I. LaMoralc^ p. 212-228, Ch. Delagrave, Paris
DE l'oBLIGATIOIS MORALE. 67
qui ont promis de l'accompagner jusqu'au bout. Puis on lève l'ancre; on va, on va toujours, par l'onde immense, vers des horizons inconnus. Mais, à un certain moment, l'équipage s'inquiète, se fatigue et se désespère. Il serait alors inhumain d'urger encore au nom de la parole donnée ; et ce procédé n'aurait d'autre effet que celui de produire de l'exaspération. Le chef de l'entreprise se lève en cet instant critique et dit à ces hommes : « Qu'ils me suivent, ceux d'entre vous qui ont encore du courage " . 11 se passe quelque chose d'analogue dans notre vie morale. Le bien n'oblige pas de son centre jusqu'à sa périphérie. Il y a une limite où l'impératif catégorique nous a déjà trop demandé pour s'imposer encore; il y a une étape, sur le chemin de l'ordre, où ne s'élève plus en nous qu'un simple appel à la vaillance. C'est là ce que le Sauveur voulait faire entendre lorsqu'il répondait au riche : « Si vis perfectus esse », et lorsqu'il disait dans une autre circonstance : « Qui potest capere capiat. » Ces paroles ne sont pas seulement la convention « d'un législateur divin ou humain m ; elles traduisent, sous l'un de ses aspects, le rapport naturel que soutient notre libre arbitre avec l'idée du bien.
En quoi consiste donc l'obligation ? L'on est à même maintenant d'en juger avec plus de succès, après la distinction que je viens d'établir. C'est la nécessité morale où nous sommes de respecter les conditions du bonheur en ce qu'elles ont d'essentiel.
Cette définition conserve encore du vague. Mais, vu la nature même des choses, il semble difficile de la préciser davantage. Elle est faite d'ailleurs pour acquérir une
détermination croissante, à la lumière de la pratique. Il se produit, dans chaque cas, une sorte « d'invention morale », grâce à laquelle nous voyons mieux ce qui relève du devoir et ce qui le dépasse. Théoriquement indécise, la notion obtenue devient de plus en plus nette au contrôle de l'expérience.
Fondement de V obligation morale.
« Devoir! nom sublime et grand, quelle origine est digne de toi et où trouve-t-on la racine de ta noble tige ? » Celte ([uestionqui effrayait Rant, on peut l'aborder à présent ; on voit dans quel sens il faut avancer pour la résoudre.
Nous avons droit au bonheur; autrement, notre existence perdrait toute espèce de signification. Par suite, nous avons droit à la vie ; par suite également, nous avons droit au respect des conditions en dehors desquelles la vie devient impossible, et même, dans une certaine mesure, à celles qui concourent à son développement harmonieux. De l'idée du bonheur dérive une série d'exigences essentielles qui valent ce qu'il vaut lui-même, et s'imposent de ce chef à toute volonté. Il y a une obligation qui vient directement de l'ordre des choses : il y a une obligation naturelle.
Mais cet impératif immédiat repose sur une base beau-