‹ La Morale du bonheurChapitre 61 sur 106 · CHAPITRE JV · texte numérisé non relu

CHAPITRE JV

V 11 ne suffit pas, pour satisfaire à la loi morale, de raccomplir matériellement, comme on fait une consigne. Elle exige de notre part une intervention plus active et plus profonde : elle demande que nos actions soient accompagnées et comme animées d'un vouloir spécial, qui est l'amour dominant du bien. Ce vouloir, voilà ce que l'on appelle le mobile de la moralité.

Que ce mobile manque; et nos actions les meilleures en soi n'ont plus aucune bonté morale, elles n'en ont pas plus que le travail produit par un moteur électrique. Qu'il intervienne, au contraire ; et nos actions les plus mauvaises en soi ne perdent pas par là même toute espèce de bonté. Imaginez que quelqu'un ait pris un engagement illicite, et que, par suite d'une ignorance invincible, il se croie obligé de l'accomplir. Son action cesse d'être bonne du côté de l'objet; elle l'est encore du côté du sujet : elle l'est dans la mesure où l'agent a voulu le bien.

Comment ce mobile doit-il intervenir dans nos actions pour les rendre morales? Sans doute, sa présence

est requise, et à l'état dominant. Mais faut-il toujours agir en vue de l'ordre, dans P intention d'accomplir l'ordre? ou bien suffit-il, en certaines circonstances, d'agir avec l'intention de ne pas sortir des frontières qu'il trace à notre activité? Par exemple, je prends une distraction, après plusieurs heures d'un travail absorbant. N'est-ce pas assez, pour la rendre morale, que je sois décidé à ne pas la prolonger au delà du temps que me prescrit la loi du bien ?

Tel est le sujet que je voudrais éclaircir maintenant; et peut-être en sortira-t-il quelque approximation nouvelle d'un problème très difficile.

La théorie de Kant.

D'après Kant, le mobile de la moralité ne peut avoir qu'un mode, qui est le respect de la loi morale ellemême.

Sa manière de voir s'appuie sur deux raisons principales. D'abord, ne point agir en vue de la loi morale elle-même, c'est la subordonner aux penchants, c'est la mettre au service de la sensibilité, c'est convertir en moyen ce qui ne peut avoir que la dignité d'une fin : Par le fait même qu'on n'agit point par respect pour la loi morale, on commet à son égard une faute de lèsemajesté. De plus, tous les autres mobiles de notre conduite, si nobles qu'on les imagine, n'ont toujours qu'un

MOBILE DE LA MORALITÉ. l5l

seul et même principe et qu'une seule et même fin : ils viennent de « l'amour-propre )> et militent pour son compte. Par suite, ils ne sont lies avec la loi morale que d'une manière plus ou moins accidentelle. Sans doute, ils peuvent nous mouvoir dans son sens; mais ils peuvent tout aussi bien nous écarter du chemin qu'elle nous trace; et c'est même ce qui se produit d'ordinaire. Dès lors, comment les tirer de leur perversité native, pour en faire des équivalents du respect ? Quel moyen de voir un mobile de la moralité dans ce qui va de sa nature à l'envers de la morale ?

Il faut donc bannir de nos actions toute vue qui procède du désir, toute intention qui se rattache aux vœuv de la nature.

L'intérêt ne peut être un mobile de la moralité, si bien qu'il soit entendu. Un marchand ne surfait point sa marchandise; il est loyal dans toutes ses ventes. L'enfant peut acheter de sa main, aussi bien que l'homme dont l'expérience a mûri la raison. Mais, s'il met tant de probité à son commerce, c'est uniquement par calcul. Il sait que l'honnêteté conduit h la fortune par un chemin plus sûr que la fraude, et se conforme à cette maxime d'un égoïsme bien compris. Cet homme-là ne réalise pas encore le bien : légal dans sa conduite, il ne fait pourtant rien de moral '. Il en est de même du chrétien qui pratique la loi morale, pour sauver son âme et conquérir le paradis. Si bien qu'il travaille à développer dans l'harmonie sa propre personnalité, si loin qu'il pousse le dé-

I. E. Kant, Fondements de la Métaphysique des mœurs, p. 17, ëd. H. Lachelier, Hachette, Paris, 1904.

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vouement à l'égard de ses semblables, il n'en reste pas moins victime « d'une funeste illusion w . Pour noble et désirable que soit le bien dont la perspective le fait agir, ce n'est encore que son bien ; ce n'est encore qu'une forme de l'intérêt. Or la loi morale ne souffre point de telles préférences. Il ne suffit pas de l'accomplir; il faut encore l'accomplir pour elle-même. Toute autre conduite n'est qu'une manière plus ou moins inconsciente de cultiver o la présomption », de s'élever soi-même au-dessus du devoir et de le rabaisser à l'état de moyen. Ce n'est qu'un individualiste affiné, le chrétien qui vit pour faire son salut éternel ; sa conduite n'a rien de moral ' .

Ainsi de la recherche du plaisir, de quelque nature qu'il soit, à supposer même qu'il s'agisse de la joie du « bien et du beau ». Il n'est rien de si noble, il n'est rien de si sacré ni de si divin dans nos sentiments que la morale, plus divine encore, ne doive maîtriser et se subordonner à elle-même.

La plupart des hommes tiennent à prolonger leur existence le plus possible et travaillent sans relâche à s'y maintenir. Mais s'ils s'efforcent de vivre, c'est uniquement parce qu'ils aiment la vie ; le devoir reste étranger au soin qu'ils prennent de leur conservation. Ils ne font donc rien en cela qui soit réellement moral.

On intrigue, on s'agite, on ne compte plus les peines, ni les inquiétudes ni les travaux ni les veilles, quand il s'agit de la poursuite du bonheur. Mais, si l'on se tourmente si fort, ce n'est point en vue du devoir; on ne fait

I. E. Kant, Crit. de la R. prat.^ p. i5i-i54, éd. Picavet, F. Alcan, Paris, 1888.

que céder à l'attrait qu'exerce sur notre âme la perspective de la jouissance. Il n'y a donc là rien de moral.

Voici une mère qui se dévoue à son enfant. Elle le réchauffe de son souffle, elle le couvre de ses baisers. Jour et nuit, elle veille auprès de son beixeau, sans cesse attentive à lui prodiguer ses soins et prête, s'il le faut, à mourir pour cette tendre et frêle existence. Ce spectacle n'acquiert de valeur morale qu'autant qu'il s'y mêle quelque intention d'accomplir le devoir pour le devoir. De lui-même, il n'est pas meilleur que l'amour d'une lionne pour ses petits.

Cet homme a le cœur bon : il aime naturellement ses semblables; et, comme sa fortune lui permet d'être libéral, il en dépense la plus grande partie à secourir les malheureux. Etre essentiellement bienfaisant, il n'apprend aucune souffrance qu'il n'en soit remué dans le fond de son âme : il donne et donne encore. Mais c'est simplement par inclination naturelle; c'est uniquement parce qu'il « trouve un plaisir intime à répandre la joie » autour de lui. Ses largesses n'ont donc « aucune valeur morale; sa sympathie pourtant si féconde ne compte pour rien devant l'impitoyable impératif ' .

Les Grecs ne concevaient le bien que sous la forme du beau. D'après leur manière tout apollinienne de voir les choses, nommer le beau à propos de la conduite, c'était en marquer la valeur morale. Ils disaient indifféremment : « les bonnes et les belles actions » . Ces deux termes si touchants des langues humaines venaient toujours asso-

I. E. Kant, Fond. Met. mœurs, p. i8; Cri t. R. prat.. p. 147.

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ciés sur leurs lèvres, comme désignant un seul et même objet. Bien plus, ils ne connaissaient guère qu'une espèce d'obligation, qui était l'amour de la beauté morale. S'il faut faire le bien, pensaient-ils, c'est « parce qu'il est beau ». Le jeune Grec, vertueux et plein de vie, dont le cœur s'ouvrait aux plus nobles espérances, savait mourir en face du barbare, « parce que c'était beau ». Un je ne sais quel charme, charme qu'il croyait divin, l'entraînait dans la mêlée et l'éle^vait jusqu'à l'héroïsme.

Naïve et dangereuse illusion, répond Rant! illusion d'un peuple d'artistes qui ne s'était pas encore haussé à l'austère contemplation du devoir. Faire le bien, parce qu'il nous paraît beau, c'est préférer à l'autorité de la raison pratique les caprices de la sensibilité; c'est oublier que, si nous sommes les membres de la cité du devoir, nous n'en sommes pas les « souverains »; c'est s'ériger en franc-tireur de la loi morale ' .

« Nous sommes soumis à une discipline de la raison et nous ne devons, dans toutes nos maximes, ni oublier notre soumission à cette dernière, ni en rien retrancher, ni diminuer avec une présomption égoïste l'autorité de la loi..., en plaçant le principe déterminant de notre volonté... en autre chose que dans la loi elle-même et dans le respect pour cette loi. Devoir et obligation : telles sont les seules dénominations qu'il soit légitime de donner à notre rapport avec la loi morale'-. » Par suite, tout mobile qui ne procède pas de là, tout mobile qui se rattache aux penchants naturels, ne peut servir,

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