‹ La Morale du bonheurChapitre 57 sur 106 · Lois^ XI, gSô · texte numérisé non relu

Lois^ XI, gSô

2. EMMANUEt. DE Bkog LIE, Saiiit J'iticciil ilc Pctul, p. 53-8i, Paris,

i. V. notre ouvrage sur La libcrti\ t. II, |). 179-188.

LES PJIÉCEPTES. lOD

nières de le combattre que l'on ne peut plus regarder comme négligeables : la proplivlaxie et cet art encore nouveau que l'on nomme la médecine de l'esprit.

On a poussé fort loin, depuis quelques années, la connaissance des dangers sans nombre d'intoxication que nous courons à chaque instant. Les aliments et les boissons, les étoffes dont nous vêtissons notre corps, les maisons où nous cherchons un abri contre les intempéries de l'air, les émanations du sol et des eaux, le contact et même le voisinage de personnes ou d'animaux déjà contaminés : autant de conditions de la vie cpii chez nos pères n'éveillaient presque aucune défiance et dont nous savons aujourd'hui qu'il s'y cache des myriades de principes morbides. De là un art rationnel, et qui va toujours croissant, de protéger l'organisme humain contre ses ennemis extérieurs^ d'obtenir par là même l'épanouissement harmonieux des forces qu'il tient en réserve.

On sait le spectacle qu'offrait la vallée de Sion, il y a seulement une cinquantaine d'années : on y voyait de tous cotés des goitreux, des paralytiques et des idiots. Il a suffi de quelques travaux d'irrigation, pour rendre à cette contrée, en même temps que la fertilité du sol, une population saine, bien bâtie et intelligente. Les Allemands ont obligé les municipalités d'Alsace, sous peine d'une amende considérable, à faire venir sur les places publiques des eaux de source captées dans les montagnes voisines. Depuis cette réforme, la fièvre typhoïde, autrefois fréquente dans ce pays, n'y fait plus que de rares apparitions. La mortalité des enfants en bas âge est encore considérable; mais, grâce aux progrès de l'hygiène, elle va décroissant de jour

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en jour : et c'est là peut-être le plus beau résultat de cet art de préservation. En 1789, sur mille naissances il ne survivait, auboutdecinqans, que 583 enfants. En i8Gi,il en survivait 694; en 1877, 7^0; en 1903, 790'.

La médecine de l'esprit va plus loin; elle réussit dans une certaine mesure à corriger le dedans par le dehors, à tempérer l'activité morale en tempérant l'activité cérébrale. Supposez un sujet bypersthénique : on le traite par le bromure et « l'exercice coj'porel poussé jusqu'à la fatigue » ; c'est assez dans bien des cas pour qu'au bout d'un certain temps, son humeur coléreuse se transforme en courage. Supposez, au contraire, un sujet neurasthénique. On emploie « la douche, les bains salés, le massage..., les injections hypodermiques à petites doses fréquentes selon le procédé du D"^ Chéron » ; et non seulement ses forces défaillantes se relèvent au niveau normal, mais encore elles finissent assez souvent par s'y fixer : son apathie naturelle devient peu à peu un mode d'agir eurythmique : sa paresse se transforme en douceur. Il existe déjà un art rationnel de « mettre un cerveau au cran de l'énergie

I. Lucien Makch, Journal de la Sociélc de statistique de Paris^ sept, et oct. 1906, p. 293 et suiv., p. 3a5-343. On constate aussi d'autres résultats analogues. La variole, « très grave autrefois », « a fini par être contenue par la pratique tie la vaccination » (Em. Duclaux, loc. cit.^ p. 10); on a re'duit et l'on espère réduire encore les ravages de la fièvre typhoïde (//vtr/.. p. 66-67); on est en train de contraindre la tuberculose à battre de plus en plus en retraite (ibid.^ p. i î3-x65). YA. sans doute, ce ne sont là que lesde'buts des victoires que l'homme est appelé à remporter peu à peu sur les forces hostiles de la nature. On sent bien (pi'à force de préciser toujours plus la cause des maladies, la science finira par trouver les moyens d'en supprimer ou par- (juer un très grand nombre. Malheureusement, tandis t|u'on élimine certaines maladies, il en naît d'autres sous l'influence de circonstances nouvelles: telle est la méningite cérébro-spinale.

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modérée », et de « le contraindre » à « s'y tenir » V Et, sans doute, il serait un peu naïf de croire, avec le D"" M. de Fleury, que cet art va remplacer la morale. Mais il peut y servir ; il en peut devenir un auxiliaire toujours plus heureux. Je concède volontiers « que la cure d'àme médicale, par action du physique sur le jnoral, n'est pas un vain mot ■ » ! Je concède aussi qu'avec le temps, cette sorte de cure donnera des résultats heaucoup plus fré- ([uentset plus pleins « que nous ne saurions présentement le concevoir " .

Economie sociale, hygiène et médecine de l'espril n'atteignent la conscience morale qu'indirectement. I^a psychologie expérimentale nous fournit un moyen direct de la façonner.

On peut, soit par l'enseignement, soit par l'exemple, soit par la répétition des actes, créer chez les enfants tout un système d'idées dont les éléments se soudent de plus en plus, et qui produit à la longue une manière hahituellede penser, de sentir, et d'agir'. Supposez que ce système d'idées n'ait d'autre fondement que l'agglutination passive des unités qui le composent : il est fait pour se dissoudre. La réflexion s'éveille avec les années, contrôle son trésor et rejette toutes les pièces qui ne lui paraissent pas authentiques. Quoi qu'en puissent penser certains éducateurs, on ne forme pas l'homme au hien comme un chien à la chasse : le dressage n'y suffit pas. Imaginez, au con-

». D' Maukice de Fleury, Introduction à la médecine, de Vesprit, p. 4oi, 4-5o-43i, 433-4345447-448, F. Alcan, Paris, 1897.

•2. Ibid., p. 435.

3. V., sur ce point, G. Le Bon, Psychologie de V éducation, p. 177 et suiv., Ern. Flammarion, Paris, 1908.

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traire, qu'il s'agisse d'un idéal de conduite où tout s'enchaîne logiquement et qui se fonde sur des raisons inébranlables ; imaginez, de plus, qu'on fasse comprendre à l'enfant la solidité de la doctrine qui lui est proposée, que, par une instruction progressive, on l'en pénètre toujours davantage à mesure que sa personnalité s'affirme et se développe. Dans ce cas, le dressage n'a presque rien à redouter de l'avenir, au moins chez les personnes qui ont l'esprit juste ou qui ne sont pas dévoyées par la passion. Il persiste au plus grand avantage de l'individu qui l'a subi. C'est pour lui le moyen de croire « avec toutes ses pièces w, d'aller au bien « de toute son âme ». Les pères spirituels ont connu et pratiqué cette sorte de thérapeutique morale, bien avant les associationnistes de notre siècle; et l'on ne peut qu'admirer la finesse pédagogique qu'ils ont montrée par là.

La science positive peut concourir de différentes façons à la formation de la conscience morale. Elle est à même aussi d'élargir sa perspective, en étendant notre champ de prévision.

« A mon avis, dit H. Spencer, l'objet de la science morale doit être de déduire des lois de la vie et des conditions de l'existence quelles sortes d'actions tendent nécessairement à produire le bonheur, quelles autres à produire le malheur...

Un exemple fera peut-être mieux comprendre ce que je veux dire. Dans les premiers temps, l'astronomie planétaire ne possédait que des observations accumulées relativement aux positions et au mouvement du soleil

ot des planètes. De loin en loin ces observations permettaient de prédire, approximativement, que certains corps célestes occuperaient certaines positions à telles époques. La science moderne de l'astronomie planétaire consiste en déductions de la loi de la gravitation, déductions qui font connaître pourquoi les corps célestes occupent nécessairement certaines places à certaines époques. Le rapport qui existe entre l'ancienne astronomie et l'astronomie moderne est analogue à celui qui existe, selon moi, entre la morale de l'utile et la science morale proprement dite ' . »

Ces paroles, bien que teintées de déterminisme, ne laissent pas d'avoir un fondement dans la réalité. Chacun de nos actes est une cause qui provoque une série plus ou moins longue et plus ou moins complexe d'effets. Mieux nous connaissons cette série et les rapports de ses éléments, meilleures sont nos conditions pour prévoir si la résultante qu'elle donne contient un surplus de joie ou de souffi-ance ; et, par suite, meilleures sont nos conditions pour savoir si l'acte qui la déclenche, est lui-même bon ou mauvais. Lnaginez qu'un jeune voluptueux ait la vision nette de tous les maux que son inconduite peut causer à sa lignée future ; il est probable qu'il ne sera pas tenté de regarder ses excès comme d'innocentes distractions'. Qu'est-ce que la pédagogie?

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