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CHAPITRE II

LAME

« L'âme, dit Sénèque, est une portion de la divinité. La nature l'a formée pour avoir les mêmes sentiments qu'ont les dieux. » Emanation de l'esprit céleste, l'âme ne trouve sa paix, son harmonie qu'en Dieu. Au milieu des choses extérieures par lesquelles nous essayons de la captiver, elle s'agite, elle erre d'objet en objet jusqu'à ce qu'elle ait compris sa fin et la poursuive de toutes ses forces. « Malgré la lourde enveloppe qui l'enserre, elle parcourt le ciel sur les ailes rapides de la pensée. » Aucune entrave ne peut enchaîner sa liberté, si elle ne se donne pas à elle-même des chaînes en s'attachant aux choses terrestres, et si, comme nous le dit Marc-Aurèle, « elle ne se laisse pas entraîner à l'injustice, à la colère, à la douleur et à la crainte ». C'est là pour les stoïciens « une rébelHon contre la nature », car, pour eux, l'âme est faite pour la justice ainsi que l'œil pour la lumière. Sans doute, ce qui trouble l'harmonie de l'âme et la détourne de sa véritable destinée est contraire à sa nature divine.

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Mais les stoïciens n'ont pas compté assez avec toute la nature de l'homme ; et, dans la tension extraordinaire de leur volonté vers le bien souverain, ils étaient tellement exaltés par le sentiment de leur force qu'ils semblent avoir été plus ou moins insensibles à la douleur de l'effort qui leur procurait la joie de conquérir la liberté. Malgré le principe divin qui est en l'homme, ce n'est pas sans lutte que l'âme triomphe du mal pour s'élever jusqu'à Dieu ; mais plus elle s'élève, plus elle acquiert de force pour résister à la nature inférieure et vivre selon Dieu.

Celui-là est égal aux dieux

Qui dans le fond du ccjour a la vertu présente.

Il aspire vers le ciel, se souvenant de son origine, et que c'est un louable effort de remonter au lieu duquel on est descendu. Pourquoi ne croirez-vous pas qu'il a quelque chose de divin, puisqu'il est une portion de la divinité? Ce grand tout qui vous environne est un, c'est Dieu; nous sommes ses compagnons et ses membres ; notre âme est capable de le recevoir, et de s'élever jusqu'à lui, si elle n'était retenue par le vice. Comme la taille de notre corps est droite et regarde vers le ciel, notre âme a les mêmes inclinations, et s'étend si loin qu'il lui plaît. La nature l'a formée pour avoir les mêmes sentiments qu'ont les dieux, et pour user de ses forces dans toute l'étendue de leur activité ; car elle aurait eu bien de la peine à monter au ciel, si le secours d'autrui lui avait été nécessaire. Elle y retourne quand elle marche hardiment par ce chemin que la nature lui a frayé, méprisant les biens extérieurs, et regar-

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dant l'or et l'argent comme des sujets dignes de la prison où ils étaient enfermés, sans être touchée de leur éclat qui éblouit les ignorants, et qui les empêche de regarder le ciel, depuis que l'avarice a exposé ces métaux sur la terre. Elle sait, dis-je, que les véritables richesses ne sont point aux lieux où l'on en fait amas, et qu'il vaut mieux remplir son âme que son coffre. (Sénèque, Epître xcii.)

11 a été donné à l'homme une âme inquiète et remuante ; jamais elle ne se tient en place ; elle se répand et promène sa pensée en tous lieux connus et inconnus, vagabonde, impatiente de repos, amoureuse de la nouveauté, ce qui ne doit pas t'émerveiller, si tu considères le principe de son origine. Elle n'est pas formée de ce corps terrestre et pesant ; c'est une émanation de l'esprit céleste; or, la nature des choses célestes est d'être toujours en mouvement, et de fuir emportées par une course agile.

Crois-tu que l'âme humaine, formée de la

même substance que les choses divines, supporte à regret les voyages et les émigrations, tandis que la divine nature trouve dans un changement perpétuel et rapide, son plaisir et sa conservation? (Sénèque, Consolation à Helvia, vi.)

C'est l'âme qui fait la richesse : c'est elle qui suit l'homme en exil, et qui, dans les plus âpres déserts, tant qu'elle trouve de quoi soutenir le corps, jouit elle-même de ses biens et nage dans l'abondance. La richesse n'importe en rien à l'âme, non plus qu'aux dieux immortels. Ces objets admirés par des esprits aveugles et trop esclaves de leur corps, ces pierres, cet or, cet argent, ces tables polies aux vastes contours, sont des produits de la terre, auxquels

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ne peut s'attacher une âme pure et qui n'a pas oublié son origine : légère, libre de tout soin, et prête à s'envoler aux sublimes demeures dès qu'elle verra tomber ses chaînes : en attendant, malgré la pesanteur de ses membres et la lourde enveloppe qui l'enserre, elle parcourt le ciel sur les ailes rapides de la pensée. Ainsi, jamais on ne peut condamner à l'exil cette âme libre, formée de divine essence, qui embrasse le monde et les âges. La pensée se promène dans tout l'espace du ciel, dans les temps accomplis, dans les temps à venir. Ce vil corps, prison et lien de l'âme, est ballotté dans tous les sens ; sur lui s'exercent et les supplices et les brigandages et les maladies; mais l'âme est sacrée, l'ârne est éternelle; sur elle on ne peut porter la main. (Id., xi.)

Souviens-toi que ce qui te remue comme les ficelles font une marionnette, c'est ce qui est caché en toi : oui, c'est là le principe de nos desseins, c'est là la vie, c'est là, s'il faut le dire, l'homme même. Ne mêle jamais à cette pensée l'idée du vase qui te renferme, et de ces organes qui ont été faits pour toi; car ils sont comme une doloire, avec cette seule différence qu'ils sont nés en même temps que toi. Ces parties de ton être n'auraient pas plus d'utilité, sans la cause qui les meut et qui les modère, que n'en aurait, dans le même cas, la navette pour la tisseuse, le roseau pour l'écrivain, le fouet pour le cocher. (Marc Aurèle, x.)

L'âme embrasse dans ses spéculations le monde tout entier et le vide qui environne le monde ; elle examine la figure du monde; elle s'étend jusque dans l'infini de la durée; elle comprend, elle conçoit

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la régénération de toutes choses au bout de périodes déterminées. Le propre d'une âme raisonnable, c'est encore l'amour du prochain, la vérité, la modestie, un extrême respect d'elle-même comme aussi de la loi. C'est ainsi que la droite raison ne diffère en rien de la règle de justice. (Id., xi.)

Tout ce qui entraîne l'âme à l'injustice, à l'intempérance, à la colère, à la douleur, à la crainte, n'est pas autre chose qu'une rébellion contre la nature. Pour une âme, se fâcher de quelqu'un des accidents de la vie, c'est déserter son poste. L'âme n'est pas moins faite pour la piété et le respect des dieux que pour la justice. (Id., xi.)

DIVINITÉ DE l'aME

Epictète reconnaît en l'homme une double nature, « une funeste parenté de mort et une bienheureuse parenté divine » ; et, selon lui, un petit nombre d'hommes vivent de manière à montrer qu'ils se souviennent d'être nés de Dieu. Avec quelle sainte fierté il exalte notre glorieux titre d'enfants de Dieu! Avec quelle conviction il blâme les hommes de négliger leur âme et leur rappelle les devoirs des enfants de Dieu ! « Pourquoi, dit-il, méconnais-tu ta noble origine? Ne sais-tu pas d'où tu es venu? » On reproche à Epictète sa superbe, mais saint Paul n'a-t-il pas dit de même aux Athéniens : « Nous sommes aussi de la race de Dieu? » Saint Jean n'a-t-il pas écrit : « Nous sommes dès à présent enfants de Dieu ? » Et nul ne

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songe à accuser les apôtres de s'être enorgueillis de cette noble origine qui est commune à tous les hommes et dans laquelle la volonté humaine n'a aucune part. S'ils s'en souviennent, c'est pour eu glorifier Dieu par une vie sainte et pure.

Si l'on pouvait partager autant qu'on le doit cette croyance, que nous sommes tous enfants de Dieu au premier chef, que Dieu est le père des hommes et des divinités, jamais, je pense, on n'aurait de soi des idées qui nous amoindrissent ou nous rapetissent. Quoi, si César t'adoptait, personne ne pourrait supporter ton orgueil ; et, quand tu sais que tu es le fils de Dieu, tu ne t'en enorgueilliras pas ! Nous ne le faisons guère aujourd'hui ! Bien loin de là ! Comme à notre naissance deux choses ont été mises en nous, le corps qui nous est commun avec les animaux, la raison et le jugement qui nous sont communs avec les dieux, une partie d'entre nous se tourne vers cette funeste parenté de mort, un très petit nombre vers cette bienheureuse parenté divine. Or, comme il est impossible de ne pas user de chaque chose suivant l'opinion qu'on s'en fait, ce petit nombre, qui se croit né pour la probité, pour l'honneur, pour le bon usage des idées, n'a jamais de lui-même une opinion qui le rapetisse ou l'amoindrisse, mais la foule fait le contraire : « Que suis-je, en effet (dit-on) ? Un homme misérable et chétif ? » — Ou bien encore : « Pitoyable chair que la mienne! » — Oui, bien pitoyable, en effet! mais tu as quelque chose de mieux que cette chair ! Pourquoi le négliges-tu, pour t'attacher à elle ? (Épictète, Entretiens, i, 3.)

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Pourquoi donc celui qui comprend le gouvernement du monde, celui qui sait que de toutes les familles il n'en est point de plus grande, de plus importante, de plus étendue que celle qui se compose des hommes et de Dieu, et que Dieu a laissé tomber sa semence non seulement dans mon père et dans mon grand-père, mais dans tous les êtres qui naissent et croissent sur la terre, et en particulier dans les êtres raisonnables (parce que seuls ils sont de nature à entrer en relations avec Dieu, à qui ils sont unis par la raison), pourquoi celui-là me diraitil : a Je suis du monde ? » Pourquoi ne dirait-il pas : « Je suis fils de Dieu ? » Et pourquoi craindrait-il rien de ce qui arrive parmi les hommes? La parenté de César, ou de quelqu'un des puissants de Rome, suffit pour nous faire vivre en sûreté, pour nous préserver du mépris, pour nous affranchir de toutes craintes ; et avoir Dieu pour auteur, pour père et pour protecteur, ne nous affranchirait pas de toute inquiétude et de toute appréhension ? (Id. ix.)

Toi, tu es né pour commander; tu es un fragment détaché de la divinité ; tu as en toi une partie de son être. Pourquoi donc méconnais-tu ta noble origine? Ne sais-tu pas d'où tu es venu ?... C'est un Dieu que tu exerces ; un Dieu que tu portes partout ! et tu n'en sais rien, malheureux ! Et crois-tu que je parle ici d'un Dieu d'argent ou d'or en dehors de toi ? Le Dieu dont je parle, tu le portes en toi-même, et tu ne t'aperçois pas que tu le souilles par tes pensées impures et tes actions infâmes ! En présence de la statue d'un Dieu, tu n'oserais rien faire de ce que tu fais et, quand c'est le Dieu lui-même qui est présent en toi, voyant tout, entendant tout, tu ne rougis pas de penser et d'agir de cette façon, ô toi, qui

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méconnais ta propre nature et qui attires sur toi la colère divine ! (Id., ii, 8.)

IMMORTALITÉ DE l'aME

Il serait difficile d'admettre que les stoïciens, si bien convaincus de la divinité de l'âme, n'aient pas cru à l'immortalité. Plusieurs affirment cette croyance, d'autres ne l'expriment que dubitativement , et d'autres encore n'y font pas même allusion. Chrysippe croit à la permanence « des choses que nous avons apprises et du bien qui nous en est revenu ». Sénèque console ses amis de la mort d'êtres aimés par l'espérance de leur immortalité. Il dit àMarcia: « Ton fils, désormais éternel, en possession d'un état meilleur, débarrassé de liens étrangers, est tout lui-môme. L'âme aspire aux régions d'où elle est sortie ; c'est là que l'attend le repos éternel, c'est là qu'après avoir triomphé du chaos et de la nuit, elle ira contempler les clartés célestes. » Ainsi Sénèque croit que la mort est le commencement de la véritable vie et que, dans notre courte existence terrestre, nos forces sont entravées dans leur action comme dans un demisommeil. De même, il dit à Polybe, d'une manière moins affirmative, il est vrai : « S'il reste après la mort quelque sentiment, l'âme de mon frère, comme délivrée d'une longue prison, s'applaudit d'être enfin libre et maîtresse d'elle-même. » Lui-même, il ne doute pas de la durée de l'âme, mais de celle du

sentiment. Mais c'est surtout lorsqu'il songe à sa propre mort qu'il parle avec le plus de conviction : « Le jour étant venu qui doit séparer ce qu'il y a chez moi de mortel et de divin, je laisserai ce corps où je l'ai trouvé, et je m'en retournerai en la compagnie des Dieux. » Et pour lui l'espérance de cette vie bienheureuse « doit éloigner de l'âme tout ce qui est bas, sordide et criminel ». Elle doit l'aider à se faire « une âme rectifiée, pure et nette, qui s'élève au-dessus de la terre, qui veut imiter Dieu et qui n'estime point en soi tout ce qui est hors de soi ». Aussi croit-il que les grandes âmes, celles qui se sont le plus affranchies du mal, sont plus pressées de quitter cette terre : « Elles brûlent de sortir, de se faire jour; elles souffrent avec peine cette étroite prison. » De même saint Paul a dit : « Nous soupirons en nous-mêmes, en attendant l'adoption, savoir la rédemption de notre

corps. »

Épictète ne parle pas de l'immortalité ; Marc- Aurèle ne comprend pas que « les dieux qui ont si bien ordonné toutes choses, et avec tant d'amour pour les hommes, aient négligé un seul point, à savoir que des hommes d'une vertu éprouvée ne revivent pas après la mort ». N'est-ce pas, dans la bouche du meilleur des princes et d'un des plus parfaits d'entre les hommes, une manière d'exprimer sa foi dans la vie future ? Il ne lui semble pas que le néant des hommes vertueux soit conciliable avec la sagesse, la justice et la bonté de la divinité. C'est

dire en d'autres termes que la vertu d^s gens de bien nous est un garant de l'immortalité.

Persuadé que tu es mortel, perfectionne ta raison par les sciences et les vertus ; tout le reste s'évanouit ; il ne nous reste que les choses que nous avons apprises, que les sages réflexions que nous avons faites et que le bien qui nous en est revenu. (Chrysippe.)

Ton fils a dépassé les limites entre lesquelles on est esclave. Dans le sein d'une paix profonde, éternelle, il n'est plus tourmenté par la crainte de la pauvreté, par le souci des richesses, par les passions qui harcèlent notre âme avec l'aiguillon de la volupté; il n'est pas envieux du bonheur des autres, ni envié dans le sien ; jamais la calomnie ne blesse ses chastes oreilles ; il n'a plus à prévoir ni calamités publiques ni privées ; jamais sa pensée inquiète ne s'attache à l'avenir plein de tristes inquiétudes. Enfin, il est dans un asile d'où rien ne peut le bannir, où rien ne saurait l'effrayer. (Sénèque, Consolation à Marcia, xlx.)

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Toutes les choses humaines sont éphémères, périssables et ne tiennent aucune place dans l'infini des temps... Notre vie est quelque chose de moins qu'un point, en regard de tous les temps.

Le seul moyen d'avoir vécu beaucoup, c'est

d'avoir assez vécu. Cite-moi, si tu veux, ces vieillards dont la tradition nous raconte la longévité ; mène-les jusqu'à cent dix ans ; quand ton âme se reportera vers l'éternité, tu ne verras plus de différence entre l'existence la plus longue et la plus courte si, considérant tout le temps que chacun a

vécu, tu le compares à tout le temps qu'il n'a pas vécu. (Id., XX.)

Ton fils, désormais éternel, en possession d'un état meilleur, débarrassé de liens étrangers, est tout lui-même. Ces os que tu vois entourés de muscles, cette peau qui les recouvre, ce visage, ces mains, ministres du corps, et toute cette enveloppe extérieure ne sont pour l'âme qu'entraves et ténèbres. Elle en est accablée, obscurcie, souillée; voilà ce qui l'entraîne loin du vrai, loin d'elle-même, pour la plonger dans le faux ; toutes ces luttes sont contre cette chair qui lui pèse, qui voudrait l'enchaîner et l'abattre ; elle aspire aux régions d'où elle est sortie ; c'est là que l'attend le repos éternel, c'est là qu'après avoir triomphé du chaos et de la nuit, elle ira contempler les célestes clartés. (Id., XXIV.)

S'il reste après la mort quelque sentiment, l'âme de mon frère, comme délivrée d'une longue prison, s'applaudit d'être enfin libre et maîtresse d'ellemême ; jouit du spectacle de la nature ; des hauteurs où elle est placée, voit à ses pieds toutes les choses humaines, et contemple de près les choses divines, dont elle avait longtemps, en vain, interrogé les causes. Pourquoi donc me consumer à regretter un être auquel appartient la béatitude ou le néant? Gémir sur labéatitude, c'est envie; c'est folie de gémir sur le néant.

Ne sois donc pas ennemi du bonheur de ton

frère ; il repose : il est enfin libre, enfin tranquille, enfin éternel.

Il jouit maintenant d'un ciel pur et sans

nuage. De cette humble et basse région il s'est

élancé vers ce lieu, quel qu'il soit, où, pour les âmes dégagées de leurs chaînes, s'ouvre le sanctuaire des bienheureux ; et maintenant il est en liberté ; il découvre avec un suprême ravissement tous les trésors delà nature. Tu te trompes. Ton frère n'a point perdu la lumière ; mais il en contemple une qui est impérissable. Tous nous devons suivre cette même route. Pourquoi pleurer son destin? Il ne nous a pas quittés ; il a pris les devants. (Sénèque, Consolation à Polybe, xxvii.)

Montrez-nous combien il est naturel à l'homme de porter ses pensées jusqu'à l'infini. L'esprit de l'homme est quelque chose de grand et de généreux qui ne souffre point d'autres bornes que celles qui sont communes avec Dieu; il ne reconnaît pour sa patrie aucun endroit ici-bas, soit Éphèse, Alexandrie ou quelque autre lieu plus spacieux ou plus habité. Sa véritable patrie est l'enceinte de tout cet univers, et cette voûte qui enferme les mers et les terres, où l'air unit, sans le confondre, ce qui est mortel avec ce qui est divin, où tant d'intelligences sont rangées pour y exercer leurs fonctions. De plus, il ne veut pas qu'on lui donne un terme si court : tous les âges, dit-il, m'appartiennent. Il n'y a point de siècle fermé pour les grands génies, ni de temps impénétrable à la pensée. Le jour étant venu qui doit séparer ce qu'il y a chez moi de mortel et de divin, je laisserai ce corps où je l'ai trouvé, et je m'en retournerai en la compagnie des dieux. Je n'en suis pas à cette heure entièrement privé, je suis seulement retenu par la pesanteur de la matière. Ce séjour mortel est comme un prélude d'une meilleure et plus longue vie. Comme le sein de notre mère nous retient neuf mois enfermés, afin de nous pré-

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parer non pour lui, mais pour le lieu où il nous envoie lorsque nous sommes capables de respirer l'air et de demeurer à découvert, ainsi, depuis le bas âge jusqu'à la vieillesse, nous demeurons dans le sein de la nature pour être enfantés à une autre vie et à un état plus avantageux qui nous attend. Nous ne pouvons encore souffrir le ciel ni ses brillants, qu'à une longue distance. Regardez donc sans peur cette heure fatale, qui est la dernière du corps, et non point la dernière de l'âme. Considérez tous les biens qui vous environnent comme les biens d'une hôtellerie où vous passez ; il faut déloger, et la nature fouille ceux qui sortent, comme ceux qui y entrent. Il n'est pas permis d'en emporter davantage que l'on en a apporté. Il en faut même quitter une bonne partie.

Ce jour, que vous appréhendez comme le dernier de votre vie, est celui de votre naissance pour l'éternité Défaites-vous de tout ce qui n'est point

nécessaire, et commencez à prendre des pensées plus relevées. Les secrets de la nature vous seront un jour révélés. Les ténèbres seront dissipées, et la lumière vous environnera de tous côtés. Imaginezvous quelle clarté produiront tant d'astres, qui mêleront leurs lumières ensemble. Il n'y aura point de nuage qui trouble la sérénité. Le ciel sera partout lumineux, puisque le jour et la nuit ne sont faits que pour la terre. Vous direz alors que vous avez vécu dans les ténèbres, voyant la lumière toute pleine que vous regardez maintenant et que vous admirez de loin par les fenêtres obscures de vos yeux. Que direz-vous de cette clarté divine quand vous la pénétrerez dans sa source?

Cette pensée doit éloigner de notre âme tout ce qui est bas, sordide et criminel; elle nous dit que les dieux sont témoins de toutes nos actions ; que

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nous devons rechercher leur approbation, nous préparer pour le ciel, nous proposer une éternité. Quand on est bien persuadé, on voit les armées en bataille, on entend les menaces sans crainte et sans émotion. Pourquoi un homme, qui espère de mourir, ne serait-il pas exempt de toute appréhension, vu même que celui qui croit que lame ne dure qu'autant de temps qu'elle remue dans le corps, et qu'elle s'évanouit aussitôt qu'elle en est détachée, fait tout ce qu'il peut pour se rendre utile et considérable après sa mort? Car, quoiqu'on ne la voie plus, toutefois

La vertu du héros, sa naissance et sa gloire Se viennent présenter souvent à la mémoire.

Si vous considérez le profit qu'apportent les bons exemples, vous trouverez que le souvenir des grands hommes n'est pas moins utile que leur présence. (Sénèque, Epitrej eu.)

L'homme ne parait jamais plus divin que lorsqu'il songe qu'il est né pour mourir et que son corps n'est plus qu'une hôtellerie qu'il doit quitter aussitôt qu'il est à charge à son hôte. Oui, c'est un témoignage que l'âme vient d'en haut, puisqu'elle estime petit et bas le lieu qu'elle habite, et ne craint point d'en sortir. On sent bien où l'on doit retourner quand on

se souvient d'où l'on est venu Quoique nous

ayons un corps caduc, nous ne laissons pas de nous proposer des choses éternelles, et prétendons durer aussi longtemps que la vie de l'homme se peut étendre, sans être contents de quelque fortune ou de quelque puissance qui nous arrive..... Le dernier pas où nous tombons ne fait pas notre lassitude, il la fait connaître seulement. Le dernier

jour arrive à la mort, tous les autres y vont; elle nous mène, elle ne nous enlève pas. C'est pourquoi une grande âme, qui sait qu'elle est réservée pour une meilleure vie, a soin de se comporter sagement dans ce poste où elle a été placée, sans regarder ce qui est autour d'elle, comme lui appartenant, mais comme des choses empruntées, dont elle use, ainsi que fait un voyageur qui veut gagner son pays? (Sénèque, Epîh^e cxx.)

Ne voulez-vous pas quitter le soin de toutes ces choses étrangères pour vous appHquer à la recherche de votre bien particulier ? Mais quel est-il? C'est une âme rectifiée, pure et nette, qui s'élève au-dessus de la terre, qui veut imiter Dieu, et qui n'estime point en soi tout ce qui est hors de soi. (Id., cxxiv.)

Notre âme aura sujet de se réjouir, lorsqu'étant sortie de ces ténèbres où elle est enveloppée, elle verra toutes choses, non plus au travers d'un voile, mais au grand jour et à découvert ; et lorsqu'étant retournée en sa patrie, elle aura repris la place qui lui appartient par la condition de sa naissance. Son origine l'appelle en haut ; mais elle y montera avant que de sortir de cette prison, pourvu qu'elle se décharge des vices, et que, devenue pure et légère, elle s'élève à la contemplation des choses divines. C'est ce que nous avons à faire ; c'est à quoi nous devons employer toutes nos forces. (Id., lxxiv*)

La route vers les régions supérieures est bien plus facile aux âmes retirées de bonne heure du commerce des humains ; car elles traînent après elles moins de fange, moins de fardeaux : affranchies

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avant d'être souillées, avant de se mêler trop intimement aux choses terrestres, elles remontent plus légères vers les lieux de leur origine, et se dégagent plus vite de leur élément impur et grossier. Aussi, jamais un long séjour dans le corps n'est-il cher aux grandes âmes ; elles brûlent de sortir, de se faire jour ; elles souffrent avec peine cette étroite prison, accoutumées qu'elles sont à s'égarer dans de sublimes essors, et à regarder d'en haut les choses humaines. Voilà pourquoi Platon s'écrie que l'ame des sages se porte tout entière vers la mort, que c'est là ce qu'elle veut, là ce qu'elle songe, là ce qui l'entraine dans sa passion constante de s'élancer en dehors. (Sénèque, Consolation à Marcia^ xxiii.)

Je vous écris de la maison de Scipion l'Africain, après avoir adoré son ombre au pied de l'autel sous lequel je crois que ce grand personnage est enterré. Pour son âme, je suis persuadé qu'elle est retournée au ciel, d'où elle était venue, non point pour avoir commandé de grandes armées (car Cambyse le furieux, de qui la témérité fut si heureuse, a fait la même chose), mais pour son insigne modération, et pour sa piété qui éclata davantage quand il se retira de sa patrie que lorsqu'il la défendit. « Puisqu'il faut que Scipion sorte de Rome, afin que la liberté y demeure sans ombrage, je veux, dit-il, obéir aux lois; je ne prétends point de privilège contre mes concitoyens ; je suis bien aise que ma patrie jouisse du bien que je lui ai procuré. J'ai été la cause de sa liberté, j'en serai encore l'exemple, je m'en vais, puisque ma présence et ma grandeur lui sont suspectes. » Qui n'admirerait une âme si élevée ! (Sénèque, Epître, lxxxvi.)

Comment se fait-il que les dieux, qui ont ordonné si bien toutes choses, et avec tant d'amour pour les hommes, aient négligé un seul point, à savoir, que des hommes d'une vertu éprouvée, qui ont eu pendant toute leur vie une sorte de commerce avec la divinité, qui se sont faits amis d'elle par leurs actions pieuses et leurs sacrifices, ne revivent pas après la mort, mais soient éteints pour jamais ? (Marc- Aurèle, xii.)

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