I. Lor. cit. , ]i. II
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que l'homme a l'habitude invétérée de tout rapporter à soi-même et de faire ainsi de son moile centre de la nature.
« Pour nous sont les destinées, pour nous le monde; il luict, il tonne pour nous; et le Créateur et les créatures, tout est pour nous : c'est le but et le point où vise l'université des choses. )> Voilà ce qui nous vient tout droit de notre égoisme; voilà ce qui s'implante avec le temps jusqu'à la moelle de nos os. Et, dès lors, pourquoi nous gêner avec nos frères à quatre pattes et nos sœurs ailées? Il est entendu qu'ils ne peuvent avoir, dans la cité de Jupiter, d'autre sort que celui que leur assigne notre bon vouloir. N'a-t-on pas le droit de les traquer et de les fusiller, même lorsqu'ils ne font aucun mal ? Ne suffit-il pas, pour légitimer ce genre de guerre, que nous y trouvions notre plaisir?
Mais il faut revenir à notre définition, et pour lui donner une précision nouvelle.
Tout n'est pas obligatoire, même dans l'ordre du bonheur. Il y faut distinguer la part du précepte et celle du conseil.
Il est défendu de jouer à des taux excessifs, ne seraitce que parce qu'on a le devoir de se préserver soi-même de la misère. Il est permis de jouer en vue du seul attrait des petites émotions que l'on y trouve, pourvu toutefois qu'on ne passe pas trop de temps à cette distraction. Entre ces deux extrêmes, il y a une zone moyenne où les conditions du jeu sont telles que le meilleur parti est de s'en abstenir.
Supposons un homme marié et qui a des enfants. Il est tenu de pourvoir à leur entretien, de les faire élever et
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de leur ouvrir une position qui corresponde autant que possible à son rang social. Mais on ne voit pas que ses obligations dépassent cette limite. Usera pi us sage cependant, s'il ne se borne pas au strict nécessaire; il fera mieux, tout en évitant le luxe, de ménager aux siens une base d'avenir moins étroite.
Voici une personne qui est un enfant gâté de la fortune : Elle possède un capital de quarante millions. Elle n'a pas le droit d'employer toutes ses rentes à la satisfaction de ses plaisirs. « Avaler en un seul morceau la nourriture de cent familles », immobiliser cent mille livres à l'achat d'un couvre-lit, prodiguer les friandises, la lumière et les fleurs au point d'y dépenser vingt mille francs dans une soirée: c'est trop s'accorder à soi-même pour que la bonté, et même la justice y trouve son compte '. La vie sociale a des exigences qu'il n'est pas permis d'oublier à ce point. Pourtant, il y a une mesure au delà de laquelle on est plus tenu de donner ; et, cette mesure une fois atteinte^, il en est une autre où donner encore est le simple effet d'une sage générosité.
Paul Janet combat cette façon de voir, et avec une énergie singulière. A son sens, le devoir n'a pas seulement sou principe dans le bien ; il y trouve aussi sa mesure. En conséquence, partout où s'accuse ceci, s'accuse aussi cela, et au même degré. Le bien et le devoir ne sont pas comme « deux cercles concentriques qui, ayant le même centre, diffèrent par leurs circonférences » ; ils coïncident complètement.
1. Je tonnais l'une de ces soire'es où l'on a dépensé 260.000 livres.
DE l'obligation MORALE. 55
Supposez un marin qui soit dans toutes les conditions voulues pour explorer avec succès le passage du pôle nord : « Supposez en outre, qu'en ce moment-là, il n'ait pas d'autre action meilleure à accomplir. Je dis que cette action devient obligatoire pour lui, ou du moins qu'elle a précisément le même degré d'obligation que de bonté morale, et que s'il lui est permis de s'en affranchir, c'est qu'il peut accomplir une autre action aussi bonne ou meilleure que celle-là, par exemple, servir sa patrie dans une guerre juste, rendre des services plus positifs par une expédition commerciale fructueuse, etc. » De même, « pourquoi n'esl-il pas obligatoire à telle femme de se faire sœur de charité ? Ce sera, par exemple, parce qu'étant mariée et ayant des enfants, il serait absurde et injuste de quitter sa famille, et ainsi l'action ne serait pas obligatoire, précisément parce qu'elle ne serait pas bonne. Si on suppose au contraire une situation telle que l'action de devenir sœur de charité soit absolument la meilleure possible, je dis que cette action devient alors rigoureusement obligatoire ; et si elle n'est jamais telle, c'est qu'il n'est jamais démontré que ce soit là absolument la meilleure action possible, et qu'entre plusieurs actions également bonnes (ou qui me paraissent telles), il m'est permis de choisir ».
On comprend la distinction du devoir et du conseil c( dans la morale religieuse, fondée sur les Livres Saints; car on s'explique qu'un législateur divin ou humain prescrive cerlaines règles fixes, puis, au delà de ces règles, recommande sans les exiger certaines choses plus difficiles pour lesquelles il réserve des prix de faveur... Mais, dans la morale naturelle fondée sur la pure raison,
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où trouver la raison d'une telle distinction ? » Si le bien oblige par lui-même, c'est qu'il oblige dans toute son étendue * .
^ Tout cela paraît d'une logique irréprochable; et tout cela serait pratiquement vrai d'une humanité supérieure à la notre. Si les hommes étaient moins éloignés par nature de leur sublime idéal, s'ils avaient une intelligence plus forte et l'amour du bien plus facile, ils pourraient, sans trop de violence, s'égaler à leur règle de vie ; et toute espèce de parénétique se trouverait par là même éliminée du domaine de leurs actions. Mais on ne peut plus raisonner de cette manière, en présence des conditions actuelles et données depuis longtemps déjà.
Imaginez qu'on élève à l'état de devoir tout ce que l'on considère comme étant de simple conseil : les uns trouveraient que le bien est chose inaccessible et s'écarteraient peu à peu de toute morale, comme on s'est écarté de la religion dans les contrées où le Jansénisme a sévi; les autres continueraient à suivre le sentier déjà glissant de la vertu, mais dans une angoisse perpétuelle où la vie cesserait de donner la somme de joies qu'elle peut fournir. La cause de l'ordre et du bonheur ne gagnerait rien à semblable transformation; elle en serait, au contraire, plus ou moins gravement compromise. Vu notre infirmité morale, c'est le bien qui veut que le devoir soit entouré comme d'une frange de conseils.
Supposez un explorateur qui part à la découverte d'une terre lointaine. Il s'entoure de marins intrépides