Loc. cit., p
2. La philosophie de Hamilton^i p. 556-566, F. Alcan, Paris, 1869.
4o LA MORALE DU BONHEUR.
Bien plus, puisque la crainte domine à l'origine et qu'aucun principe extérieur ne vient dans la suite en modifier le rôle initial, c'est elle qui doit grandir, c'est elle qui doit couvrir de son ombre tout le processus de phénomènes qu'elle tient sous sa dépendance et comme à ses ordres.
Ce raisonnement est d'autant plus légitime, qu'il ne s'agit pas ici d'une idée qui s'est érigée à l'état de fin. La fin s'efface de plus en plus, à mesure que l'activité, sous son influence, se dresse et se fixe dans son exercice. Mais il en va différemment de l'émotion, et par suite, de la crainte. L'émotion ne produit son effet qu'autant qu'elle agit ; et la mesure même où elle agit, marque aussi le relief qu'elle acquiert dans la conscience. Décidément, l'évolution de l'avarice et celle de l'obligation morale ne se ressemblent que de très loin.
Les empiristes ne démontrent pas que l'obligation morale ne soit que de la « crainte sublimée » . Et quand on regarde de plus près aux données de la conscience, on s'aperçoit que cette démonstration est impossible. H y en a une autre qui s'impose au nom des faits et qui exclut la leur.
L'obligation n'implique pas seulement la nécessité matérielle d'obéir; elle implique aussi et surtout le respect de la loi morale pour elle-même. Et pourquoi? c'est que cette loi, telle qu'elle nous apparaît, a une valeur absolue et qui, de ce chef, ne souffre aucune préférence. Or d'où vient l'idée de cette suprématie elle-même ? Qu'on multiplie à plaisir les observations, les analyses et lesjnductions scientifiques, on ne le découvrira jamais. Il n'y
DE l'oBLIGATIOS MORALE. l[l
a que deux solutions possibles à ce problème. Il faut affirmer avec Kant que la souveraineté de la loi morale est un fait « d'ordre intelligible » ; et alors elle nous vient tout droit de la raison. Ou bien il faut admettre qu'elle est le résultat d'inférences plus ou moins explicites sur l'ordre naturel des choses; et alors elle vient encore de la raison, bien que d'une manière indirecte. Inutile de ramener l'idée d'obligation à des éléments qui ne sont pas encore elle, et qui se seraient péniblement quintessenciés à travers le cours des âges. Inutile de la « fourrer » dans les profondeurs de la sensibilité, pour l'en faire sortir ensuite au risque de la compromettre. Son origine est à la fois plus noble et moins obscure. L'idée d'obligation ne peut être qu'une donnée primitive de la conscience ou le terme d'un certain nombre de vues métaphysiques; et, dans les deux cas, croyance au devoir et raison ne font qu'un. Hs. Ce qu'il y a de vrai dans la théorie empiriste, c'est que la crainte n'est pas étrangère à l'éducation du sentiment d'obligation morale. La peur du châtiment nous porte à réfléchir sur la nature de nos actes et ramène notre attention vers la souveraineté de la loi qui les dirige. En même temps, elle dresse peu à peu l'automate, elle le discipline et l'ajuste aux exigences de l'ordre : ce qui permet à la raison de se manifester dans le calme, de briller d'un éclat de plus en plus pur et d'imposer enfin son autorité. Le respect, qu'implique l'obligation morale, n'est jamais « teinté de crainte » ; mais il trouve dans ce sentiment un auxiliaire heureux.
L'obligation morale n'est pas la mëtamorpliose d'une crainte qui s'impose du dehors; elle n'est pas non plus une contrainte intérieure.
Au sens de M. Guyau, le devoir a est une surabon- ) dance de vie qui demande à s'exercer, à se donner ». ' « Toute force qui s'accumule crée une pression sur les obstacles placés devant elle » ; tout pouvoir, considéré isolément, produit une sorte de poussée qui lui est proportionnelle. C'est un fait que l'on observe jusque dans les formes les plus humbles de la vie. Le gland soulève et perce le sol qui s'oppose à son épanouissement ; et « la plante ne peut pas s'empêcher de fleurir. Quelquefois, fleurir, pour elle, c'est mourir; n'importe, la sève monte toujours ». Pouvoir agir, c'est tendre à l'action; et cette tendance elle-même, voilà le devoir. « Chez les êtres inférieurs, où la vie intellectuelle est entravée et étouffée, il y a peu de devoirs ; mais c'est qu'il y a peu de pouvoirs. L'homme civilisé a des devoirs innombrables : c'est qu'il a une activité très riche à dépenser de mille manières. S. ce point de vue, qui n'a rien de mystique, l'obligation morale se ramène à cette grande loi de la nature : la iie ne peut se maintenir quà condition de se répandre ' » .
D'autres aboutissent à une conclusion du même genre, en se fondant, non plus sur la considération du sujet, mais sur celle de l'objet.
D'après M. A. Bayet, il n'y a rien d'absolu dans le concept de bien. Toute règle de conduite, considérée en
I. Loc, cit., p. 106107: cf. tout le chapitre et le chapitre précédent.
DE l'obligation MORALE. 4^
elle-même, eu vaut toujours une autre. Ce qui fait le prix d'un idéal moral, c'est sa « puissance pratique »; et ce qui fait sa puissance pratique, c'est « la mesure dans laquelle [il] influe, de fait, sur notre activité ». D'où vient cette influence elle-même ? de ce qu'il correspond à un besoin plus ou moins sourd, mais dominant, chez ceux qui l'acceptent et le réalisent ' . La doctrine de Rant, par exemple, « tendait à maintenir la morale chrétienne, sans faire appel au dogme chrétien : elle convenait donc merveilleusement à une bourgeoisie demeurée sceptique en devenant conservatrice ». C'est « dans ce désir vaffue, mais véritable » , qu'il faut chercher la cause du triomphe assez étrange de l'impératif catégorique. De même, à quoi tient que les doctrines socialistes obtiennent de nos jours un succès toujours croissant ? Ce n'est pas que ceux qui travaillent à les faire dominer, s'intéressent beaucoup aux principes contradictoires qui s'entre-choquent en ces nouveaux évangiles. « Déjà au milieu du siècle, les socialistes confondaient volontiers dans une même admiration les théoriciens les plus divers. Aujourd'hui encore ils honorent à la fois Louis Blanc, Proudhon, Marx, Fourier, les Saint-Simoniens. En dépit des efforts que multiplient journaux, revues, congrès, ils se refusent à prendre parti entre les réformistes et les révolutionnaires'. » Ce qui donne aux doctrines socialistes la vitalité dont elles font preuve, c'est une aspiration profonde et tou-
1. L'idée du bien, p. 76, 80, 81, 87, 107, 126-129, F. Alcan, Paris,