I. Ka>t, Fond, (le la met. des mœurs, p
Ruez-vous en masse contre l'ordre légal, qui vous empêche d'assouvir vos passions et même parfois de manger à votre appétit. Le tout est de ne pas se heurter à la pointe d'une baïonnette.
« Incontestablement, nous disent certains sociologues, ^ on est conduit à définir surtout la moralité par une subordination de l'individu à une discipline^ dont les origines et les fins sont essentiellement sociales. Il semble, et c'est bien ce qui se dégage de l'emploi usuel des termes de loi, (l'ohliu^atioii^ de sacrifice, etc., que la moralité consist essentiellement à s'incliner devant une autorité supérieure — qui, eu définitive, serait l'autorité de la société. La sou mission aux règles, quelles qu'elles soient, imposées^ l'individu par la collectivité, voilà ce qui paraît, en fait, avoir toujours été jugé moral par chaque société ». Langage plus qu'étrange chez des gens qui soutiennent eu même temps, et d'un ton si rassuré, que la morale « ne peut être fondée sur aucun donné extérieur », que l'homme par suite s'appartient tout entier I que devient donc l'indépendance de notre vouloir, si la moralité se ramène à la subordination des individus au pouvoir social, et surtout si la collectivité a le droit de nous imposer ses édits, « quels qu'ils soient » ? n'est-il pas visible que de « l'affranchissement » il ne reste alors que la servitude et qu'à l'autonomie si fièrement revendiquée s'est substitué le règne absolu de l'hétéronomie ?
Il n'y a qu'une conséquence logique, pour qui soutient l'inviolabilité de l'individu, c'est denier l'autorité sociale aussi bien que celle de Dieu. Encore ne peut-on s'en tenir à cette conclusion, si funeste qu'elle soit de sa nature.
DE L OBLIGATIOZV MORALE. "jS
II faut que l'on avance encore, renversant toutes les entraves sur sa route, jusqu'à ce que l'on se trouve en face de cette fée capricieuse qui s'appelle « la liberté d'indifférence P .
Vous affirmez que la volonté humaine est intangible. Donc il faut renoncer à la famille, puisqu'elle repose presque tout entière sur les devoirs réciproques des deux conjoints et sur l'autorité que les parents exercent envers les enfants : autant de liens qui mutilent, et d'une manière si profonde, les droits individuels. Bien plus, il vous faut rejeter le jougde la loi morale elle-même. Car, si elle se manifeste à votre esprit, elle n'est pourtant pas votre volonté : elle vous est extérieure. Que vous soyez ou que vous ne soyez pas, deux et deux n'en font pas moins quatre : le sophiste Hippias convenait encore de ce fait étrange à ses yeux. De même, que vous soyez ou que vous ne soyez pas, la loi morale demeure toujours et tout également. Il reste vrai, dans le second cas comme dans le premier, que l'on doit payer ses dettes, qu'il est défendu de garder un dépôt, que l'on n'a pas le droit de séduire une femme et de l'abandonner ensuite à son sort, et qu'un enfant doit obéissance à ceux qui lui ont donné le jour. Allez donc jusqu'au bout de vos principes; secouez cette dernière servitude : d'autant qu'elle est comme la source de toutes les autres. Soyez amoral, soyez-le franchement et sans restriction, puisqu'il ne vous reste d'autre règle de conduite que votre propre caprice.
Mais alors, hâtez-vous de quitter votre pays; sortez de votre foyer domestique, si vous en avez un. Fuyez au plus tôt dans une île déserte; c'est la seule patrie qui vous
convienne. Encore n'y trouverez-vous pas l'idéal que vous cherchez. Car il est probable que vous vous y verrez face à face avec des ours ou des pythons, qui, eux, ne reconnaissent pas encore l'inviolabilité de la personne humaine.
L'autonomie, prise d'une manière absolue, mène tout droit à l'individualisme et par là même à l'anarchie. C'est donc un mot dont il faut réduire la portée. Et voici comment on peut le faire. Il suffit, pour y réussir, de regarder aux idées directrices de la conscience morale.
Je suis autonome en ce sens que je suis libre. Et cette formule veut dire que j'ai le pouvoir de me soustraire à la loi des antécédents et des conséquents, de me déterminer moi-même et de poser ainsi « des commencements absolus ». Par suite^ cette formule veut dire que je ne puis être contraint du dehors, que, si l'on est à même dem'empêcher de faire telle action, on ne saurait cependant pas m'empêcher de la décider en mon for intérieur. Par suite, cette formule signifie que rien ne peut me contraindre du dedans, à moins qu'une émotion trop vive ou quelque état morbide ne m'aitôté la maîtrise de mon être.
Je suis également autonome, parce qu'il existe une loi morale et que je suis tenu de l'observer. Il n'y a pas de César au monde, que ce soit une personne ou bien une « collectivité », qui aitle droit d'exiger que je manque à mon devoir. On peut m'y forcer dans une certaine mesure ; on ne peut m'en faire une obligation. Suivre leséditsde la volonté générale, « quels qu'ils soient », s'y soumettre encore lorsqu'on les sait contraires aux exigences de la justice naturelle, c'est la conduite d'un esclave, non celle d'un homme. Intangibles! oui, nous le som-
DE L OBLIGATION' MORALE. 'jn
mes dans la mesure où nous dépendons de la loi morale : où commande l'impératif catégorique, il n'v a pas d'autres maîtres. Et peut-être serait-il bon de nous en souvenir, vu les théories politiques qui tendent à dominer depuis un certain temps. Leur but n'est-il pas de nous ramener à l'autocratisme, sous le couvert de la liberté ?
Je suis autonome enfin, puisque je dois répondre en homme à l'appel de la loi morale. « L'attitude du sujet moral «, nous dit-on, « est comparable à celle du sujet pensant ». « Il n'v a de pensée véritable que là où il y a critique des raisons d'affirmer; il n'y a de conscience véritable que celle qui requiert une justification de ses décisions et la tire, non de l'opinion d'autrui, mais de la considération directe des choses'. » D'autres proclament la même idée en une autre langue : il leur paraît que, de quelque endroit que nous vienne la lumière, il faut toujours qu'en fin de compte, elle « vous éclaire du dedans ». La conviction partout diffuse dans la conscience moderne, c'est que, «. si nous avons des vérités à croire, nous n'avons pas de vérités à subir ». Ces paroles, prises comme telles, dégagées du sens que leur donne le contexte, n'ont rien que de juste et même de très ancien. Il est clair que, pour croire, il me faut des motifs et dont je pénètre le sens. 11 est clair aussi que, pour agir moralement, il faut que je sache ce que je fais et pourquoi je le fais. Et, si telle doit être notre attitude, ce n'est pas seulement parce qu'en agissant comme une machine, on ouvrirait la porte