I. Revue sciejil. de la France et de l'étranger, déc. i
les plus pures se traduisent quelquefois par des usages qui n'ont aucun rapport avec elles et qui même nous semblent en être la négation. Les plus sauvages des Bataks, appelés Pacqs-pacqs, soumettent leurs vieux parents à un système d'engraissage, pour les manger ensuite, dès qu'ils n'ont plus la force de gravir les échelles qui conduisent à leurs maisons. Un missionnaire qui s'efforçait de faire compiendre à un chef l'horreur d'une telle conduite en eut cette réponse : « Que faites- vous de vos parents morts? jj Le missionnaire lui raconta que nous les mettons en terre, où les corps se dissolvent d'eux-mêmes, etc. Alors le chef lui répliqua : « Qu'avons-nous de plus cher que notre propre corps? Rien, n'est-ce pas? Eh bien, nous, par amour pour nos parents dont nous sortons, nous leur offrons notre propre corps comme sépulture, afin qu'ils revivent en nous. Ne croyez-vous pas que cela vaille mieux que de les mettre pourrir dans la terre, où ils sont la proie des vers ' ? »
On n'imagine même pas que l'homme puisse vivre dans l'absence complète de toute idée morale. Supposez que l'homme descende d'êtres inférieurs, il ne mérite son nom qu'à partir du jour où il se prend à réfléchir. De même,
I. Tuur lia monde : Un fin en Malaisie, P. J. Caine, ii juin 1892. Mo"" A. Le Roy raconte qu'il se passe queli[ue chose d'analogue chez les sauvages d'Ame'ii(|ue [loc. cit., p. 208 209^ : Les sauvages d'Amérique tuent leurs parents âgés. « Sans doute! Mais en agissant ainsi, ces enfants pieux entendent bien rendre service à leurs anciens : ils les délivrent des misères de cette vie pour leur en procurer une autre où ils seront plus agiles, en même temps qu'ils satisfont à une nécessité sociale, ne pouvant traîner ces pauvres membres engourdis dans les courses incessantes de leur existence de chasseurs » Cf. J. LubliocK, loc. cit., p. 404 et suiv.
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supposez qu'après une période de progrès plus ou moins longue, il rétrograde au point de n'avoir plus aucune capacité de réflexion : à partir de ce moment, il ne s'agit déjà plus de lui; il est question seulement de quelque autre espèce qui commence à s'ébaucher par voie de régression. Psycliologiquement, c'est la réflexion qui fait l'homme. Or, dès que s'éveille celte activité supérieure, ils'en sert toutnaturellement pour diminuer ses souffrances et augmenter ses joies; il l'emploie à l'œuvre du bonheur, il se trace par là même un certain idéal de conduite qui dépasse l'instinct et garantit le respect des principales conditions de l'existence. La moralité naît avec la réflexion et se développe avec elle.
Il est vrai que la réflexion peut se corrompre au point de n'être plus que l'esclave des passions et de devenir par là même un principe d'immoralité radicale. Mais alors, ce sont les événements qui se chargent de tout corriger. La vie, dans ces conditions, cesse d'être possible : la société se disloque, la famille se désagrège, et les individus disparaissent ou sont absorbés par les tribus voisines ; c'est ce qui se produit tous les jours parmi les peuplades de l'Afrique centrale et dans les îles de l'Océanie. La nature supprime l'homme, quand l'homme supprime la morale.
Il y a des limites au delà desquelles les données de la conscience ne varient plus ; et ces limites sont plus étroites qu'on ne le pense d'ordinaire. On s'en apercevrait très vite, si l'on prenait la peine de distinguer entre les idées morales et les mœurs elles-mêmes. « Supposez, dit l'abbé de Broglie, un étranger, un habitant de l'extrême Orient
OU des pays sauvages, qui vienne voyager dans nos pays, et en étudier les mœurs sans s'occuper des enseignements du christianisme et delà portion noble et élevée de notre littérature : la description qu'il fera des mœurs de l'Europe ne donnera- t-elle pas l'idée d'une corruption morale semblable à celle que les voyageurs attribuent à certains peuples barbares ' ? » C'est pourtant ce procédé que suivent la plupart des explorateurs. Oubliant que la règle est presque toujours supérieure à la pratique, ils font de celle-ci la mesure de celle-là et nous donnent à titre de croyances morales ce qui ne représente en somme que certaines défaillances de la volonté.
De la variabilité des notions morales, les sociologues concluent à leur relativité. Cette inférence est encore moins légitime que le principe auquel ou la rattache : entre l'un et l'autre il n'y a pas de passage.
Comme on l'a vu précédemment, les préceptes moraux sont des propositions qui ont toutes le même sujet et qui est l'homme. Si ce sujet reste fixe, elles le sont aussi. S'il varie au contraire, elles varient avec lui et dans la même mesure, mais sans que leur vérité s'en trouve compromise. Bien plus, elles ne peuvent rester vraies qu'à cette condition. Imaginez un cercle qui peu à peu devient une ellipse, puis une ligne ouverte, puis une droite : il faudra que l'on trouve une série de formules, pour le suivre dans son évolution. Mais chacune de ces formules, si elle est bien prise, n'en sera pas moins vraie de la phase qu'elle