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Or qu'arriva-l-il, chez les Grecs, le jour où l'on vint toucher à cette pierre angulaire des croyances traditionnelles? Tout le reste s'ébranla du même coup. On nia le droit et le devoir; on nia par suite la légitimité des lois; on nia jusqu'à la distinction du bien et du mal. Il ne resta debout que la force et la ruse. Et l'on sait le contre-coup fatal qu'eurent ces batailles d'idées sur la vie politique et sociale des Hellènes. L'individualisme une fois débridé fit chez eux des ravages de plus en plus grands, jusqu'à ce que, épuisés par d'interminables divisions, ils fussent jetés aux pieds du Macédonien, puis aux pieds du Romain.
Il devait d'ailleurs se produire un fait analogue chez ceux dont les légions avaient peu à peu conquis le monde. Réfractaires dès l'abord à l'influence des beaux diseurs qui leur venaient de la Grèce, ils s'éveillèrent ensuite de leur sommeil de jurisconsultes et se mirent insensiblement à douter de leur « ciel », comme le peuple qu'ils avaient vaincu. L'expérience, pour être un peu plus lente, n'en fut pas moins décisive. Les Romains, à partir de cette époque, donnèrent des indices de plus en plusmarquésde décadence morale; et quelques-uns d'entre eux sentaient vivement la cause principale de ce déclin. « Les dieux s'en vont, disaient-ils, et la verlu avec eux. »
Ce rôle de la croyance au commandement divin ne s'atténue pas, lorsqu'on passe des sociétés anciennes à celles qui les ont suivies; il ne fait au contraire que s'y révéler avec une force nouvelle.
La théorie par excellence du commandement divin,
c'est la morale chrétienne. « Je suis venu, disait le Sauveur, pour faire la volonté de mon père qui est dans le ciel. » Ces paroles de Jésus sont comme la devise de tous ses disciples, à quelque degré de longitude et de latitude qu'ils habitent, à quelque temps qu'ils appartiennent. « Accomplir le devoir par respect pour le devoir» : voilà, si l'on veut, la formule de la moralité purement humaine. Accomplir le devoir par amour pour Dieu : Voilà dans sa rigueur la formule de la moralité chrétienne. Ce n'est pas que « le Père céleste » commande d'une façon tout arbitraire. Il y a « un ordre naturel des choses », suivant une expression chère à saint Thomas d'Aquin; et cet ordre a une valeur qui lui est interne : il s'impose de lui-même au respect de notre liberté. Mais il n'est plus seul à s'imposer. Le Créateur en fait la matière d'une injonction qui vient directement de sa volonté suprême; et c'est là ce qui domine tout le reste dans la conscience du fidèle. Le christianisme est la mise en relief du commandement divin.
Or c'est sous cette forme que les notions morales se sont le mieux maintenues et développées : c'est sous cette forme que les idées de droit et de devoir, d'autorité sociale, de justice et de charité se sont définies et fondées avec le plus de bonheur. L'apparition glorieuse du Christ a projeté sur le monde moral des clartés décisives. Elle s'y est traduite en même temps par une vitalité nouvelle dont rien n'égale ni l'intensité ni la durée. Elle est innombrable, la légion des saints que l'Eglise a produits au cours des siècles. Il est incomparable, le total de dévouement qu'elle a dépensé à la diminution des mi-
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sères humaines, au progrès du savoir, et même des beauxarts'. Elle est unique également, la profondeur de son action purificatrice : qu'on lui reproche autant que l'on voudra les crises par où elle a passé et les baisses qu'elle a subies; il reste vrai qu'elle a façonné à son image la civilisation indo-européenne tout entière et qu'elle y a fait éclore je ne sais quelle délicatesse virile dans le respect et le dévouement, qui est comme une fleur exqirise d'humanité.
Au contraire, quand on abandonne l'idée du commandement divin, tout le système des notions morales s'effrite, se désagrège et finit par se volatiliser. Je n'en veux pas d'autres preuves que la marche régressive de ces idées à notre époque.
A partir de i863, les théories éclectiques ont décidément le dessous. Doux systèmes s'élèvent à la fois pour les remplacer : le positivisme et le kantisme. Dieu, dès lors, est relégué dans le domaine de l'inconnaissable, et la crise théologique s'ouvre pour de bon. Par là même, il ne peut plus ètie quesfion d'un impératif prœternaturel ; et la crise morale s'ouvre à son tour. On enseigne et l'on écrit, de tous les cotés, que la théorie du commandement divin a fait son temps, puisque le principe qui la fonde se dérobe aux prises de notre pensée. On ajoute, pour en consommer la ruine, qu'elle renferme des notions indignes d'une civilisation adulte, et repose en fin de compte sur une contradiction. Un Dieu qui commande du dehors ! Mais c'est la négation de l'autonomie de la volonté
I. Do-MET DE VoHGES, Sdiitt Aiiselme (Collection des Grands Philosoj)hes), p. i-jT, F. Alcan, Paris. 1901.
humaine. Un Dieu qui récompense et châtie! Mais c'est l'introduction de i'égoïsme dans la morale : ce qui revient à supprimer le principe de toute moralité. Que signifie d'ailleurs le commandement divin, quand on vient à le considérer en lui-même ? Ou bien il se fonde sur la valeur des choses ; alors il ne sert à rien, il est superflu. Ou bien il n'a d'autre raison d'être que la volonté de la cause première; alors il est arbitraire et tyrannique, il est mauvais. En même temps, l'on s'efforce d'établir une conception du devoir qui s'étaie uniquement sur les données immédiates de la conscience. C'est Rant qui a la vraie solution, s'écrieM. E. Boutroux d'une voix mystique et persuasive. Rant a découvert le vrai principe de l'obligation morale, lorsque, au lieu de la fonder sur la volonté divine ou la valeur des choses, il en a fait une dictée originelle et directe de la raison. Tout n'est pas faux dans cette explication, réplique Paul Janet ; mais il faut s'entendre : il faut préciser encore. Sans doute, c'est laraisoti qui commande et directement; c'est elle qui s'impose d'elle-même et toute seule à notre volonté. Mais cet impératif intérieur n'est pas arbitraire; il ne porte pas non plus dans le vide : il trouve à la fois son fondement et sa règle dans « l'essence idéale » de l'homme. Chacun de nous discerne en lui-même, non seulement ce qu'il est, mais encore ce qu'il doit être. De cette connaissance procède une sorte de contrainte rationnelle à réaliser en nous notre propre nature, à l'accomplir tout entière. Et c'est là que se trouve en même temps le principe de l'obligation et celui de nos obligations. N'est-ce pas d'ailleurs ce que Rant a voulu dire, lorsqu'il a parié du règne des
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JinsPQue signifie, en effet, ce règne des fins? sinon le respect de « l'essence idéale » de l'homme * .
Mais l'expérience ne tarde pas à mettre en lumière la vanité de tels efforts. En 1884, M. Guyau vient déclarer qu'il n'y a pas plus d'impératif naturel que de commandement divin, que le concept même d'obligation est illusoire, qu'il faut enfin remplacer ce mobile de notre conduite par ce besoin d'agir toujours plus et mieux que produit en nous la surabondance de la vie ". Et c'est là l'idée qui l'emporte sur toutes ses rivales. Les positivistes, toujours plus nombreux, applaudissent des deux mains à la chute de la vieille idole; et le problème moral, sous leur poussée intrépide, revêt une forme nouvelle. Désormais, il ne s'agit plus d'impératif catégorique ; il n'est plus question de devoir : la morale devient tout simplement un ar( rationnel de la conduite, M. A. Fouillée proteste contre cette sorte de banqueroute ; il essaie de réagir dans son livre sur Le moralisme de Kant et C amoralisme contemporain ^. Mais il y perd son temps et sa peine. Le mouvement continue : c'est l'idée de substituer « l'art moral » à la morale qui garde le dessus dans la lutte. A l'ouvrage de Lévy-Bruhl sur La morale et la science des mœurs succèdent les études de F. Rauh, d'A. Landry, de J. Delvolve, d'A. Bayet, qui représentent autant de tentatives pour montrer comment l'idée récemment écloseest appelée à faire vivre l'humanité future ' .