DE L OBLIGATION MORALE
I Vue à la lumière de l'idée de Dieu, la vie prend une /signification, elle a son prix et qui est dominateur. Le ' bien n'est donc pas un « préjugé » ; il existe.
Mais comment le bien devient-il le devoir ? Comment se transforme-t-il en obligation ? C'est le problème qu'il faut résoudre maintenant; et ce problème n'a pas moins d'importance que celui dont je viens de parler. Supposez qu'il comporte une solution négative : il n'y a plus de morale ; il ne reste plus que des conseils.
La première tâche qui s'impose en pareille matière, c'est de rétablir, dans toute sa pureté, l'idée d'obligation morale; car, s'il n'est pas de siècle qui l'ait autant remuée que le nôtre, il n'en est pas non plus où elle se soit si gravement altérée et dans des sens si divers.
Notion de robligation morale.
D'après l'école enipiriste, l'idée d'obligation morale a son origine dans celle de sanction : c'est de « la crainte sublimée w.
Toutes les sociétés ont toujours décrété des peines à l'appui de leurs lois religieuses, morales et civiles. Au début, ces peines ne produisaient que de la crainte; si l'on se rendait à l'injonction du législateur, c'était uniquement pour ne pas être puni. Mais, avec le temps, ce sentiment s'est transformé. Il contient, en effet, deux éléments de nature distincte : la peur du châtiment et la nécessité d'obéir qui s'ensuit. A la longue, le second de ces éléments a gagné en relief et s'est mis au premier plan, vu qu'il représentait d'une façon plus directe le résultat pratique auquel on se voyait contraint d'arriver; on a fini par se dire tout court : il le faut, puisque la loi le veut. Nous avons vu plus haut que le sage aux yeux duquel la vertu est la fin suprême de nos actions, fait comme l'avare qui aime son or pour luimême. Il s'est passé quelque chose d'analogue dans le cas présent. En réalité, l'obligation n'a d'autre cause psychologique que la crainte d'une peine. Mais, sous la pression perpétuelle du commandement social, elle en est venue par degrés insensibles à s'isoler de son antécédent naturel, à se poser comme indépendante et prinii-
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tive. De là le caractère de désintéressemeut que nous lui attribuons à l'heure actuelle.
Ainsi pense H. Spencer ' ; telle est aussi l'opinion de Stuart Mill ". Et leur interprétation n'est pas demeurée sans écho; elle se retrouve, sous une forme ou sous une autre, chez tous les moralistes qui s'inspirent de l'empirisme anglais.
Que vaut cette manière de voir.-^ Elle est ingénieuse, sans doute; mais elle ne répond pas à la réalité des faits.
Il y a, dans l'analyse qui précède, deux éléments principaux : le sentiment de la nécessité d'obéir à la loi sociale et la crainte qui produit elle-même ce sentiment. D'où vient que le premier de ces éléments s'isole de plus en plus, prend la première place et finit avec le temps par arriver à l'étal d'indépendance ? J'admets volontiers qu'il se fait dans notre vie intérieure des changements de ce genre ; et tel est bien, par exemple, le cas des Harpagons, qui parviennent à regarder comme une fin ce qui n'a pour les autres que l'attrait d'un moyen. Mais ces sortes de substitutions ne se produisent pas au hasard; elles ont toujours une raison qui les amène et les explique. Or, dans le phénomène en vue, on ne discerne rien de pareil. La crainte du châtiment et la nécessité d'obéir, la cause et l'effet qu'elle produit sont toujours également perçus, toujours également conscients, toujours également actifs ; et, par suite, il n'y a pas de motif pour que l'un prenne le pas sur l'autre.