I. Loc. cit., p. 17; cf. p
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à l'autorité sociale, que nous ne pouvons pas refuser au Créateur le tribut d'un respect et d'un amour souverains; et de là toute une série complexe de devoirs qui entoure le champ de notre activité comme d'une frontière de lumière. Mais en quoi suis-je obligé de jouer au tric-trac, de fréquenter les salles d'escrime, de paraître dans telle soirée, d'élever des abeilles ou de cultiver des roses ? Sans doute, de telles actions peuvent être accompagnées de circonstances qui les rendent illégitimes : il ne faut point que le charme qui s'en dégage s'élève jusqu'à la passion; il ne faut pas non plus que mes devoirs envers les autres aient à souffrir de l'activité quej'y dépense. Mais, si j'en considère la nature, qu'ont-elles donc qui ressemble à une contrainte morale? en quoi sont-elles obligatoires?
Notre vie morale comprend deux zones très distinctes. Dans la première, la loi du devoir nous dit : « Fais ceci, évite cela. » Dans la seconde, elle nous parle d'une manière moins positive et moins stricte. « Tu peux, nous dit-elle, mais jusqu'à ce point seulement. Je ne te commande pas ce que tu fais, je ne t'en empêche pas non plus; prends garde, cependant. J'interviens, si tu dépasses la juste mesure, ou si tu vas dans tes préférences jusqu'à léser tes semblables : j'interviens, si tu franchis les limites de l'ordre. »
Le devoir, dans le domaine qui lui revient, porte tout droit sur nos actions elles-mêmes. Dansl'autre, il ne porte que sur l'excès ou le manque dont elles peuvent s'entacher : par ailleurs, elles demeurent libres; leur domaine est celui du permis.
C'est donc sous ces deux aspects qu'il faut envisager
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successivement le problème de Tintentioii morale. Je commence par le premier.
Or, à ce premier point de vue, Kant a-t-il bien résolu la question? a-t-il montré nettement ce que c'est que le mobile de la moralité, dans ceux de nos actes qui se rattachent au domaine du devoir? on l'a cru; on l'a dit sur tous les tons. Je ne puis cependant me ranger à l'opinion commune.
Sans doute, Kant a magnifiquement mis en lumière et la bonté et la valeur absolue de la loi morale. Il a fait voir, avec une vigueur nouvelle et un accent d'intime conviction qui saisit, qu'il y a deux vies en chacun de nous : celle de la nature et celle de l'esprit, l'une égoïste et vulgaire, l'autre désintéressée et comme divine par l'idéal qui la dirige. Personne peut-être, dans les temps modernes, ne nous a dit avec autant d'autorité que la vie supérieure, la vie idéale, est tout ; que la vie inférieure, celle des intérêts et des plaisirs, n'est rien, qu'elle s'efface devant l'autre comme le fini devant l'infini.
Il faut admirer également la puissance de pénétration que Kant déploie dans l'analyse du respect ; la sûreté de vue avec laquelle il sait le dégagerdes émotions inférieures, et sa manière magistrale d'établir que l'on ne trouve la source de ce sentiment spécial qu'en remontant jusqu'aux sommets de la pensée. Les pages que Kant a écrites sur ce sujet n'ont peut-être pas toujours toute la transparence désirable : à cet égard, elles ne rappellent ni La Bruyère
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ni Bossuet. Mais elles sont uniques et par l'inspiralion qui les soutient et par le degré d'élévation qu'elles atteignent ; elles marquent de plus un progrès véritable dans la recherche psychologique de la vérité morale.
Ces mérites d'ordre génial ne font pas cependant que la thèse de Kant soit entièrement satisfaisante ; elle pèche par plus d'un endroit.
Si le respect est « fils du ciel », il est aussi « fils de la terre ». Pour intime que soit sa parenté avec la raison, il n'en reste pas moins un mode de notre affectivité : c'est encore un sentiment. Il ne nous appartient donc pas de le modifier, au moins d'une manière directe. La connaissance de la loi morale une fois donnée, il s'ensuit fatalement, aussi fatalement que la douleur d'une blessure ou le plaisir d'une caresse. Or le mobile de la moralité doit dépendre de nous; Il faut qu'il soit en notre propre pouvoir. Car il n'est en définitive qu'une intention bonne, la préférence en vertu de laquelle nous mettons le devoir audessus de tout le reste : le mobile de la moralité, c'est un acte de libre amour.
D'autre part, si le respect a sa cause dans la raison, on ne peut paseu conclure, comme le veutRant, qu'il passe complètement « à ses ordres». Le respect est susceptible d'exagération : il s'affine quelquefois plus que de mesure et se transforme en scrupule, même chez les esprits les mieux faits. Par contre, il est susceptible d'une décroissance qui peut aller jusqu'à l'extinction. Le fait se produit chez certains criminels. Tels étaient, par exemple, les deux malades dont parle le frère Battanoli . Ils possédaient
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plus d'intelligence qu'il n'en faut pour comprendre la valeur du bien. « Ils voyaient », suivant l'expression typique de l'auteur. Mais ils ne sentaient pas ' : le respect n'était pour eux qu'un mot vide de sens. Ici, d'ailleurs, je combats Rant avec ses propres armes. Ne nous a-t-il pas dit que les mobiles qui se rattachent à nos penchants ne peuvent constituer la moralité de nos actes, vu qu'étant variables, ils ne se prononcent pas toujours quand il le faut ni comme il le faut ? C'est encore le cas du respect : le respect aussi garde un fond de mobile humeur. Pour noble qu'il soit de sa nature, il relève par certains côtés de la « catégorie du plus et du moins » .
On ne peut pas soutenir non plus que la loi morale soit l'objet unique du respect. Qu'est-ce au fond que ce sentiment? Peut-être ne se tromperait-on pas de beaucoup, si l'on disait qu'il consiste dans une sorte de répugnance intellectuelle à violer Tordre. Il s'étend donc d'abord à la loi morale qui représente la partie la plus importante de Tordre. Mais là n'est pas son unique domaine; il trouve aussi sa place en esthétique. Voir, comprendre et admirer, mais sans désirer ni rien détruire pour sa propre jouissance, contemplerdansle désintéressement lepluscomplet, n'est-ce pas là le besoin que Ton éprouve en présence d'un chef-d'œuvre de l'art ? Or d'où vient ce besoin ? Sinon d'une sorte de respect. « Un auteur ancien parle d'unjeune homme de Cnide, dont la plus chère occupation était de contempler pendant des heures X Aphrodite de Praxitèle. Onlecrovait dévot, il était éperdument épris. Absorbé dans sa rêverie et
I Rdazioiie statistica di san servolo, A enise, 1880.
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tour à tour mélancolique ou souriant, il murmurait tout bas des propos d'amour, et, au sortir du temple, il gravait le nom de la déesse sur les murs des maisons et sur l'écorce des arbres... Enfin, il osa tout, et trompant la surveillance des sacristains, il passa une nuit dans le temple. Le lendemain de l'attentat, il disparut : on prétendit qu'il avait glissé du baut d'unrocber dans la mer'. » Celui-là manquait, à coup sûr, du respect qu'exige la loi morale; il ne manquait pas moins de celui que demande la beauté. Il péchait contre l'ordre de deux manières à la fois.
Il faut remonter au delà du respect, pour trouver le mobile de la moralité.
Dès que le devoir nous apparaît, nous comprenons sa valeur souveraine; nous comprenons du même coup que nous n'avons nul droit de lui préférer les plaisirs ou l'intérêt : nous acquérons la conscience d'être obligés, et d'une manière absolue. Il nous appartient alors de décider à qui reviendra la victoire ; nous pouvons nous prononcer pour le devoir, à cause du prix incomparable que notre intelligence v découvre ; nous pouvons également céder au charme qu'exerce sur nous l'objet de notre désir. Dans le premier cas, notre action est bonne, et en vertu de l'intention qui l'anime; elle est mauvaise, dans l'autre, et pour la même raison. I^e choix du bien en vue du bien : voilà le mobile de la moralité, toutes les fois qu'il s'agit des injonctions positives ou prohibitives de la
I. V. Cheiuiulie/., l.'arl et la naUirc,i>. i i-i-2,Haclietle. Paris, 189-2.
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loi morale. Et cela, Rant l'a bien senti : son effort touche au terme par plus d'un endroit. Mais il n'est pas parvenu à démêler totalement sa pensée; et là se trouve la raison pour laquelle il ne reproduit pas pleinement la hiérarchie des choses ; là réside le motif qui lui fait substituer le sentiment du respect au rôle de la volonté pure.
« La volonté, dit saint François de Sales, est... maîtresse sur les amours, comme une demoiselle sur les amants, qui la recherchent parmy lesquels elle peut élire celuy qu'elle veut'. » Puis, il explique sa pensée autrement que par une métaphore, 'i Théotime, l'âme est quelques fois tellement pressée d'afflictions intérieures, ([ue toutes ses facultés et puissances en sont accablées, par la privation de tout ce qui la peut alléger, par l'appréhension et impression de tout ce qui la peut attrister... il ne lui reste plus que la fine suprême pointe de l'esprit, laquelle attachée au cœur, et bon plaisir de Dieu, dit par un très simple acquiescement : O père éternel, mais toutes fois ma volonté ue soit pas faite, ains la vostre... » Or cetacquiescement qui « n'est nv tendre ny doux », « qui semble retiré au fin bout de l'esprit, comme dans le donjon de la fortesse où il demeure, quoy que tout le reste soit pris, et pressé de tristesse », ce libre effort d'une volonté qui se soutient d'elle-même quand disparaît tout autre secours, n'indique point, comme on pourrait le croire, un moindre amour de Dieu; « il en constitue au contraire la véritable essence » : il nous le révèle à l'état pur, dégagé de tout cequi n'est pas lui".
1. OEuvres du Bienheureux F. dcSales^ t. I,p. 106"- 107^, Paris, 1647.