‹ La Morale du bonheurChapitre 40 sur 106 · I . I.oc. cit · texte numérisé non relu

I . I.oc. cit

LES PRECEPTES. lO-

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^ besoin pour atteindre sa fin naJLiireUev L'impératif catégorique dépasse le domaine de la justice.

Si le bonheur vaut pgiir moi, il Yjiut aussi pourjes autres, et tout autant. Chez mes semblables, comme dans

ma propre individualité, c'est ce bien qui résume le prix de la vie; je dois donc l'aimer en eux comme en moi. Si la chose n'apparaît pas ainsi dès le premier coup d'œil, c'est qu'on se place encore au point de vue de la sensibilité ; c'est qu'on ne pose pas le problème sur son domaine véritable qui ne peut être que celui de l'intelligence. Au regard de l'intelligence sans laquelle il n'y a pas d'universalité et par là même pas de moralité, le bonheur s'isole en quelque sorte des individus qui lepossèdent; il s'élève à la dignité d'un concept et prend une valeur en soi qui est identique pour tous les hommes. De plus, et par suite, cette valeur se gradue d'après l'importance numérique des groupes qui se forment pour le chercher de concert. Le bonheur de la famille est plus désirable que celui de l'individu, considéré comme tel; le bonheur de Ha sociéte^~pIus^ désirable qnf rpTqr~;t*iTTTP — f^mil^^^p^ le bonheur^ du genre humain plus désirable.qiie relui jdlune société. Car une somme est d'autant supérieure à chacune de ses unités que ces unités sont plus nombreuses. De là ce mot célèbre deFénelon : (.< Je dois plus à l'hu-

manité qu'à ma patrie, à ma patrie qu'à ma famille, à ma famille qu'à mes amis, à mes amis qu'à moi-même. »

D'autres devoirs enfin ont une origine mixte : d'autres devoirs se rattachent directement au prix de la vie et se fondent en même temps sur le droit. Ce sont ceux qu'on nomme personnels.

' Le bonheur est le but qu'il faut atteindre, puisqu'il donne à notre existence toute sa signification. Or la nature ne suffit pas à faire cette conquête. Ses mouvements sont aveugles et précipités : elle ne voit que le présent et s'y engouffre tout entière. Livrée à elle-même, la nature ne peut que compromettre notre équipage. Il faut donc que Tintelligeuce en prenne la direction ; et de là résulte une autre série de devoirs.

Il nous est défendu de nous mutiler sans raison et de nous imposer des souffrances qui ne sont pas motivées. Il nous est encore plus défendu de nous ôter la vie à nous-mêmes, et quel que soit le degré d'infortune où nous soyons tombés. Car Dieu nous a faits pour le bonheur et ses volontés sont infaillibles. Il doit avoir son heure à lui d'accomplir notre destinée; c'est à nous de l'attendre, si sombre que notre existence puisse devenir. Il faut éviter également ce qui peut dégrader notre personne, et travailler au contraire à la développer en toute harmonie par l'instruction, la pratique du bien et surtout la communion à Dieu dans la prière; car c'est de la vigueur dans l'ordre que jaillit à la longue ce sentiment profond, tranquille

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et durable qui s'appelle le bonheur. Sans doute, cet effet ne se produit pas dans la mesure désirable, au cours de la vie que nous traînons ici-bas; mais, comme le dit magnifiquement le philosophe de Stagire, « il faut s'exercer à s'éterniser soi-même ». La destinée de l'homme ne se confine pas au présent ; elle est pleine d'infinité'.

Fondée sur la valeur de la vie individuelle, cette dernière série de devoirs est par d'autres côtés corrélative à l'idée du droit.

C'est vrai d'abord, et pleinement, soit du respect, soit du culte de notre personnalité. Chacun de nous doit songer à l'avenir. De notre conduite dépendent la vigueur et la santé des générations futures. C'est un fait que les lois de l'hérédité, si bien étudiées de notre temps, ont mis dans une lumière terrifiante : jamais on n'a vu si clairement jusqu'à quel point les fautes individuelles rejaillissent sur la vie des enfants et la destinée des races. En outre, chacun de nous doit contribuer pour sa part au progrès de la société à laquelle il appartient ; et le meilleur moyen d'y réussir, c'est encore de se réformer soi-même, de se fixer de plus en plus dans la loi du bien; car de l'harmonie des parties procède nécessairement l'harmonie de l'ensemble, ainsi qu'aime aie dire Platon. A chacun de nous s'impose aussi, de par la volonté divine, l'obligation de nous respecter nous-mêmes et de développer nos talents naturels.

On peut dire également que la question du suicide

X. On dira plus loin sur quoi se fonde cette dernière assertion.

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relève des exigences extérieures de la moralité, en même temps que de ses exigences intérieures. Mais il est bon d'ajouter que cette dépendance est moins complète.

La société a-t-ellele droit d'empêcher que ses membres ne se donnent volontairement la mort ? C'est un point plus que douteux. Kant nous dit ([ue, s'il était permis à chaque individu de supprimer sa propre existence, la vie sociale deviendrait impossible. La raison ne porte pas; et c'est ce que quelques-uns ont déjà fait observer. L'amour instinctif de l'être a généralement assez de force pour que l'on v persévère. ■Môme aux périodes de décadence, le suicide n'est qu'une assez rare exception; encore s'explique-t-elle d'ordinaire par des circonstances tout à fait spéciales, où la moralité cesse d'entrer enjeu. D'autres soutiennent ({ue renoncer soi-même à la vie, c'est renoncer aux conditions du contrat social. Mais, à bien prendre les choses, ce second motif ne semble pas meilleur que le premier. Ne faut-il pas convenir que chacun a le droit de quitter sa patrie pour aller s'établir dans un pays étranger ? Mais alors, pourquoi ne pourrait-on pas aussi bien prendre son billet pour le pays d'où personne ne revient ? Contraint de remplir ses fonctions de citoyen aussi longtemps que l'on fait partie de la cité, ou est cependant libre d'en sortir : on conserve le droit de démissionner. Prétendre que la société peut nous défendre d'attenter à notre propre vie, ce n'est que le rêve d'un sociologue aux abois. Evidemment, lorsqu'on a nié tout le reste, il faut bien que l'on se rabatte sur ce tremplin; mais le procédé ne vaut que pour les personnes qui veulent bien y croire. Où sont-ils d'ail-

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leurs, ceux qui se soucient de la société au point de souffrir pour elle jusqu'au martyre? C'est à peine si l'on peut obtenir, et par la force, que les gens pavent leurs impôts et remplissent leur devoir militaire. La société, elle, se porte toujours très bien, aussi longtemps que l'on y trouve son jeu.

Quand on a mis à part le respect qu'exige la vie par elle-même, il ne reste plus qu'un motif de défendre le suicide, c'est celui du commandement divin. « Nous appartenons aux dieux, dit Socrate dans le Phédon; nous sommes ici-bas comme dans un poste qu'il ne nous est pas permis de quitter sans leur permission. •» C'est encore là que se trouve la raison la plus solide de croire à l'illégitimité du suicide'. Dieu, Dieu, ce grand nom est toujours comme l'étoile polaire du monde moral.

L'idée du bonheur : voilà donc le centre d'où rayonne tout l'ensemble de nos devoirs : ceux qui relèvent de la justice, ceux qui se rattachent à la charité et ceux dont nous sommes nous-même la raison et l'objet. Si l'on ne comprend pas cet enchaînement, c'est que l'on se fait encore une idée inexacte du bonheur. On croit d'abord que le bonheur, étant un état subjectif, ne saurait s'universaliser et que par là même il n'a de valeur que pour l'individu qui le sent ; on croit ensuite que, dans l'individu lui-même, il ne peut être qu'un état indéfiniment capricieux et divers. Mais il n'y a là qu'une illusion, et qui procède d'une connaissance inadéquate des choses. En réalité, la raison universalise le bonheur comme tout le

I. Cf. J. Simoî;, Le devoir, p. 384-385, Hachette, Paris, 1892.

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reste et du même coup le fait passer à ses ordres. C'est ce qui ressort de l'analyse que nous venons de faire.

De la variabilité des idées morales.

Le point de départ de votre déduction est un fait, nous répondent certains sociologues; et, par ce côté-là , elle demeure inattaquable. Mais elle présente un caractère beaucoup trop abstrait, pour donner des conclusions qui s'^appliquent à tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux : c'est un schème qui n'a rien à voir avec l'infinie mobilité de la vie.

Les préceptes de la morale sont des propositions. Ces propositions ont toutes un seul et même sujet qui est l'homme ; car il s'agit régulièrement, dans chacune d'elles, de savoir à quelles conditions l'homme peut être heureux. Elles ne sont donc invariables, elles ne sont universelles que si l'on admet « l'idée abstraite d'une nature humaine, individuelle et sociale, toujours identique à ellemême dans tous les temps et dans tous les pays » . Or c'est cela, précisément, qui n'existe pas : ce postulat fondamental de toutes les morales théoriques, l'expérience le contredit de plus en plus, à mesure qu'elle élargit son domaine soit vers le passé soit dans le présent' .

Quelles différences profondes entre la mentalité d'un grec du v° siècle et celle d'un chrétien, entre la men-

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