Ibid., p. ôi3-5i
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pour les mollusques. Il faut aller encore plus loin, tant il est vrai que les privilèges de l'homme ne peuvent être que des illusions de son orgueil ! La fleur dont parle M. Guyau et qui monte si fièrement vers la lumière, est elle aussi un sujet de la loi morale. Tout ce qui vit, tout ce qui palpite, entend au fond de son être cette voix sublime qui nous dit à chaque instant : « il faut, tu dois ». Vraiment, c'est escompter un peu trop le snobisme public, que d'avancer de pareilles assertions sur le ton grave d'un penseur qui se respecte. Obligation et liberté, et par là même obligation et raison, sont les • aspects divers d'une seule chose ; il y a là une trinité qui ne se dissout pas. Vous niez les faits pour les expliquer; c'est donc que votre explication est mauvaise.
Dès l'instant que l'obligation est une sorte de besoin, il faut admettre qu'elle varie en intensité ; et là se révèle une autre erreur. Il peut y avoir des degrés dans la manière dont le devoir affecte notre émotivité ; il peut y en avoir aussi dans la façon dont il actionne nos appétits. Il ne s'en trouve jamais dans le rapport qu'il soutient avec l'entendement et par là même avec la volonté pure. Du moment que nous le connaissons, nous en comprenons la valeur souveraine; et, du moment que nous en comprenons la valeur souveraine, nous sentons que nous ne conservons plus aucun droit de nous dérober à son empire : nous avons conscience d'être obligés, et d'une manière absolue. Le devoir est comme une barrière de lumière que nous pouvons franchir. Mais, quand nous la franchissons, elle brille sous nos pas comme auparavant, toujours également claire et toujours également mystérieuse.
11 n'y a pas de quantité dans robligation morale; elle n'enveloppe que de la qualité : elle est ou n'est pas, comme une équation ' .
Rant ! Emmanuel Rant ! — oui ; et il a raison sur ce point capital. Personne n'a mieux entendu que lui ce que signifie au juste le mot d'obligation. Le chapitre qu'il a écrit sur ce sujet, ne s'impose pas seulement par la puissance du souffle moral qui l'inspire; c'est un chef-d'œuvre qui a fait avancer la psychologie du devoir.
Les deux vices que l'on vient de signaler, sont déjà graves, à mon sens. 11 en est un autre, plus grave encore et qui dérive du même principe.
Si l'obligation n'est qu'un besoin d'expansion vitale ou la grâce victorieuse d'une idée quelconque, elle devient comme « un pot à deux anses », pour employer ici une expression de Montaigne : elle va dans le sens de l'ordre; elle peut aller aussi bien dans le sens du désordre : tout dépend de la manière dont elle nous actionne. Elle est légitime, la morale catholique; elle est également légitime, celle des Mormons; elle l'est également, celle des criminels. On vient ces jours-ci de trouver un manuel dont l'auteur expose la manière la plus scientifique de faire sauter une porte, de crocheter une fenêtre ou de descendre par le trou d'une cave. Cet art est moral : il l'est autant qu'un autre; vu que l'idée dont il s'inspire, a été assez heureuse pour agir sur le cerveau de quelques fauves à face humaine, pour y vivre et les grouper en association.
I. V., sur ce point, notre second volume de La liberté, p. 160-161, Lethielleux, Paris, iSgS.
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Mais les philosophes dont je parle ici ne s'embarrassent pas pour si peu. Quelques-uns d'entre eux vont même jusqu'à déclarer que l'on a vraiment tort en se scandalisant de pareilles conséquences. Si leur principe est bon, nous répondent-ils, c'est donc aussi qu'elles sont bonnes. « Les groupes de voleurs, écrit M. Bayet, dépensent leur activité à voler, les groupes d'assassins à assassiner. L'idée impliquée dans leurs actes est donc qu'il est bien de voler, qu'il est bien d'assassiner. Qu'un grand nombre de voleurs et d'assassins aient des scrupules, des remords, c'est fort possible et tout naturel : la morale commune pèse de tout son poids sur leur morale professionnelle et peut fort bien les faire hésiter. Mais la preuve qu'eu fin de compte la morale professionnelle est la plus forte, c'est qu'en fait ils volent et ils assassinent... elle existe [donc] pour nous au même titre que la morale des médecins et des avocats : son empire, en effet, ne s'étend pas sur un nombre d'hommes moins considérable; et ses principes ne sont ni moins nets ni moins féconds en résultats'. » Et je crois vraiment qu' il est difficile de porter plus loin le cynisme du scientiste. La liberté absolue de penser est comme un vin généreux qui a ouvert tous les cœurs : nous en avons ici la preuve.
Ce qu'il y a de plus piquant et sans doute d'aussi triste, c'est la mentalité des gens qui défendent de pareilles monstruosités.
Ne parlez devant eux ni de Socrate, ni de Platon, ni