BILAN DE LA CRISE MORALE
On peut apprécier maintenant les résultats de la crise qu'a subie la morale à notre époque.
Ces résultats ne sont pas tous d'ordre négatif, comme on peut être tenté de le croireà première vue. La morale, au cours de l'épreuve par où elle a passé, est devenue à certains égards quelque chose de plus rigoureux, de plus compréhensifet de plus vivant.
On a publié nombre d'articles et composé de gros volumes pour résoudre leiprohlème des i^aleurs ; c'est même sur ce point que les efforts tendent à se concentrer actuellement, du moins en Allemagne. De là des analyses pénétrantes et des aperçus divers qui concourent à préciser cette question fondamentale. Il devient de plus en plus clair qu'elle ne trouve sa solution ni dans l'hédonisme qui ne s'élève pas même jusqu'au concept de dignité, ni dans le rationalisme oîi l'on affirme l'excellence de l'être sans
ll\8 LA MORALE DU BONHEUR.
rétablir, ni dans le foi malismekanticn qui nous ferme tout accès vers le réel. Il devient également manifeste que, si le bonheur est Tunique chose qui puisse faire le prix de notre existence, il n'a lui-même de signification morale qu'autant qu'il ne s'oppose pas au bien de l'univers dont nous sommes seulement une partie. Car l'idée maîtresse de l'éthique est celle du meilleur : c'est un point qui ne peut souffrir de doute. Or le meilleur veut c[ue leséléments disparaissent dans la mesure ou ils nuisent à leur tout ; la chose est vraie du monde lui-môme, aussi bien que d'une société quelconque. Mais alors, le problème s'amplifie à nouveau. Qui nous dira ce ({ue vaut l'homme à l'égard du reste de la nature, s'il n'existe une Providence qui a fixé à chaque être sa place, son rôle et sa fin dans l'œuvre de la création? Posée par l'expérience individuelle qui nous montre que le prix de la vie ne peut être que le bonheur, continué et élargi par la science qui nous révèle de plus en plus la solidarité des différentes parties de l'univers, la question des valeurs s'achève dans la théologie. On n'en est pas encore à cet aveu. Mais il faudra bien que Ton y vienne, vu la voie où l'on est entré par la force même des choses. La logique véritable finit toujours par s'imposer, quelques détours que l'on prenne pour en retarder le triomphe.
Un autre point cardinal de toute éthique, c'est l'idée de justice. Or cette idée a fait un progrès plus considérable encore et surtout plus décisif. Elle s'est épurée, au contact de la critique, et comme délivrée des éléments d'égoïsme et de vengeance qui s'y trouvaient mêlés. De là une conception plusprécisedu droit et du devoir, du rôle