CHAPITRE V
L'idée de sanction est corrélative à celle d'obligation. Aussi la première n'a-t-elle pas moins souffert que la seconde des attaques de la critique contemporaine. On a dit qu'elle est un reste du talion et que, par suite, elle se trouve entachée de vengeance; on a déclaré que la loi morale n'en a pas besoin, et même qu'elle est contradictoire à la vraie notion de cette loi.
Pourtant, une idée si foncière ne peut être vaine de tous points : on le sent dès l'abord. Il faut donc essayer également de définir ce qu'elle peut avoir de solide : il faut faire un nouvel effort pour relever cette autre colonne du temple de la morale.
Ce que je voudrais chercher en premier lieu, c'est le fondement sur lequel repose l'idée de sanction. Je parlerai ensuite des formes diverses que peut revêtir cette idée. De cette sorte, la solution du premier problème préparera celle qu'il convient de donner aux autres.
l82 LA MORALE DU BO]>fHEUR.
De Viciée de sanction.
La sanction, d'après la conscience commune, est la récompense ou le châtiment que méritent nos actes, suivant qu'ils sont bons ou mauvais.
Cette manière de voir a-t-elle sa raison d'être dans l'idée de justice? telle est la question à trancher. Or elle ne peut n'avoir qu'une solution positive. Celte solution est même si claire que, les motifs qui la fondent une fois démêlés, on ne conserve plus aucun doute sur sa valeur. Il est juste que chacun trouve son bien dans le bien qu'il fait.
On nous parle d'une loi qui exerce sur notre conscience une contrainte perpétuelle, qui taille sans cesse dans le vif de notre nature, qui peut nous demander le sacrifice de nos intérêts les plus chers et jusqu'au sacrifice de notre existence. On veut, d'un autre côté, que cette même loi n'ait aucun égard pour ceux qu'elle violente à ce point; on veut que, impassible autant qu'impérieuse, elle ne soit jamais bienfaisante envers les individus qui s'immolent à son profit. C'est là, nous dit-on, ce que requiert la nature des choses : la nature des choses requiert que l'homme vertueux soit traité comme le coquin, et même moins bien, puisque le coquin a l'avantage de jouir sans gênedes plaisirs de la vie.
Je réponds que de telles exigences sont absurdes; je déclare que, dans ce cas, la loi morale est inique.
LES SANCTIONS. l83
Je le déclare d'autant plus haut que, indifférente à mes nobles efforts, elle me lèse en même temps dans le plus légitime, le plus profond et le plus indéracinable de mes vœux. Je suis né pour le bonheur. Ma vie n'a de sens que dans la mesure où je l'atteins. J'ai droit par suite à ce bien suprême. Ce droit est le premier que je possède et celui qui donne à tous les autres leur signification. Or on vient me dire que la loi morale n'en peut tenir aucun compte, et sous prétexte qu'elle exclut toute idée de sanction ; on vient me dire qu'il existe un impératif supérieur qui, loin de me conduire à ma destinée naturelle, ne fait au contraire que m'en éloigner, et dans la mesure même où j'accomplis ses ordres avec plus de courage. Mais alors, je lui refuse toute obéissance. Je m'érige en rebelle dans la cité du devoir; et c'est mon droit. Si l'on peut encore me contraindre, on ne peut plusm'obliger.
Que sepropose-t-on d'ailleurs, en faisant une loi quelconque, et quel que puisse être son objet ? On se propose de diminuer la souffrance ou d'augmenter la joie. Toute loi est, par essence, un moyen rationnel de contribuer au bonheur. Dès lors, que faut-il penser de cet idéal de conduite que l'on prone si fort depuis Rant et au nom duquel on excommunie tout le reste ? Non seulement il est deux fois injuste, comme on vient de le montrer; mais encore il exclut la fin qui fait toute sa raison d'être : c'est une contradiction gênante, rien de plus. Il faut donc secouer enfin le joug humiliant que cet idéal nous impose. La chose est légitime, il n'y a même rien qui soit aussi pressant. — Il est sublime, dites- vous, de s'incliner devant la loi, de se sacrifier librement au devoir. — « Sublimité
l84 LA^ MORALE DU BOKHEUR.
pitoyable, réplique M. Bayet, sublimité faite d'abstraction et de servitude '. » Et il a raison sur les adversaires qu'il vise dans ces paroles. L'excès de désintéressement, en matière de moralité, conduit tout droit à la révolte contre le bien .
Non, non, ne parlez pas d'un impératif qui ne s'acbève point dans la joie ; ne parlez pas d'un impératif que n'accompagne nulle récompense. Vous travaillez, par votre langage^ à l'effondrement de toute vie morale. Pour celui qui sait qu'il ne doit jamais trouver son bien dans le bien, la vertu ne peut être qu'une antinomie doublée d'iniquité. Et les foules le comprennent trop ; elles sentent vivement que le mât de cocagne que vous leur dressez n'est pas fait pour elles, et même qu'il n'est fait pour personne.
Il est également juste que chacun trouve son mal dans le mal qu'il fait.
On peut tenir pour juste ce qui dérive de la notion même de loi. Or toute loi, du fait qu'elle existe, possède un certain droit de défense et, par suite, un certain droit de punir. Car, autrement, elle aurait le dessous dans sa lutte contre ceux dont elle est appelée à contraindre les désirs vagabonds : née pour maintenir l'ordre, elle resterait impuissante à le faire respecter.
On nous dit qu'un jour viendra où nous serons complètement adaptés soit avec notre milieu, soit avec nousmêmes : on entr'ouvre la perspective d'un avenir où