‹ La morale des stoïciens [microform]Chapitre 6 sur 58 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

DIEU

Le Dieu des stoïciens n'est pas une pure abstraction. C'est un Dieu personnel, « créateur toutpuissant, maître de la nature et qui gouverne toutes choses avec loi ». Tels sont les attributs du Dieu que célèbre Cléanthe, dans son immortel hymne qui est l'expression d'une âme profondément religieuse. Après avoir béni sa toute-puissance qui a créé toutes choses, donné la vie à tous les êtres qui existent et fait naître de lui les hommes, Cléanthe rend hommage aussi à la sagesse et à la justice de l'Être suprême dont le gouvernement produit partout l'ordre et l'harmonie. Il a aussi

la notion de la bonté divine, car il appelle Dieu « l'auteur de tous les biens « ; il voit dans la loi de Dieu, le moyen de rendre les hommes heureux ; et dans la sublime invocation que lui dicte une ardente charité pont les, hommes ignorants, faibles et méchants, il appelk Dieu « Père », et le prie de répandre sul^sf':s/ créatures un esprit de sagesse, afin qu'elles soient glorifiées et qu'elles « puissent le glorifier à leur tour ». Ainsi Dieu, qui est pour Cléanthe le principe de tout, semble aussi être pour lui la fin de tout. La morale est pour lui la loi de Dieu, et le souverain bien pour l'homme, c'est de se conformer à cette loi unique, éternelle, pour contribuer ainsi à l'harmonie universelle. C'est aussi ce qu'exprime un poète stoïcien par ces paroles : « A quel prix peut-on acheter le ciel? Il faut que l'homme se donne et se sacrifie tout entier pour posséder Dieu en lui-môme. »

Le plus glorieux des immortels, être qu'on adore sous mille noms, être éternellement touipuissant, maître de la nature, toi qui gouvernes avec loi toutes choses, ô Jupiter, salut! C'est le devoir de tout mortel de te prier. Car c'est de toi que nous sommes nés, et que nous tenons le don de la parole, seuls entre tous les êtres qui vivent et rampent sur la terre. C'est pourquoi je t'adresserai mes hymnes et je ne cesserai de chanter ton pouvoir Ce monde immense qui roule autour de la terre te suit où tu le conduis et se meut docilement à tes ordres. C'est que tu tiens dans tes invincibles

DIEU

mains la foudre, ton ministre enflammé, un double trait, la foudre animée d'une vie immortelle. Tout dans la nature frissonne à ses coups. Par elle tu diriges la raison universelle qui circule dans tous les êtres et se mêle aux grands comme aux petits luminaires du ciel. Tant, ô roi suprême, ton empire est grand et universel ! Rien ne se fait sans toi sur la terre, ô Dieu, rien dans le ciel éthéré et divin, rien dans la mer hors les crimes que les méchants commettent dans leur folie. Par toi ce qui est excessif rentre dans la mesure, la confusion devient ordre, et le désaccord, harmonie. Ainsi tu fonds tellement ce qui est bien avec ce qui ne l'est pas, qu'il s'établit dans le tout une loi unique, éternelle, que les méchants seuls abandonnent et méprisent. Les malheureux ! Ils désirent sans fin le bonheur, et ils ne voient ni n'entendent la loi commune de Dieu, qui leur procurerait une vie heureuse avec l'intelligence, s'ils voulaient l'écouter. Ils se précipitent sans souci de l'humanité chacun vers l'objet qui l'attire. Ceux-ci se passionnent pour la possession disputée de la gloire; d'autres courent à des gains sordides; beaucoup s'abandonnent à la mollesse et aux voluptés du corps. Mais, ô Jupiter, maître de tous les biens, toi à qui la foudre et les nuages obéissent, retire les hommes de cette funeste ignorance ; dissipe cette erreur de leur âme, ô Père ; et donne-leur de trouver cette sagesse qui te guide et par qui tu gouvernes l'univers avec justice, afin que, glorifiés, nous puissions te glorifier à notre tour, chantant sans fin tes ouvrages, comme il convient à l'être faible et mortel. Il n'est pas de plus grand bien, et pour les hommes et pour les dieux, que de célébrer éternellement par de dignes accents la loi commune de tous les êtres. (Hymne de Cléanthe.)

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DIEU

Sénèque raisonne plus que Cléanthe, sa foi est plus spéculative, elle semble moins vivifiée par le sentiment et peut-être y a-t-il un peu de déclamation dans sa manière de l'exprimer. Pour lui, Dieu est « l'âme de l'univers », il est « tout ame et tout raison ». Il s'occupe plus de déterminer l'essence de Dieu, je dirai même qu'il le cherche plus par l'intelligence qu'il ne le sent par le cœur. La puissance de c( l'arbitre, du créateur de tant de prodiges, du fondateur de ce grand tout dont il s'est fait le centre », s'impose à l'âme de Sénèque qui compare la grandeur infinie de Dieu « visible seulement à la pensée », avec la faible portion que l'homme en peut connaître. Il me semble que Sénèque est de ceux à qui Dieu se révèle par la raison et qui cherchent toute leur vie « le fond de cet abîme où dort la vérité », tandis que Cléanthe connaît Dieu par le cœur, et ne songe qu'à l'adorer et à le servir.

Marc-Aurèle aussi parle surtout de la puissance de Dieu ; mais il y croit par une foi individuelle, puisqu'il « éprouve à chaque instant cette puis-' sance ».

Qu'est-ce que Dieu? L'âme de l'univers. Qu'estce que Dieu ? Tout ce que vous voyez et tout ce que vous ne voyez pas. Si l'on rend enfin à l'Être suprême sa grandeur, qui passe toute imagination

si seul il est tout, au dedans comme au dehors, son œuvre est pleine de lui. Quelle est donc la différence entre la nature de Dieu et la nôtre ? C'est que dans l'homme la plus noble partie est l'âme, et qu'il n'y a rien en Dieu qui ne soit âme. Il est tout raison. Tel est, au contraire, l'aveuglement des mortels, qu'à leurs yeux cet univers si beau, si régulier, si constant dans ses lois, n'est que l'œuvre et le jouet du hasard, qui se laisse rouler au milieu des tonnerres, des nuées, des tempêtes et des autres météores qui tourmentent le globe et son atmosphère. Et ce déhre ne s'arrête pas au vulgaire ; il a gagné jusqu'à des hommes qui se donnent pour sages. Il en est qui, tout en reconnaissant en eux une âme prévoyante, capable d'embrasser dans ses moindres détails ce qui les touche eux et les autres, refusent au grand tout dont ils font partie toute espèce d'inteUigence, et le supposent emporté par je ne sais quelle force aveugle, ou par une nature ignorante de ce qu'elle] fait. Combien, dites-moi, n'importe-t-il pas d'être éclairé sur toutes ces choses, et d'en déterminer les limites ? Jusqu'où va la puissance de Dieu ?

Dieu n'a pas tout fait pour nous. Quelle faible portion de ce vaste ensemble est accordée à nos regards? L'arbitre, le créateur de tant de prodiges, le fondateur de ce grand tout dont il s'est fait le centre ; ce Dieu, la plus belle et la plus noble partie de son ouvrage, se dérobe lui-même à nos yeux, il n'est visible qu'à la pensée. (Sénèque, Questions naturelles.)

Quel est cet être sans lequel rien n'existe? Nous ne pouvons le savoir, et nous sommes surpris de ne connaître qu'imparfaitement quelques points lumi-

neux nousàqui échappe ce dieu qui, dans l'univers, tient la plus grande place !

La nature ne se manifeste pas toute au premier abord. Nous nous croyons initiés et nous sommes encore aux portes du temple. Ses merveilles ne se découvrent pas indistinctement et à tout mortel • elles sont reculées et enfermées au fond du sanctuaire. Quand donc ces connaissances arriverontelles a 1 homme ?

Quand nous y vouerions toutes nos facultésîïnfmi "/"f f """''^ tempérante en ferait son

fik^PnK /^' '?' P"'""'' ^' *^-^'« ^^ leurs leçons ; les nis, 1 objet de leurs travaux, à peine arriverionsnous au fond de cet abime, où dort la vérité, Su-

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A ceux qui te demandent: Où as-tu vu les dieux? Comment as-tu pu te convaincre de l'existence de ces êtres auxquels tu adresses tant d'hommages ? réponds que d'abord ils sont visibles ; ajoutef Je n ai jamais vu mon âme, et pourtant je l'honore II

instant leur puissance ; je reconnais qu'ils sont et je les respecte. (Marc-Aurèle, xii.) '

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