I. G. Belot. loc. cit.. p
•yS LA MORALE DU BONHEUR.
au despotisme et conséquemment aux pires excès de l'arbitraire ; ce n'est pas seulement non plus parce que la vérité morale ne nous vivifie que dans la mesure où nous travaillons à remplir notre âme de ses divines clartés. La raison principale pour laquelle il faut agir avec réflexion tient à notre nature : elle vient de ce que l'homme est « père de ses actes « et responsable par là même des conséquences qu'ils entraînent. Qui dit moralité dit liberté ; et qui dit liberté dit rationalité.
Cette délimitation de l'autonomie nous révèle ce qui fait la valeur de notre liberté.
Prise en elle-même, indépendamment de son idéal, elle n'a aucun prix ; elle n'en a pas plus qu'une pile électrique, qui peut servir à vous éclairer, mais qui peut tout aussi bien vous donner la mort. C'est un point que M. A. Fouillée fait ressortir avec bonheur dans son livre sur Vidée moderne du droit. « Cette faculté attribuée à l'homme de vouloir une chose quand il pourrait vouloir l'opposé n'est, dit-il, qu'une force à double effet, comme la force de la vapeur, qui peut faire aller une locomotive aussi bien en arrière qu'en avant ; mais la locomotive estelle plus sacrée et plus inviolable parce qu'on y peut renverser la vapeur et appliquer la force motrice à deux fins? Ne semble-t-il pas au contraire que cette possibilité même de deux directions, dont l'une peut être fort dangereuse, autorise et nécessite une surveillance assidue de la machine ' ? »
La liberté ne vaut donc que par l'idéal qui lui sert de
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règle ; elle ne vaut que dans la mesure où elle se conforme à la loi morale. C'est ce qui fait que, si l'on peut admirer le talent, on ne doit respecter que la sainteté.
Mais alors, quel mal y a-t-il à ce que Dieu nous impose de son chef le respect de la loi morale? Quel inconvénient trouve-t-on à ce qu'il nous commande lui-même et soutienne ainsi de l'autorité de son vouloir notre liberté toujours défaillante ? Sans doute, les ordres divins nous sont extérieurs dans leur point de départ; ils viennent de plus haut que la raison. Mais, s'ils viennent de plus haut qu'elle, ils s'y ramènent pourtant d'une certaine manière.
En quoi consiste la rationalité d'une assertion? à ce qu'on pense, après avoir réfléchi, que l'on a des motifs suffisants de l'admettre. Or la chose que l'on admet de cette sorte peut bien être immédiatement donnée ; mais elle peut aussi n'être que conclue. C'est ce que suppose la morale elle-même. Car elle n'a de sens que s'il existe un esprit en chacun de nous et d'autres esprits en dehors de nous; et tout cela dépasse le donné. Affirmer que, parce qu'on accepte toujours du dedans, on accepte jamais rien qui vienne du dehors, c'est nier la possibilité de toute espèce d'éthique ^ .
L'extériorité du commandement divin ne s'oppose donc pas à ce qu'il devienne rationnel. Le tout est de savoir s'il a de quoi le devenir. Et ce point ne souffre pas de doute, d'après ce que l'on a vu plus haut. Dieu commande parce qu'il en a le droit imprescriptible et qu'il ne
i.V. notre article du Correspond, intitulé : Insuffisance des morales positivistes ( i o sept . 1 908 ; .
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peut point ne pas s'en servir; ses ordres se fondent sur les exigences des choses, au même titre que ceux de la raison.
On compaue le commandement divin « au privilège du roi » ; et Ton en conclut qu'il est inadmissible. Parler ainsi, c'est jongler avec les mots, et sur une question que rien ne dépasse en gravité. Mais le fond du problème n'est peut-être pasd'ordre logique. Le vrai, c'est quel'on a peur qu'il n'y ait quelqu'un derrière les lois de la nature; le vrai, c'est la passion de ne plus relever que de soi-même. L'individualisme qui nous grise : voilà le dernier mot de toute morale indépendante ' .
De la morale religieuse à V amoralisme .
Si la science de la conduite a sa clef de voûte dans l'idée du commandement divin, le fait doit avoir sa répercussion sur le reste de l'édifice; et c'est ce que l'on peut voira la lumière de l'expérience.
Supposez qu'un peuple ait la croyance au commandement divin, les autres notions morales s'y maintiennent dans leur pureté ou n'y subissent que des altérations accessoires. Otez-en cette croyance, au contraire : elles se flétrissent, se corrompent de plus en plus et finissent par disparaître, ainsi que des fleurs détachées de leur tige.
I. Voir, clans La Croyance en Dieu, le chapitre que j'ai eVrit (p. 258 et suiv,) sur La logique de Vathrisme.
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Ce n'est point que, dans le premier cas, la vie nationale continue ni'cessairement à grandir en puissance et enharmonie; car il se produit des périodes d'affaiblissement durant lesquelles ou n'a plus l'énergie voulue pour pratiquer ce que l'on croit encore. Mais il se conserve, comme sous la cendre, un principe d'ordre d'où la vigueur morale peut jaillir à nouveau. Ce n'est pas non plus que, dans le second cas, tout l'avenir d'une société ou d'une civilisation se trouve immédiatement compromis; les choses ne sont pas si simples. La puissance d'un peuple vient assez souvent d'un égoïsme collectif soutenu par le talent, la force et la ruse, et qui n'est par là même que la négation vivante de la loi morale : ainsi s'est élevé l'empire romain; ainsi prospèrent les Anglais, au moins par certains côtés. Que de fois, au contraire, la France a périclité pour avoir été, dans le monde, l'apôtre des idées les plus généreuses! Mais l'on tomberait dans une grave erreur, en s'imaginant que l'égoïsme collectif suffit à tout. La collectivité se compose d'individus ; c'est d'eux en somme que dépend la destinée générale. Or les individus ne se laissent pas longtemps séduire au prestige de la grandeur nationale, quand ils ne sont pas soutenus par d'autres motifs dans leur obéissance ou leur dévouement. Ils ont besoin, pour accepter les charges qu'impose tout ordre social, de raisons internes et qui tiennent au fond même de la conscience. Persuadez aux habitants d'un pays que le devoir n'est qu'un rien solennel; et vous introduirez dans leurs âmes un principe délétère qui ne tardei-a pas à se traduire parla révolte et la lâcheté.
Mais regardons à l'histoire et voyons si la croyance
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au commandement divin est réellement le principe d'où dépend le maintien des autres notions morales.
Les œuvres poétiques de l'ancienne Grèce nous parlent çà et là d'une loi divine et dont toutes les autres empruntent leur valeur. On trouve dans Homère l'idée d'une volonté souveraine qui impose et sanctionne le bien : on y trouve, quoiqu'à l'état implicite, l'idée d'un impératif divin. Ulysse, en débarquant sur la terre des Phéniciens, demande si les habitants de cette contrée sont injustes et féroces ou si ce sont des hommes hospitaliers et qui respectent les dieux. « Les dieux, dit le pâtre Eumée, détestent les mauvaises actions; ils aiment la justice et les actions équitables des hommes. » Pindare chante la loi éternelle qui régit les choses mortelles et immortelles, qui maintient partout la crainte de la justice suprême ; et cette loi se confond , à ses yeux, avec la volonté de Jupiter. Tout le monde connaît la célèbre réponse d'Antigone à Créon : u Vos lois, dit l'béroïne, n'ont été promulguées ni par Jupiter, ni par la justice qui est assise à la droite des dieux infernaux. Je n'ai pas pensé que vos lois fussent assez puissantes, pour que j'ose, moi mortelle, violer les lois non écrites, mais indestructibles des dieux. Ces lois ne sont pas d'hier ni d'avant-hier; elles ont existé de tous temps et personne n'en a vu le commencement. Je ne devais donc pas, pour respecter un ordre, m'exposer à être punie par les dieux. »
On peut remarquer des témoignages analogues, à travers les systèmes de philosophie anté-socratiques. Ioniens, Éléates, Atomistes, Pythagoriciens s'arrêtent à des théo-
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ries presqu'entièrement matérialistes de la nature ; ils n'en ont pas moins çà et là des données de la plus haute inspiration parmi lesquelles on trouve l'idée d'un commandement divin. Heraclite admet une sorte de Jupiteiqui contredit celui de la fable, qui « a le monopole de la sagesse )> et « coordonne le monde ». D'après Empédocle, il existe un être « invisible » , « inaccessible à nos investigations », « esprit pur », « qui pénètre la nature entière de sa puissance, de sa science et de sa sainteté ». La philosophie de Pythagore, strictement entendue, n'est qu'une sorte de musique; cependant, le sage mystique de Samos croit à l'existence d'un Dieu unique et souverainement sage, à la survivance des âmes, à une sanction morale. Et ces trois croyances, qui constituent comme l'âme de son école, finissent après lui par s'intégrer dans sa doctrine ' . Où ces vieux sages prenaient-ils ces idées qui dépassent si fort leurs propres spéculations ? dans les données de la tradition populaire. Leurs paroles nous révèlent qu'on croyait autour d'eux, et de temps immémorial, à l'existence d'un impératif divin.
On peut dire, il est vrai, que ces documents sont encore imprécis, qu'on ne sait pas d'ailleurs jusqu'à quel point les nationahtés grecques étaient pratiquement convaincues de l'origine surhumaine de leurs lois. Ecoutez alors un témoignage d'un autre genre, que j'emprunte à La cité antique de Fustel de Coulanges.
ce Les anciens disaient que leurs lois étaient venues
I. V. sur ce point, notre t. Il sur La Liberlr, p, 3t)-iG. Letliiellenx, Paris, iSyï : on y trouvera les références où se fondent nos assertions.
des dieux. Les Cretois attribuaient les leurs non à Minos, mais à Jupiter; les Lacëdémoniens croyaient que leur législateur n'était pas Licurgue, mais Apollon. Les Romains disaient que Numa avait écrit sous la dictée d'une des divinités les plus puissantes de l'Italie ancienne, la déesse Egérie. Les Etrusques avaient reçu leurs lois du dieu Tagès. Il y a du vrai dans toutes ces traditions. Le véritable législateur, chez les anciens, ce ne fut pas l'homme, ce fut la croyance religieuse que l'homme avait en soi . »
Cette croyance subsistait encore à l'époque oîi l'on avait recours au vote. « A Rome, on ne croyait pas que l'unanimité des suffrages fût suffisante pour qu'il y eût une loi. . . Un jour que les tribuns plébéiens voulaient faire adopter une loi par une assemblée des tribus, un patricien leur dit : « Quel droit avez-vous de faire une loi nouvelle ou de toucher aux lois existantes ? Vous qui n'avez pas les auspices, vous qui, dans vos assemblées, n'accomplissez pas d'actes religieux, qu'avez-vous de commun avec la religion et toutes les choses sacrées parmi lesquelles il faut compter la loi ? »
« Ce n'est pas un vain mot quand Platon dit qu'obéir aux lois, c'est obéir aux dieux. « Ces paroles expriment l'un des aspects les plus vivaces de la pensée antique. « La loi, chez les anciens, fut toujours sainte. Au temps de la royauté elle était la reine des rois; au temps des républiques elle fut la reine des peuples. Lui désobéir était un sacrilège ' . »
I. P. 9.21-222, Hachette, Paris, 1880. — Cf. Abbiî deBbogiie, La morale sans Dieu. p. i3-io5, Paris, 1886.