I. Ihid.. |). 20J
comme on est toujours de son temps. Il y a une sorte de dressage de l'individu par la société. Et l'échantillon le plus frappant que Ton en puisse fournir, c'est sans doute la mentalité du Chinois.
La Chine s'est organisée sur le type de la famille. L'empereur, qui est le fils du Ciel, est à son tour le père de ses sujets. Sont pères aussi, par délégation, tous les mandarins qui administrent les diverses parties du territoire. Cette idée directrice, depuis Confucius surtout, s'est traduite en un système de rites minutieux et complexes qui règlent jusqu'aux moindres actions des particuliers. A son tour, cette liturgie savante et sans cesse en exercice a plié l'organisme des individus; elle a façonné du même coup leur activité morale, accroissant toujours la vie de l'automate et diminuant de plus en plus la vie de la pensée ' . De là, du moins en grande partie cet immobilisme étrange et prodigieusement tenace qui a fait comparer l'Empire Céleste à un vaste
couvent.
« Tandis que des changements profonds et répétés ont modifié de fond en comble, à diverses reprises, depuis deux mille ans, l'organisation sociale et les habitudes d'esprit de tous les autres habitants de la terre, les Chinois n'ont presque pas changé. L'introduction d'une religion nouveUe n'a rien produit de comparable, a l'orkntde l'Asie, à la révolution qu'amena vers la même
I Montesquieu, De Vcspnt des lois, 1. XIX, chapx.x. p. 284.
par eux-mêmes, p. 1-.8, Calmann Lévy, Pans, 1884. ^^'I^-f ^f^. LuD, evèque titulaire de Fussulan, Une autre Chine, p. 3.-38, Abbeville, 1897.
époque l'expansion du christianisme en occident. Le houdhisme n'a pas transformé le peuple chinois; c'est le peuple chinois qui a modifié le boudhisme et l'a modelé à son image. » Les révolutions politiques n'ont pas eu plus de prise que les révolutions religieuses sur la vie et la mentalité des Célestes. « Lors même que des étrangers, Mongols au xiii" siècle ou Mandchoux de nos jours, sont montés sur le trône », l'ordre de choses établi n'a point disparu sous leur influence; leur rôle s'est borné à placer auprès des grands mandarins « quelques surveillants, comme le sont pour les vice-rois les maréchaux tartares d'aujourd'hui ». Conquise par des barbares, la Chine a d'abord dominé, puis absorbé ses vainqueurs : « elle est toujours restée elle-même; et c'est tout ce qu'elle veut ' » .
On trouve aussi chez les Anglais un exemple curieux de l'action que la société peut exercer sur les individus. Il est sans doute impossible de comprendre ce peuple, si l'on ne tient compte de son milieu physique et de son isolement. Il ne reste pas moins vrai que le régime politique dans lequel il s'est fixé depuis 1688, a contribué pour beaucoup à former son caractère. De là viennent, en grande partie, les traits dominants qu'il présente à l'heure actuelle : son amour de la liberté dans la limite des lois; sa confiance au gouvernement, qui possède assez de force pour le protéger sans en avoir assez pour le tyranniser; sa capacité de faire un effort héroïque, quand il s'agit de repousser un agresseur ; sa considé-
I. P. Leroy-Beaulieu, La rénovation de l'Asie^ p. 364-365, Arm. Colin. Paris, 1904.
ration des qualités civiles à l'exclusion des qualités militaires; son estime de la richesse et du mérite personnel; cette tendance qu'il manifeste à coloniser pour étendre son commerce plutôt que pour dominer; et cet instinct de tolérance religieuse dont il donne des preuves toujours plus sensibles et qui lui vient, non du scepticisme, mais de son respect pour autrui ' .
La constitution d'Angleterre est un code de la liberté; et ce code, une fois mis en exercice, a façonné tout un peuple à son image.
Ainsi des autres nations, tribus ou cités : la pression sociale s'y manifeste toujours, et d'une façon d'autant plus profonde qu'elle a duré plus longtemps. Est-ce que nous n'avons pas, en France, un sens de l'honneur et de la bravoure qui descend de la chevalerie, une manière d'entendre le pouvoir qui vient de nos rois, un goût de l'éclat et de la pompe dans le commandement que nous ont légué les empereurs romains ?
Mais ce genre d'influence était connu bien avant l'apparition des Durkheim et des Lévy-Brulil, Aristote s'en est occupé dans sa Politique. Montaigne en a disserlé au cours àe?>^?, Essais. Montesquieu, Joseph de Maistre et Le Play ' ont écrit sur ces matières des pages d'une