CHAPITRE III
Déduction des préceptes.
Après le problème de l'obligation vient celui des préceptes. La question qui nous préoccupe ici, n'est pas d'en donner le détail ; c'est de montrer comment ils se rattachent tous au principe dont nous sommes parti, à savoir l'idée du bonheur.
Le bonheur fait le prix de notre existence : c'est à la fois le premier des biens et celui dont les autres reçoivent leur degré de valeur. 11 faut donc qu'il soit respecté dans chacun de nous ; il faut que chacun de nous y puisse atteindre dans la mesure où le permet celui de nos semblables. En outre, dire que le bonheur commande le respect, c'est affirmer du même coup que l'individu ne peut être inquiété sans raison ni dans sa vie, ni dans sa santé, ni dans son honneur; c'est affirmer également qu'aussi longtemps qu'il n'a pas démérité, il doit avoir les biens matériels qui sont nécessaires à sa subsistance, ou tout au moins le moyen de les obtenir par le travail.
nj LA MORALE DU BONHEUR.
Car ce sont là autant de conditioas en dehors desquelles nul ne saurait être heureux.
A l'idée du bonheur se rattache toute une série d'inviolabilités personnelles : il y a, de par la nature, ce qu'on peut appeler un droit civil.
Mais ce droit, par lui-même, n'est pas suffisamment délimité pour que chacun y reconnaisse sa part; et, si les individus étaient seuls à trancher les litiges auxquels il peut donner lieu, la guerre éclaterait de tous les côtés ; elle durerait à l'infini, elle durerait sans trêve ni repos. C'est ce que Hobbes a fortement senti ; sous cet aspect, sa doctrine me paraît inattaquable. Imaginez d'ailleurs que les frontières du droit naturel fussent précises : les hommes, abandonnés à leur initiative privée, n'auraient encore ni l'intelligence ni la bonté voulues pour en tenir compte ' . Brusquement ou peu à peu, le plus fort empiéterait sur le plus faible; et la lutte persisterait sous un autre mode. Il faut donc qujl,,a!élève de quelque manière un pouvoir supérieur qui fixe à chacun sa zone d'action et qui soit assez fort pour en imposer le respect. La société est une institution nécessaire à l'œuvre du bonheur; et de là tout un système de lois qui sont autant de restrictions des volontés individuelles au profit de l'intérêt commun.
Il faut ([ue la socii^té soit; et la société ne peut être qu'il n'en résulte tout un ensemble d'exigences à l'égard des particuliers : il y a un droit politique.
I. 'Il ô; 0.1-lx TO'JTwv T^ÔE, oTi ^ûaiç <îv9pu)7ïwv oùS'îvôç txavr) ouEtat, watî iû oûvaaOaî te /.ai èOéXeiv ^rpdcTTEtv (Plat., /.o/.v, IX, 873').
Il est nécessaire de monter encore : ainsi le demande la logique des choses. Dieu n'est pas une force inconsciente et brutale; il réalise en son essence l'idéal de la personnalité. Par suite, c'est en vertu d'un choix généreux qu'il produit et gouverne le monde ; c'est en vertu d'un choix généreux qu'il institue les valeurs morales et les conserve à travers les oscillations de la vie. Dieu est la garantie suprême de la bonté des choses ; il l'est, parce qu'il le veut d'un libre vouloir. Il mérite donc ce respect mêlé d'amour que nous inspirent si naturellement les vrais bienfaiteurs de l'humanité ; il le mérite sans réserve, il le mérite infiniment. Car quelle comparaison peut-il y avoir entre une créature, si sainte qu'elle puisse être, et celui qui est à la fois le principe et l'exemplaire vivant de toute sainteté?
De plus, Dieu qui crée et maintient les valeurs morales, en commande aussi le respect. Auteur du monde, il se doit à lui-même de le gouverner; par suite, il se doit à lui-même de vouloir la plus auguste et la plus importante de ses lois, celle qui donne à toutes les autres leur signification : Dieu ne peut point ne pas imposer de son chef l'observation de la loi morale. La raison nous dit : « tu dois » ; et son commandement est légitime. Mais au-dessus de la raison s'élève une autre voix plus impérative encore, celle-là même qui se faisait entendre sur le sommet du Sinaï. Au fond de chacun de nos devoirs se révèle une injonction du Créateur qui se légitime par notre qualité de créature.
Il existe un droit divin, comme il existe un droit individuel et un droit politique. Et celui-là, pour avoir une
origine transcendante, n'est pas moins fondé en nature que les deux autres; il les prime d'ailleurs et par l'excellence et par le rôle souverain de l'être où plongent ses racines.
A chacun de ces droits correspond une série spéciale de devoirs ou préceptes.
Il est défendu d'attenter à la vie de nos semblables, de les faire souffrir sans raison, d'en médire ou de les calomnier ; car ce sont là autant d'offenses plus ou moins graves au droit naturel des individus.
Il est également défendu, et au même titre, de s'en prendre à la propriété du voisin ou bien à la part des biens publics qui lui est légitimement échue. Mais ce dernier précepte demande quelque développement pour être bien compris.
Le droit de propriété n'est pas absolu de tous points, comme on est tenté de le croire ; il souffre certaines conditions qu'il n'est peut-«^tre pas inopportun de déterminer.
Imaginez qu'il n'y ait qu'un homme sur la planète ; elle lui appartient naturellement tout entière. Imaginez qu'elle poite ensuite un million d'habitants ; ce droit originel est réduit au millionième de ce qu'il était tout d'abord. Car il se heurte à celui des nouveaux venus qui sont aussi bien faits pour vivre que le premier possesseur. Imaginez enfin que la population croisse et croisse encore ; à un moment donné, ce heurt des droits deviendra pratique de théorique qu'il était auparavant : il produira des conflits dont le nombre et la violence ne pourront (jue grandir avec les années. Qui donc alors sera capable d'assigner à chacun son lot et d'en garantir
LES PRÉCEPTES. f)--
lo respect? Il n'y a que le pouvoir social qui possède assez de force pour remplir cette double fonction. Et de là une conséquence importante : si le droit de propriété se fonde sur la nature, son mode et sa délimitation sont du ressort de l'Etat.
Mais, si l'Etat peut modifier et délimiter le droit de propriété, rien n'empêche qu'il ne le fasse au cours même de la vie d'un peuple, lorsque les conditions sociales sont tellement changées que l'intérêt général demande une semblable réforme. Et n'est-ce pas là ce qui se produit sous nos yeux dans la Grande-Bretague ? Ne voyons-nous pas « le parlement anglais chercher la pacification de l'Irlande dans des compromis d'où la propriété des seigneurs terriens ressortirait singulièrement amoindrie ' » ? N'est-ce pas également ce qui se prépare en Russie, au milieu des convulsions sociales dont nous sommes les témoins ? N'y a-t-il pas, et depuis longtemps, un problème du même genre à l'horizon de la politique italienne ? Il faudra bien que la question des latifundia se tranche un jour ou l'autre; et qui donc est mieux qualifié que l'Etat pour diriger un mouvement à la fois si complexe et si périlleux?
Il va sans dire que le pouvoir social ne doit pas se hâter d'en venir à de telles innovations; car c'est là surtout que le meilleur peut être l'ami du pire. Il est également vrai que, lorsqu'elles s'imposent, elles ont des bornes dont il ne faut jamais sortir : est illégitime par nature toute réforme économique qui tend à supprimer
I. Cil. Secrétax, La civilisation et la crnyanre. p. 56, F. Alcan, Paris, 1892.
la liberté personnelle, à diminuer dans l'individu l'activité, la prévoyance et l'esprit d'épargne ; tel est, par exemple, le collectivisme dont rêvent encore quelques utopistes. « L'Etat distributeur du travail industriel et de la paie, dit M. Cli. Secrétan, c'est la plus complète, la plus conséquente, la plus épouvantable des tyrannies qu'il soit possible à l'imagination de se figurer ; c'est ensemble l'anarchie et la tyrannie, ce serait la guerre et la confusion universelles, car chacun voudrait commander'. « Ces paroles si convaincues et si vives sont la traduction même du bon sens.
Mais ces restrictions du pouvoir de l'Etat en matière de propriété ne font point qu'il n'existe pas. C'est une exigence des conditions sociales : il se fonde sur l'idée du meilleur, et parfois sur la nécessité ; rien ne peut ébranler la base sur laquelle il repose.
Les devoirs qui dérivent du droit politique se résument en cette formule de l'oracle de Delphes : « suis les lois de ton pays )^ . Mais ce principe, non plus, ne peut être inconditionnel ; il a des limites qui tiennent à l'ordre des choses. Est nulle toute loi qui va contre les bonnes mœurs ou viole sans raison les droits naturels de l'individu. Est nulle également toute loi qui blesse l'équité sociale. Ce ne sont que des souffles d'air, « les édits du pouvoir qui ne tendent plus au bien commun, dont le but unique est l'avantage d'une faction ». La loi ne saurait être que l'expression officielle de ce qu'il y a de meilleur pour