I. V. Insuffisance...^ p. i6i
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quent, comme la morale, uu fond métaphysique sans lequel on ne les comprend plus.
Toute loi scientifique suppose le passage d'un antécédent à un conséquent. Toute loi scientifique enveloppe un devenir; et par suite, toute loi scientifique enveloppe quelque chose qui dépasse les faits. Que l'on imagine ce quelque chose comme on le voudra, que Ton en fasse un système d'atomes, une force ou de l'énergie, peu importe dans le cas présent : cette réalité métempirique existe, parce qu'elle doit exister. Il faut hien qu'avant la naissance du conséquent, il y ait déjà dans l'antécédent un principe d'efficience qui ne fait ensuite que se déclencher ; autrement, il n'apparaîtrait jamais rien de nouveau, le conséquent ne se produirait pas. Antérieurement à l'actuel, il faut qu'il y ait du virtuel; et cela, c'est plus que du donné, c'est un élément métaphysique. Qu'est-ce d'ailleurs que le rapport d'efficience qui s'établit entre l'antécédent et le conséquent? On ne le perçoit pas d'une manière directe, vu qu'en fait il n'y a pas de « cas solitaires ». jNous nous bornons donc à le conclure du groupe plus ou moins constant de caractères où il se trouve engagé. C'est encore un élément d'ordre métaphysique.
Stuart iNIill ajoute, il est vrai, que le lien causal n'est pas autre chose qu'une espèce d'agglutination qui s'est formée à la longue entre deux phénomènes. INIais cette réponse n'explique pas l'apparition du conséquent, vu qu'avant de s'agglutiner, il faut d'abord qu'il soit. Cette réponse n'explique pas davantage comment le lien causal s'établit tout d'un coup et pour toujours, en vertu d'une
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simple constatation. Mais, surtout, la théorie de l'agglutination n'ôte pas la difficulté qui se pose ici. Le point d'attache dont parle Mill ne se met pas à découvert : il n'est pas donné, comme l'est un rayon de lumière ou bien un son de cloche. Quoiqu'il soit enfermé dans la conscience, nous ne faisons pourtant que l'inférer, nous ne faisons que le déduire. C'est donc un autre élément métaphysique.
Il faut ouvrir la porte à la raison; ou bien l'on n'a plus en face de soi qu'une poussière de phénomènes. Mais que l'on ouvre une fois la porte à la raison; et l'on n'a plus le droit de lui marquer des limites. Cette reine de la pensée ne souffre pas de compromis : elle n'entre qu'à la condition de reprendre tout son empire.
Vous voulez que la morale ne compte pas, et parce qu'elle comprend des éléments métaphysiques; j'en conclus que les sciences positives ne comptent pas davantage ' .
Le rôle des sciences positives en morale présente un troisième aspect dont il est bon de dire quelques mots. Pour utile qu'on le suppose, il ne laisse pas d'entraîner
de graves inconvénients.
La culture des sciences positives développe en nous le
I. « Le mot mystère! » nous dit Berthelot, il t est exclu aujourd'hui du langage et des me'thodes scientifiques » {La science et la morale, p. 5, Calmann Le'vjv, Paris). Je n'imagine rien de moins philosophique que cette audacieuse parole. Le mystère! La science en déborde.
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goût de lapositivité. Par là même, elle nous rend déplus en plus insensibles à toute démarche de l'esprit, à tout élan de la pensée qui dépasse la limite des phénomènes : le savant, d'ordinaire, acquiert une tendance croissante à n'affirmer que les choses qui se voient, qui se palpent, qui se laissent réduire en formules mathématiques. Des faits, rien que des faits : telle est la devise dont il se rapproche toujours plus, et sans qu'il s'en doute. Or cette altitude mentale a deux effets parallèles. Elle crée en nous une sorte d'inaptitude à croire ; de plus, elle nous dessèche le cœur. On y « désapprend l'amour », suivant la formule de]Vl°'d'Hulst'. Pourtant, c'est de croyance et d'amour que vit la morale. Otez-lui le premier de ces principes, elle ne peut pas même éclore. Otez-lui le second ; ce n'est plus qu'une vaine et froide clarté, qui ne nous meut pas plus que la lumière des étoiles ne fait les transatlantiques. Le secret de la pratique est dans le cœur.
Questo decreto, frate, sta sepulto
Agli occhi diciascuno, il cui ingegno
Nella flamma d'amor non è adulto.
Il faut également compter avec l'action que les sciences positives exercent d'ordinaire sur la partie passionnelle de
I. V., dcins La croyance en Di«/, nos remarques sur H. Taine. p. anj. Darwin observe, de son côté, qu'il a souflfert lui-même d'une sorte d'hypertrophie scientifique. « Depuis plusieurs anne'es^ dit-il, je ne puis souffrir une ligne de poésie. J'ai essaye' dernièrement de lire Shakespeare; je l'ai trouve' si intolérablement ennuyeux qu'il m'a dégoûté. II me semble que mon esprit soit devenu une sorte de machine à extraire des lois générales d'une masse énorme de faits. La perte de mes anciens goûts est assurément une perte de bonheur; elle nuit probablement à l'intelligence et plus certainement au caractère moral, en affaiblissant la partie émotionnelle de notre nature. »
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notre être. Leur progrès se traduit par l'assouplissement de la nature à nos besoins. En pratique, leur effet principal est d'augmenter le bien-être matériel. Par suite, elles aiguillonnent, elles exaspèrent à la longue nos appétits naturels; elles en créent une foule d'autres qui sont plus ou moins superflus. De là une lutte enfiévrée et brutale pour la jouissance, qui ressemble à celle de gens affamés. « Le rêve de chacun est de gober du même coup toutes les joies, toutes les ivresses, tous les bonheurs, tous les triomphes. » Il ne s'agit plus pour chacun que de conquérir sa place au banquet de la vie; et « les hommes se succèdent à grands coups de pieds dans le dos ». Vainqueurs par la science, nous sommes ensuite vaincus par elle : tandis qu'elle nous élève d'un côté, elle nous abaisse de l'autre et nous jette dans un abîme de dégradation où disparait toutamourdubien pour lui-même. Magnifique et parfois sublime dans ses découvertes, la science, quand elle agit toute seule, n'en contribue pas moins à déchaîner la bête humaine.
Il ne s'agit donc plus de tout ramener à la science, de crier sans relâche au triomphe, à l'hégémonie exclusive de la science. Cet auguste personnage, dont la présence est utile, ne suffit à rien. Il est même nécessaire d'en réduire l'influence par certains côtés.
Donner à la jeunesse des motifs de croire qui ne s'épuisent pas, et cela, quand même il faudrait revenir soit à la métaphysique soit à la religion : voilà, me semble-t-il, la première tache qui s'impose. La seconde est de retourner franchement à la source intarissable d'amour que le Christ a ouverte sur le monde. Elle n'existe plus, nous diront
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quelques-uns ; elle ne répand plus de ces eaux jaillissantes qui donnaient la vie. — Elle en répand encore pour ceux qui le veulent ; et c'est bien la moindre des choses que l'on tende sa coupe pour en faire l'expérience. Le christianisme a déjà transformé le monde ; il peut y continuer son œuvre rédemptrice, ainsi que l'affirme très justement M. Boutroux vers la fin de son livre intitulé Science et Re/igion. La crise qu'il subit, n'atteint nullement son essence. Il conserve les vrais motifs qui le fondent et sa puissance de remuer les âmes : il est encore « lumière et vie «.
Que le christianisme rompe pour de bon avec la politique, qui n'est point sou affaire : la politique divise ; et la religion est faite pour unir.
Que le christianisme ouvre ses portes toutes grandes à ce qu'il y a de sain et de fécond dans la pensée moderne.
Qu'il se libère toujours plus de l'esprit immobiliste, comme le veulent ses grandes traditions, celles qui ont fait autrefois sa force et sa grandeur.
Qu'il se borne à répandre son idéal de justice et d'amour, par une instruction compétente, la dignité de la vie et la puissance du dévouement.
Et son œuvre de purification morale reprendra son cours, comme dans le passé. Sa victoire sera plus longue par cette voie. Mais c'est la seule qui soit digne de lui; c'est la seule aussi qui n'ait point de ces réactions funestes où la haine du bien s'allume pour des siècles, la seule qui puisse s'affermir indéfiniment au profit de la paix universelle. « Malheureux, ne vous avais-je pas dit qu'il fallait vous aimer les uns les autres? »