COMMENT IL FAUT RECEVOIR
Tous les hommes sont tour à tour bienfaiteurs et obligés. Dans quelque condition que ce soit, la plus élevée ou la plus infime, chacun reçoit de ses semblables, et c'est un devoir de justice autant que de charité de recevoir de bon cœur et de garder le souvenir du bienfait. Ainsi que nous l'avons déjà dit, il dépend plus ou moins du bienfaiteur de faire naître l'ingratitude ou la reconnaissance ; mais la
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nature de l'obligé n'est pas étrangère non plus au sentiment que produit en lui un acte de libéralité ou de bonté. Aussi Sénèque nous dit, avec une profonde connaissance du cœur humain, que « ce qui surtout fait les ingrats, c'est une trop haute opinion de soi, et le défaut naturel à l'humanité de n'admirer que soi et ce qui est sien ; ou l'avidité, ou l'envie. Tout homme est pour lui-même un juge indulgent: de là vient qu'il pense avoir tout mérité, et ne recevofr que ce qui lui est dû; et il ne se croit jamais apprécié à sa juste valeur». Toujours l'orgueil et l'égoïsme sont donc à la source de nos vices. Ils font les bienfaiteurs durs et insolents, et les obligés ingrats, mécontents et haineux, qui se tournent contre ceux qui leur ont fait du bien. Aussi me semble-t-il que ceux qui savent donner de bon cœur savent recevoir de bon cœur. « De tous les paradoxes de la secte stoïcienne, dit Sénèque, celui-ci est, selon moi, le moins étrange, le moins contestable : celui qui a reçu de bon cœur a rendu. Car, comme nous rapportons tout à l'intention, chacun a fait tout ce qu'il a voulu faire
Un homme peut être reconnaissant par sa seule volonté, il a offert cœur pour cœur ; et, ce qui est le propre de l'amitié, il a mainteau l'égalité. Ensuite, un bienfait se paie autrement qu'une créance. N'attends pas que je te fasse voir le paiement, c'est une affaire qui se traite entre cœurs. » Oui, l'âme simple, droite et généreuse, qui donne avec joie reçoit de même avec joie ; elle chérit le bien-
fait, loin de le considérer comme un fardeau, et, tout en cherchant à rendre, elle est heureuse de devoir éternellement. Grâce à l'amour qui fait les bienfaiteurs généreux, affables et délicats, et les obligés heureux et reconnaissants, l'harmonie s'établit entre tous les membres de la famille humaine, par l'union de la justice et de la charité.
Lorsque nous aurons jugé convenable d'accepter, acceptons de bon cœur ; avouons ouvertement notre joie et qu'elle soit si manifeste pour notre bienfaiteur, qu'il y trouve une récompense immédiate. Car c'est une cause légitime de joie, de voir un ami joyeux ; plus légitime encore d'avoir fait sa joie. Montrons par d'affectueux épanchements, que nous avons reçu avec reconnaissance ; proclamons-la non seulement en présence du bienfaiteur, mais aux yeux de tous. Celui qui a reçu avec reconnaissance a déjà fait son premier paiement.
Il y en a qui ne veulent recevoir qu'en secret ; ils évitent les témoins et les confidents d'un bienfait : ceux-là ont une arrière-pensée. De même que celui qui oblige ne doit divulguer un bienfait qu'autant que cela plaît à l'obligé ; de même celui qui reçoit doit convoquer la foule. N'accepte point ce que tu as honte de devoir. Il y en a qui remercient furtivement, dans un coin, à l'oreille. Ce n'est pas là de la modestie, c'est une manière de désavouer. Il est ingrat celui qui, pour remercier, fuit les témoins.
Il y a des gens qui, en affaires, ne souffrent pas l'inscription de leur dette, ne veulent pas de courtiers, n'appellent pas de témoins à la signature, et refusent tout acte écrit. C*est ainsi qu'agissent ceux qui s'efforcent de dissimuler à tous les services qui
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leur sont rendus. Ils craignent de les avouei afin de paraître tout devoir à leur mérite pl^^^ot qu a îappuTcies autres. Ils sont surtout sobres d hom- Ses pour ceux auxquels ils doivent la vie ou la Sne ; et, en craignant de descendre au rôle de client ils se rabaissent à celui d ingrat. .
Stres disent le plus de mal de ceux qui leur ont fait le plus de bien. Il est moins danger^^^^^^ d'offenser certains hommes que ^e les obliger ,^^^^ cherchent dans la haine la preuve qu ils ne vous do vent rien^r, rien ne doit nous occuper davanta^e que de fixer en nous le souvemr de nos obligations et plus d'ane fois il faut le renouveler: S celui qui se souvient peut seul reconnaître, et c'est déjà reconnaître que de se souvenir
Ce qui surtout fait les ingrats, c est une trop haute opinion de soi, et le défaut naturel a humanité, de n'admirer que soi et ce qui est sien , ou l'avidité, ou l'envie. . . , ^„. .
Tout homme est pour lui-même un J^g^^^^^d^^^^^ delà vient qu'il pense avoir tout mente, et ne recevoir que ce'qui Fui est dû ; et il ne se croit jamais aDDrécié à sa juste valeur.
^L-avidité ne permet à personne d'è re reconnaissant ; jamais ce qu'on donne ne semble assez a une espérance sans mesure. Plus on obtient plus on dé sire et l'avarice assise sur des monceaux de richesses n'en est que plus ardente; telle la flamme s'élance d'autant îlus%aut, qu'elle jaillit d'un plus vaste embrasement. (Sénèque, Des bienfaits, 2, xxii,