oses avouer l'auteur?....

« Combien ils descendent plus avant dans les profondeurs du cœur, pour n'en sortir jamais, lorsqu'ils vous charment moins par l'idée du bienfait que par celle du bienfaiteur... » Nous pensons avec Sénèque que le respect de nous-mêmes doit nous empêcher d'accepter les services d'un homme que nous ne pouvons estimer. Bien loin de les rechercher, nous devons éviter avec soin les occasions de nous attirer ses bienfaits.

Ce qui augmente le prix d'un acte de bonté, c'est l'empressement que l'on met à l'accomplir, car la promptitude de la bonne volonté prouve la spontanéité du sentiment qui l'inspire. « Accorder trop tard, dit Sénèque, c'est avoir refusé longtemps. Il ne faut pas donner avec insolence.... que peut attendre celui qui offense en obligeant ? C'est assez de reconnaissance que de lui pardonner son bienfait. » Se chercher soi-même dans le bien que l'on fait, c'est pour ainsi dire l'anéantir soi-même. « C'est le propre d'un esprit grand et généreux de ne pas poursuivre le fruit du bienfait, mais le bienfait même. » Ainsi parle Sénèque aux hommes intéressés qui prêtent leurs services à intérêt et qui, en donnant, songent à recevoir. Et il nous fait comprendre que le bien porte en lui-même sa récompense, et que c'est se dégrader que de calculer sur le retour. C'est aussi faire sentir rudement le poids de ses bienfaits que

xamtmimhimi^im^tmit

*?tf"9W"^gWL'Ji.>i iill*

LA CHARITÉ ACTIVE 343

de les accorder avec des airs de supériorité qui blessent ceux qui les reçoivent. Le privilège de pouvoir donner est si grand que, pour se le faire pardonner, il en faut user avec affabilité et douceur, aller au devant de ceux qui peuvent y faire appel,' leur épargner la peine et l'humiliation de demander^ deviner leurs souhaits et se montrer si heureux d'y répondre qu'ils n'aient plus aucune crainte de nous les exposer. Le service rendu ne doit laisser d'autre trace dans l'dme généreuse que le désir d'en rendre d'autres. « Quand tu as fait du bien et qu'un autre a reçu ton bienfait, dit Marc-Aurèle , pourquoi, à l'exemple des fous, chercher une troisième chose encore, vouloir que ta bienfaisance paraisse aux yeux, ou qu'on ait pour toi de la reconnaissance.... Sois semblable à la vigne qui porte son fruit et puis après ne demande plus rien, satisfaite d'avoir donné sa grappe, et se préparant à porter d'autres raisins dans la saison. »

Ils songent surtout à eux-mêmes ceux qui se laissent décourager par les ingrats. Ainsi que nous le dit Sénèque, c'est nous-mêmes qui en augmentons le nombre par notre égoïsme, notre orgueil et notre dureté. Et pour nous exhorter à persévérer dans le bien, il nous rappelle que « les dieux ne se laissent pas rebuter dans leur inépuisable bienveillance, parce qu'il y a des hommes qui les outragent ou les oublient. Ils suivent leur nature et donnent à tous • leur appui, même aux interprètes pervers de leur bienfaisance. Suivons leur exemple, ajoute-t-ii, au-

tant que le permet la faiblesse humaine B.'Et ailleurs il nous rappelle que « le but d'une âme grande et généreuse est de tolérer l'ingrat jusqu'à ce qu elle l'ait fait reconnaissant ». Il nous montré aussi qu'il y a injustice à s'irriter contre le crime commun de l'ingratitude qui est plus ou moins le fait de tous les hommes, qu'il y a sottise, par conséquent, à s'irriter contre le nôtre. « Pardonne pour être absous » : telle est sa conclusion. Il n'est pas nécessaire, en effet, de fouiller avec soin pour trouver en nous le vice de l'ingratitude, sous quelque forme qu'il se manifeste, soit à l'égard de Dieu, soit envers nos semblables, la nature, les animaux même, envers tout ce qui nous procure quelque avantage ou quelque jouissance et que nous sommes trop prompts à effacer de notre souvenir. Ainsi nous n'osons pas dire que c'est de la magnanimité que de supporter les ingrats, puisque la conscience nous fait reconnaître que c'est un simple devoir de justice. Mais c'est de la magnanimité que d'accabler de bienfaits ceux qui rendent le mal pour le bien, de répondre à leur animosité avec douceur et bonté, en gardant le silence sur leurs torts et sur la générosité dont ils sont l'objet. Si quelque chose peut les ramener à de bons sentiments, c'est la vertu de l'homme clément qui surmonte le mal par le bien.

Pour moi, je ne mettrai pas d'entraves aux bienfaits, dont le mérite doit augmenter en raison de leur nombre et de leur prix. Mais j'y veux du dis-

=ia*mgt0aiu^i^mmMmsimsmiK

LA CHARITÉ ACTIVE

cernement; car, en donnant au hasard et sans réflexion, on ne gagne le cœur de personne.

Voici donc ma pensée. Comme nul mouvement de i'àme, quand même il part d'une volonté droite, n'est honnête si la modération n'en a fait une vertu, je m'oppose à ce que la libéralité se tourne en dissipation. Il y a contentement à recevoir un bienfait, même à lui tendre les mains, lorsque la sagesse le dirige sur le mérite ; mais non quand le hasard ou une aveugle effervescence le jette au premier venu : il faut pouvoir le publier et s'en faire honneur. Appelles-tu bienfaits les présents dont tu n'oses avouer l'auteur ? Mais combien ils sont plus précieux, combien ils descendent plus avant dans les profondeurs du cœur, pour n'en sortir jamais, lorsqu'ils nous charment moins par l'idée du bienfait que par celle du bienfaiteur... Pour moi, je pense qu'on ne doit rechercher le bienfait d'aucun homme dont on méprise l'estime... Ce n'est pas un bienfait que le don auquel manque son plus beau côté, le discernement de celui qui donne. (Sénèque, Des bienfaits,

Page 1