XIV
La reconnaissance n'est obligée que dans la mesure de la bienveillance. Il ne faut donc pas donner légèrement; car on n'est débiteur qu'envers soimême de ce qu'on a reçu d'un indifférent. Il ne faut pas donner tardivement; car, comme dans tout bienfait, on met un grand prix à la volonté du bienfaiteur, accorder trop tard, c'est avoir refusé trop longtemps. Il ne faut pas donner avec insolence ; car, comme il est dans la nature de l'homme que les injures se gravent plus profondément en lui que les services, et que le bien s'efface vite de sa mémoire, opiniâtre à retenir le mal, que peut at-
g,T^.'»>Jg'S^l^
tendre celui qui offense en obligeant ? C'est assez de reconnaissance que de lui pardonner son bienfait.
Au reste, notre zèle à bien faire ne doit pas être ralenti par la multitude des ingrats. Car, d'abord, comme je l'ai dit, nous l'augmentons nous-mêmes. Ensuite, même les dieux immortels ne se laissent pas rebuter dans leur inépuisable bienveillance, parce qu'il y a des hommes qui les outragent ou les oublient. Ils suivent leur nature, et donnent à tous leur appui, même aux interprètes pervers de leur bienfaisance. Suivons leur exemple, autant que le permet la faiblesse humaine. Rendons des services, ne les prêtons pas à intérêt. On mérite d'être trompé quand, en donnant, on songe à recevoir... C'est le propre d'un esprit grand et généreux de ne pas poursuivre le fruit du bienfait, mais le bienfait même, et de chercher encore l'homme de bien, quoiqu'il n'ait rencontré que des méchants. Où serait le mérite d'obliger beaucoup de gens, si personne ne trompait? La vertu consiste à donner : l'homme de bien ne calcule pas sur le retour, il en a aussitôt recueilli le fruit. L'ingratitude doit si peu nous faire reculer et nous rendre plus froids pour une belle action, que, si l'on m'ôtait l'espoir de rencontrer jamais un homme reconnaissant, j'aimerais mieux ne pas recevoir que de ne pas donner. Car le tort de qui ne donne pas vient avant le tort de l'ingrat. Je dirai ce que je pense. Méconnaître le don, c'est être plus coupable; ne pas donner, c'est Têtre plus tôt.
Quel que soit le sort de tes premières largesses, persiste à en faire d'autres : elles seront mieux placées chez des ingrats, que la honte, l'occasion, Texemple pourront, un jour, faire reconnaissants. Ne te lasse pas : poursuis ton œuvre, remplis ton rôle d'homme de bien. Viens en aide à tous, de ta
LA CHARITÉ ACTIVE
fortune, de ton crédit, de ton renom, de tes conseils, de tes préceptes salutaires. (Id., 1, i.)
Que le bon sens dirige nos largesses ; ayons égard aux temps, aux lieux, aux personnes ; car les circonstances font ou détruisent tout le charme d'un bienfait. Je serai bien mieux agréé si je donne à quelqu'un ce qu'il n'a point, que ce dont il regorge ; ce qu'il a cherché depuis longtemps sans le trouver, que ce qu'il voit partout. (Id., xii.)
Les bienfaits plaisent d'autant mieux qu'ils sont réfléchis, qu'ils s'offrent d'eux-mêmes et sont retardés seulement par la discrétion de celui qui les reçoit. Le premier mérite est de devancer le désir ; le second de le suivre. Il vaut encore mieux prévenir la demande. Comme, en effet, l'honnête homme, en demandant, a la parole embarrassée et la rougeur sur le front, celui qui lui épargne ce supplice multiplie ses bienfaits. Un don solUcité n'est pas un don gratuit; car, ainsi que le pensaient nos ancêtres, si pleins de sagesse, rien ne coûte plus cher que ce qu'on achète par des prières. Les hommes seraient plus économes de vœux, s'ils devaient les faire en public ; et même, en adressant aux dieux les supplications les plus honorables, nous préférons prier dans le silence et le secret de nos cœurs. (Id., 2, i.)
C'est un mot humihant qui pèse et qu'on ne prononce que le front baissé : Je vous prie. Il faut en faire grâce à ton ami et à tout homme dont tu dois gagner l'amité par tes bienfaits. Quel que soit ton empressement, ils viendront trop tard s'ils viennent après la prière. Il faut donc deviner les désirs, et,
LA CHARITÉ ACTIVE
lorsqu'ils sont compris, affranchir de la triste nécessité de prier. Rappelle-toi que les bienfaits les plus agréables et qui vivent le plus dans les cœurs sont ceux qui viennent au-devant de nous. (Id., ii.)
Quelquefois, le silence ou la lenteur des paroles, qui contrefont la gravité et la mélancolie, gâtent les services les plus importants, puisque Ton promet de lair dont on refuse. Combien n'est-il pas mieux d'ajouter de bonnes paroles à de bonnes choses, et de faire valoir ce que tu donnes, par des témoignages d'humanité et de bienveillance. Pour corriger quelqu'un de son hésitation à demander, tu peux ajouter quelque reproche amical : « Je t'en veux, quand tu avais besoin, de me l'avoir laissé ignorer si longtemps, d'avoir eu recours à un intermédiaire. Pour moi, je me félicite de voir mettre mon cœur à l'épreuve : dorénavant, ce que tu désireras, réclamele comme un droit. Pour cette fois, je pardonne à ton impolitesse. » Ainsi, tu feras estimer plus ton cœur que le service, quel qu'il soit, qu'on était venu demander. (Id., m.)
La bienfaisance se hâte, et l'on fait promptement ce qu'on fait volontiers. Celui qui tarde et remet de jour en jour ses services, n'oblige pas de bon cœur. Il perd ainsi deux choses essentielles, et le temps et la preuve de sa bonne volonté. Vouloir tard, c'est ne pas vouloir. (Id., v.)
Qu'un bienfait a de charme et de prix, si le bienfaiteur ne souffre pas les remerciements, si en donnant il oublie déjà qu'il a donné ! Au contraire, c'est une folie de gourmander celui auquel on rend les
plus grands services, et de confondre ensemble l'outrage et le don. Il ne faut donc pas aigrir un bienfait, et le mêler d'amertume. Si tu as quelque remontrance à faire, choisis un autre moment. (Id., VI.)
Quoi donc ! laisserai-je ignorer que c'est de moi qu'il a reçu ! sans doute : si d'abord cela même est une partie du bienfait; ensuite, je ferai bien d'autres choses, j'en donnerai bien d'autres qui lui feront deviner l'auteur du premier. Enfin, qu'il ne sache pas qu'il a reçu, que je sache que j'ai donné. C'est peu, diras-tu : c'est peu, si tu veux placer à intérêt ; mais si tu veux donner de la manière la plus profitable pour celui qui reçoit, tu auras assez de ton témoignage. Autrement, ce n'est pas de faire le bien qui te charme, mais de paraître le faire. Je veux, dis-tu, qu'il le sache : tu cherches donc un débiteur. Je veux absolument qu'il le sache : quoi ! s'il lui est plus utile de l'ignorer, plus honorable, plus agréable? Ne changeras- tu pas d'avis? Je veux qu'il le sache : ainsi, tu ne sauverais pas un homme dans les ténèbres.
Telle est la loi du bienfait entre deux hommes : l'un doit aussitôt oubUer qu'il a donné, l'autre ne doit jamais oublier qu'il a reçu; c'est déchirer le cœur, c'est l'accabler, que de rappeler sans cesse vos services. (Id., x.)
Tu perds les bienfaits, si tu n'y aides; c'est peu d'avoir donné, il faut entretenir. Si tu veux voir reconnaissants ceux que tu obliges, il faut non seulement donner, il faut aimer ses bienfaits. (Id., xi.)
^ISl
Il y a tel qui, après o-voir fait un plaisir à quelqu'un, se hâte de lui porter cette faveur en compte. Cet autre n'a point une précipitation pareille, mais il regarde l'obligé comme son débiteur, il a toujours présent à la pensée le service qu'il a rendu. Un troisième enfin ignore, si je puis dire, ce qu'il a fait : il est semblable à la vigne, qui porte son fruit, et puis après, ne demande plus rien, satisfaite d'avoir donné sa grappe. Comme le cheval après la course comme le chien après la chasse, comme l'abeille quand elle a fait son miel, l'homme qui a fait le bien ne le crie point par le monde. Il passe à une autre action généreuse, de même que la vigne se prépare à porter d'autres raisins dans la saison. Faut-il donc être du nombre des gens qui ne savent pour ainsi dire pas ce qu'ils font ? — Oui. — Mais il faut bien savoir ce que l'on fait ; car c'est le propre, dit-on, d'un être qui doit vivre en société avec les autres, de sentir que ce qu'il fait est utile et bon pour la société, et, par Jupiter ! de vouloir que celui qui vit avec lui le sente lui-même. — Ce que tu dis là est vrai, sans doute ; mais tu comprends mal le sens de mes paroles. Par conséquent, tu seras un de ceux dont j'ai fait mention tout à l'heure. Eux aussi, en effet, ils sont conduits par des raisons auxquelles leur esprit donne son adhésion. Si tu veux bien comprendre ce que signifient mes paroles, ne crains pas que cela te fasse négliger aucune des actions utiles au bien de la société. (Marc-Aurèle, v, 6.)
LA CHARITÉ ACTIVE
Quand tu as fait du bien et qu'un autre a reçu ton bienfait, pourquoi, à l'exemple des fous, chercher une troisième chose encore, vouloir que ta bienfaisance paraisse aux yeux, ou qu'on ait pour toi de la reconnaissance? (Id., vu, 73.)
Personne ne se lasse de recevoir du bien. Or, le bien que nous pouvons nous faire, c'est d'agir conformément à la nature. Ne te lasse donc point de te faire du bien à toi-même, en en faisant aux autres. (Id., VII, 74.)
Les bienfaits plaisent lorsqu'ils sont offerts avec des dehors humains, ou du moins doux et affables ; lorsqu'un supérieur me donne sans se dresser audessus de moi, mais avec toute la bonté qu'il a pu, descendant à mon niveau, ôtant tout faste à son présent, saisissant l'occasion propre, afin que je paraisse obligé, plutôt par circonstance que par besoin. Il y a un moyen d'empêcher ces importants de perdre leurs bienfaits par leur insolence, c'est de leur persuader que les dons ne paraissent pas plus grands pour être offerts avec plus de fracas ; qu eux-mêmes ne peuvent pas pour cela paraître plus grands ; que c'est une fausse grandeur que celle de l'orgueil, et qu'elle fait prendre en aversion même ce qui est aimable.
On doit choisir avec plus de soin son créancier pour les dettes de reconnaissance, que pour les dettes d'argent. Car il suffit pour celles-ci de rendre ce que j'ai reçu, et, en le rendant, je suis quitte et libéré ; mais pour les autres, il faut payer au delà, et, même après avoir restitué, je reste lié. Car lorsque je me suis acquitté, je dois m'acquitter encore.
L'amitié nous avertit de ne pas nous attacher à un homme indigne. Il en est de même du lien sacré de la bienfaisance, d'où naît l'amitié.
Il n'y 4 pas bienfait quand on doit à qui l'on ne veut pas devoir. Avant de me donner il me faut mon libre arbitre : ensuite vient le bienfait. (Sénèque, Des bienfaits, 2, xiii.)
?". ri
âf
-.^M. V. 'm»*.ÈÊtÊii^>wtttljÊaiÉ.
LA CHARITÉ ACTIVE
Le but de ton âme grande et iPénéreuse est de tolérer l'ingrat jusqu'à ce que tu laies fait reconnaissant. En suivant cette conduite, tu ne seras jamais trompé. Car les vices cèdent aux vertus, si tu ne te hâtes pas trop de les haïr.
Une maxime qui te plaît singulièrement, et que tu regardes comme sublime, c'est qu'il est honteux d'être vaincu en bienfaisance. Mais ce n'est pas sans raison qu'on amis en doute si c'est une vérité, et la chose est tout autre que ton esprit ne la conçoit. Car jamais il n'est honteux d'être surpassé dans les combats de vertu, pourvu que tu ne jettes pas les armes, et que, même vaincu, tu cherches encore à vaincre. Tous n'apportent pas les mêmes forces, les mêmes moyens, le même bonheur à l'exécution d'une bonne œuvre, et c'est le bonheur qui règle au moins le succès des plus vertueuses entreprises. La seule volonté de se diriger vers le bien est louable, quoiqu'un autre principe plus agile ait pu la devancer. Ce n'est pas comme dans les combats dont on offre au peuple le spectacle, où la palme annonce le plus habile ; quoique là même le sort favorise souvent le plus faible. Lorsqu'il s'agit du devoir que chacun de son côté désire remplir le plus pleinement, si l'un a pu davantage, s'il a eu sous la main des ressources suffisantes à son intention, si la fortune a secondé tous ses efforts ; si l'autre, avec une volonté égale, a cependant rendu moins qu'il n'a reçu, ou s'il n'a rien rendu du tout, pourvu qu'il veuille rendre, et qu'il s'y applique de toutes les facultés de son âme, il ne sera pas plus vaincu que celui qui remet les armes à la main, parce qu'il a été plus facile à Tennemi de le tuer que de le faire reculer. Cette défaite que tu regardes comme honteuse, l'homme de bien n'y est pas exposé ; car jamais il ne succombera, jamais il ne
renoncera : jusqu'au dernier jour de sa vie, il se tiendra prêt à combattre ; et il mourra à son poste, avec la conscience d'avoir beaucoup reçu et beaucoup voulu rendre. (Id. 5, m.)
Nul ne peut donc être vaincu en bienfaits, s'il reconnaît qu'il doit, s'il veut s'acquitter, si, par ses sentiments, il balance les choses qu'il ne peut rendre. Tant qu'il persiste dans cette disposition, tant qu'il se maintient dans cette volonté, sa reconnaissance se témoigne par des signes extérieurs : qu'importe de queKcuté l'on compte le plus de cadeaux ? Tu peux donner beaucoup ; mais moi, je ne puis que recevoir ; tu as pour toi la fortune ; j'ai pour moi ma bonne volonté, Tu n'as donc pas d'autre supériorité sur moi que celle de l'homme armé de toutes pièces sur un homme armé à la légère. Ainsi, personne n'est vaincu en bienfaisance, parce que la reconnaissance va aussi loin que la volonté. (Id., IV.)
Comment faut-il supporter l'ingratitude ? Avec calme, douceur et magnanimité. Jamais l'insensibilité, l'oubli de l'ingrat ne te blessera au point qu'il ne te reste plus de plaisir pour avoir donné. Que jamais une injustice ne t'arrache ces paroles : « Je voudrais n'en avoir rien fait ! » Que même l'insuccès de ton bienfait te plaise encore ! L'ingrat se repentira toujours, si, même à présent, tu ne te repens pas.
Examine en toi-même si tu t'es acquitté envers tous tes bienfaiteurs, si jamais entre tes mains aucun service ne s'est perdu, si le souvenu- de tous les bienfaits t'accompagne sans cesse.
Ce vice dont tu te plains, peut-être en fouillant avec soin, tu le trouveras caché dans quelque repli de ton cœur. Il y a injustice à t'irriter contre le crime commun, il y a sottise à t'irriter contre le tien. Pardonne pour être absous. Tu peux rendre l'ingrat meilleur par l'indulgence ; mais à coup sûr tu le rendras pire par la sévérité. Ne va pas endurcir son front : s'il lui reste quelque pudeur, souffre qu'il la conserve. Souvent la voix trop éclatante du reproche a fait tomber le masque à l'ingratitude encore timide. Nul ne craint d'être ce qu'il paraît déjà: la pudeur surprise se perd.
Autant que nous le pouvons, plaidons la cause de l'ingrat au dedans de nous-mêmes : peut-être n'a-t-il pas pu, peut-être n'a-t-il pas su ; peut-être rendrat-il. Certaines mauvaises dettes sont devenues bonnes par la patience et la sagesse du créancier qui les a soutenues et assurées par des délais. Il nous faut faire de même. Réchauffons une foi languissante. (Id., 7, xxvi, xxvii.)