I. Loc. cit., p. 139"; cf. p
Ce ne sont pas non plus « des francs-tireurs de la morale », ceux qui font le bien « parce qu'il est beau ». Il n'est rien de plus noble et de plus ennoblissant, il n'est rien de plus digne des boinmes et souvent de plus efficace que le « cbarme divin « qui s'attacbe à cet aspect de l'ordre moral. Le tout est de le discipliner : le tout est de le contenir dans ses justes limites par la maîtrise de soi-même. Ils n'étaient pas « des rebelles du devoir », les Grecs qui, suivant leurs inspirations estbétiques, agissaient cependant « à propos », « comme il convient et dans la mesure qui convient » ; ils montraient tout simplement que la passion de la beauté morale peut faire un peuple de béros.
Il ne faut pas être plus sévère pour ceux qui obéissent au mobile de l'bonneur.
L'iionneur se rattacbe à l'estime que nous devons avoir pour notre personnalité. Il y trouve sa cause directe; il en est l'effet émotif. Et cette alliance intime suffit' non seulement à le protéger contre la peine de l'ostracisme, mais encore à lui mériter une place de choix dans l'ordre des valeurs morales. Quelle puissance d'ailleurs dans le concours qu'il peut apporter a la vertu! il n'y a pas d'actions si vaillantes, ni si délicatement généreuses qu'il ne soit à même d'inspirer. Sans nul doute, ce sentiment est particulièrement susceptible d'exaltation; il peut aussi se placer à côté du bien, et même pousser ses prétentions jusqu'à s'élever au-dessus du devoir. Mais ces excès, si fâcheux qu'ils puissent être, ne lui ôtent point sa bonté native. Maintenu dans sa voie et ses limites
1^4 LA MORALE DU BOîiHEUR.
par l'énergie du vouloir, il n'a plus d'inconvénients el garde toute sa valeur.
Voilà, me semble-t-il, ce que renferme le domaine du permis. Agir par plaisir, chercher son intérêt personnel, céder à l'atlrait de la beauté morale, obéir au sentiment de l'honneur : autant d'actions que l'on peut regarder comme légitimes, aussi longtemps qu'elles ne se heurtent pas par quelque endroit à la loi du devoir. Car, dans de telles conditions, l'ordre général n'en saurait souffrir. Mais si ces actions sont légitimes, elles ne le sont encore que matériellement.
C'est un principe dont il ne faut jamais se départir : il n'y a de moralité que par la liberté; et, dans la liberté elle-même, il n'y a de moralité que par l'amour dominant du bien. Sur ce point capital, la théorie de Kant conserve ses droits. Or les actions que l'on vient d'énumérer se rattachent toutes à des mobiles qui sont d'ordre purement émotif. Elles ne présentent donc pas par ellesmêmes cette empreinte spéciale qui s'appelle la moralité. En définitive, elles sont simplement naturelles : elles le sont comme les ébats d'un enfant ou le courage d'un animal qui défend sa niellée.
Que faut-il donc joindre à ce genre d'actions pour qu'elles acquièrent cette bonté formelle qui leur manque encore ? L'intention de ne sortir de l'ordre ni par l'objet
qui les termine, ni par le moment où on les fait, ni pai* le temps qu'on leur accorde, ni par l'inteosité qu'on met à les accomplir, a Aime et fais ce que tu voudras », dit saint Augustin : telle est la devise à laquelle il convient de nous conformer. Que l'on ait sans cesse l'infini du devoir en perspective; que l'on soit toujours prêt, dès qu'il le faut, à sacrifier au bien et ses plaisirs et ses intérêts et ses affections les plus intimes; que l'on reste encore détaché de soi, même quand on se recherche. Et cette disposition sainte élèvera au niveau de la morahté jusqu'à nos actes les plus insignifiants en apparence. C'est là ce qu'ont toujours recommandé les pères spirituels ; et l'on ne peut qu'admirer la justesse de leur sentiment.
L'entretien de cette intention dominante n'a pas seulement l'avantage de moraliser toutes nos actions journalières, de quelque nature qu'elles soient; elle maintient en nous la présence de l'idée du devoir et la grave toujours plus profondément dans les diverses puissances de notre âme. Il en est alors de cette idée directrice comme du soleil dont les rayons vivifiants descendent peu à peu dans le calice des fleurs : elle propage à travers tout notre être moral la lumière, la vigueur et la beauté. Au contraire, lorsqu'on cesse de la maintenir au-dessus de l'horizon, son efficace ne peut que dépérir : elle se fait de plus en plus confuse, elle nous devient comme étrangère; et, lorsqu'il se présente une obligation difficile à remplir, on ne trouve plus dans son trésor l'énergie voulue pour s'en acquitter. N'est-ce pas le cas de ces fidèles trop nombreux qui accordent « au Dieu vivant » une heure
de cérémonies par semaine et qui le reste des sept jours mènent une vie plus que païenne ' ?
Cet ensemble de considérations nous permet de voir comment les systèmes de morale se rapportent à la morale. Ils y rentrent tous par quelque endroit : ils en sont comme autant de fragments détachés. On a dit des théories philosophiquesqu'ellessontvraiesparce qu'elles affirment, et fausses par ce qu'elles nient. Celte parole est encore plus juste des synthèses morales que de toutes les autres.
Les hédonistes prennent le plaisir comme point de départ. Et leur unique tort est de ne pas épuiser la série des déductions qu'entraîne ce fait originel. Le plaisir, élevé et purifié à la lumière de la raison , devient le bonheur ; et le bonheur de son coté constitue le bien suprême, celui qui vaut par lui-même et donne à tous les autres leur degré de valeur. Dites à une sœur de charité que son dévouement n'apaise chez les autres aucune souffrance, qu'il n'y fait éclore aucune joie, qu'elle ne peut y trouver elle-même et n'y trouvera jamais aucune source de douce émotion, que sa « lettre de change tirée sur la Providence » est nulle de plein droit : soyez assez éloquent pour la con-
I, « Est-ce que trop souvent, dans votre vie, la relif^ion n'est pas un accessoire.' dit MS' lîaudrillart, en s'adressant aux catholiques de notre temps. Quelle place y tient-elle? Qu'en faites-vous.' Lorsque vous assistez à une messe basse le dimanche, en évitant soij^neusement le sermon, quand vous avez donné un ou deux louis pour le culte, ne vous croyez-vous pas quittes avec « le service de Dieu.' » [La vraie Religion de l'Esprit^ p. 21-22, G. Beauchesne, Paris, 1908).
MOBILE DE LA MORALITÉ. inn
vaincre de cette funeste erreur. Et vous l'arrêterez tout court dans son généreux élan; cet ange de bonté ne trouvera plus aucun sens à son noble et pénible labeur.
« Sois beau, dit Ern. Renan, et alors fais à chaque instant ce que t'inspirera ton cœur : ce Voilà toute la morale * . »
« La morale a été conçue jusqu'ici... comme une obéissance à une loi : pour moi, je déclare que, quand je fais le bien, je n'obéis à personne, je ne livre aucune bataille et ne remporte aucune victoire, que je fais un acte aussi indépendant et aussi spontané que celui d'un artiste qui tire du fond de son âme la beauté pour la réaliser au dehors, que je n'ai qu'à suivre avec ravissement et parfait acquiescement l'inspiration morale qui sort de mon cœur. L'homme élevé n'a qu'à suivre la délicieuse pente de son impulsion intime;... car il ne peut vouloir que de belles choses. L'homme vertueux est un artiste qui réalise le beau dans une vie humaine comme le statuaire le réalise suile marbre, comme le musicien par des sons. Y a-t-il obéissance et lutte dans l'acte du statuaire et du musicien -. » Noble aperçu, retour heureux à la pensée des hellènes et dont l'unique défaut consiste encore à prendre la partie pour le tout. Oui, oui, disons-le sans crainte d'erreur : le bien est beau, il l'est d'autant plus que l'on a le cœur mieux fait; n'enlevons à personne ce mobile de la vertu, sous prétexte qu'il est inférieur à la moralité. Mais en même temps, souvenons-nous que le bien présente un