‹ La Morale du bonheurChapitre 24 sur 106 · Loc. cil., p · texte numérisé non relu

Loc. cil., p

DE l'oBLIGATIOjV MORALE. 63

présente une ampleur qui les déborde. La morale est la réduction de la vie humaine en formules rationnelles. Or la raison, dont le propre est de voir les choses sous leur mode absolu, ne juge point des parties du monde par elles-mêmes; elle en juge d'après le rapport qu'elles soutiennent avec leur tout. Il s'agit donc de savoir ce que nous valons à l'égard du reste lajature fet ce pomt, le déterminisme scientifique ne suffit pas à Téclaircir. Si tout est nécessaire, il se peut très bien que l'homme soit dans le monde « un accident » malheureux qu'il faut travailler à détruire, comme on fait les tigres et les vipères.

La philosophie de la fatalité est impuissante à nous dire si la vie a un sens; et, par là même, elle nous laisse dans le doute sur notre droit au bonheur. J'ajoute qu'elle est la négation directe de toute idée de droit. Que suppose en effet cette idée ? La possibilité du respect ; cette possibilité, à son tour, suppose le libre arbitre; le libre arbitre, de son côté, demande qu'il y ait dans la nature une certaine part de contingence. Otez ces conditions; le droit n'est plus que la force : ce qui veut dire qu'il n'est plus. Or cette œuvre d'élimination, le déterminisme l'opère d'un coup, et du fait même que tout s'y ramène à la causalité. Ce n'est donc qu'au prix d'une contradiction ou par abus de langage, que les tenants de celte doctrine peuvent encore parler de droit. En fait, ils suppriment, et par la racine, ce concept fondamental.

Pour savoir où se fonde la signification de la vie et par là même l'ordre des valeurs, il faut pénétrer en plein

dans la philosophie de la finalité. Ce prohlème ne se résout que si l'on suppose au delà des phénomènes une volonté lihre qui crée le monde et le gouverne d'après la loi du meilleur. Admettez qu'il existe un Dieu, que ce Dieu a fait l'ordre rationnel des choses, qu'il l'a fait parce qu'il est hon et que le honheur doit en sortirT] Tout alors s'éclaire du même coup ; mais rien ne s'éclaire que par là. « Au point de vue purement théorique, dit M. Hôffding, le concept de Dieu ne peut rien signifier d'autre que le principe de continuité, et par suite d'iutelhgibihté, du réel. Au point de vue religieux, Dieu, comme objet de foi, signifie le principe de la conservation de la valeur à travers toutes les oscillations etJ toutes les luttes ' . » Ces paroles sont le commencement du bien; mais elles gardent un caractère trop vague, pour établii' la persistance et même l'existence de la bonté des choses; et, par suite, elles demeurent impuissantes à nous Inspirer une conviction quelconque, même cette foi si souvent trompeuse « que nous plaçons dans un ami de jeunesse- «. Car, dans ce dernier cas, c'est sur un long passé que se fonde notre croyance en l'avemr ; tandis que le Dieu dont nous parle Hôffding n'a jamais donné d'autres preuves de son amour pour le bien que le cours de la nature, qui est une éternelle énigme. Il faut ajouter, pour sortir des ténèbres, que Dieu est libre, qu'il suit infailliblement la loi du bien et qu'il possède assez de puissance pour rester le maître de son

I. Philosophie de la Religion, p. i24: F- Alcaii, Paris, 1908: cf. ibid., p. 103,108-109, 194, 199.

Page 1