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lOO LA MORALE DU BOINHEUR.
de justice et d'amour qui devait rendre la vie morale, non seulement à son peuple, mais au genre humain tout entier. Ils agissaient de même, les chrétiens des premiers siècles, en défendant leur foi jusqu'à l'effusion du sang, en travaillant sans répit à la répandre de toutes parts autour d'eux. Etaient-ils donc des criminels, ces promoteurs du bien, ces héros de la moralité? Avait-on le droit de s'emparer de leur personne, de les jeter dans un cachot et de les condamner à mort?
De tels procédés ne peuvent se légitimer que par l'ignorance. Si les personnes qui recouraient à ces mesures violentes, avaient reconnu la valeur incomparable des idées dont elles s'efforçaient d'enrayer le triomphe, elles auraient dû s'arrêter tout court et laisser aux événements le soin de trancher le litige. Car il n'y a qu'une morale; et cette morale veut qu'on se tienne à l'idée du meilleur, quand une fois l'on s'en est rendu compte. — On a le droit de se conserver, nous dit-on. — Oui, mais dans la mesure où ce droit ne se heurte pas à quelque intérêt supérieur. Et n'est-ce point la raison pour laquelle on a parfois le devoir d'aller se faire échauder sur un champ de bataille ?
Mais cette solution est d'ordre tout théorique, nous ne nous dissimulons pas la chose. En fait, il y aura toujours assez de juges pour condamner un Socrate ; et l'humanité sera longtemps encore le bourreau de ses plus grands bienfaiteurs. Elle ne les comprendra guère mieux dans l'avenir qu'elle ne l'a fait dans le passé. Arriveraitelle d'ailleurs à les comprendre, qu'il lui resterait à leur égard un grief efficace, celui de troubler la masse des intérêts existants.
Restent les devoirs qui correspondent au droit divin; et quelques mots suffisent à les mettre en lumière, vu que l'on connaît déjà leur fondement rationnel.
Puisque Dieu est libre et produit librement tout ce que le monde contient ou fournit de bonté et de beauté, il estjuste de reconnaître notre dépendance radicale à son égard et de lui payer sans mesure le tribut du respect et de l'amour.
Puisque Dieu a droit de commander et commande en effet, il est juste également de ne pas nous borner à la devise de Kant : ce n'est point assez d'accomplir la loi morale par respect pour elle-même; il faut aussi l'accomplir par respect pour la volonté du Créateur.
On a fait observer, il est vrai, que Dieu n'a pas besoin de nos hommages; et c'est peut-être Bossuet qui a rendu cette pensée avec le plus de force et d'éclat. Voici, en effet, le langage qu'il prête à Dieu lui-même dans ses Elévations : « Que me sert la multitude de vos victimes? Tout est à moi, mais je n'ai pas besoin de tout ce qui est à moi; il me suffit d'être, et je troave en moi toutes choses. Je n'ai pas besoin de vos louanges; les louanges que vous me donnez vous rendent heureux, mais ne me le rendent pas, et je n'eu al pas besoin. Mes œuvres me louent. Mais encore n'ai-je pas besoin de la louange que me donnent mes œuvres : tout me loue imparfaitement, et nulle louange n'est digne de moi que celle que je me donne moi-même en jouissant de moi-même et de ma perfection. Je suis celui qui suis. C'est assez que je sois : tout le reste m'est inutile ' . »
I. OEuvres philosophiques de Bossuet, p. 332-333, éd. Jules Simon. Charpentier, Paris.
Mais, si Bossuet a formulé cette vigoureuse réflexion, il s'est gardé de conclure à la suppression des devoirs religieux. Il les admettait sans restriction; et la logique demande que l'on fasse comme lui.
Accordons que nos manquements et nos actes de vertu ne modifient en rien le bonheur de Dieu. Reste encore qu'il veut la loi morale d'un vouloir tout rationnel; et c'est assez pour que nous respections son commandement : ce qui constitue d'ailleurs la partie fondamentale de la religion. « Ceux qui entreront dans le royaume de Dieu, cène sont point ceux qui crient : Seigneur, Seigneur; ce sont ceux qui font la volonté de mon père. . . »
De même, accordons que Dieu ne trouve aucun surplus de joie aux marques d'estime et d'amour que nous lui donnons : ces actes n'en conservent pas moins leur raison d'être; car leur signification ne se fonde pas sur la satisfaction que le Créateur peut y cueillir, mais sur la valeur souveraine de sa personnalité. C'est un point que Paul Janet met assez bien en lumière. « L'homme, dit-il, peut s'élever par la patience et la mansuétude au-dessus de toutes les injures, et y devenir indifférent : ce qui ne rendrait pas innocentes les injures qu'on pourrait lui adresser. Le même homme pourrait être d'une telle modestie qu'il n'éprouverait le besoin d'aucun hommage : ce qui n'empêcherait pas que ce fût un devoir de justice de lui rendre ce qui lui est dû... « C'est que le devoir « se règle sur l'ordre des choses, qui veut que chaque être soit aimé et respecté selon son mt'rite ' ».